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Un élève de l'Ena regarde des photos des promos passées.
Un élève de l'Ena regarde des photos des promos passées.
©Reuters

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Y-a-t-il un espoir de mieux connecter les énarques au réel ?

Dans son livre "la ferme des énarques" publié chez Michalon, Adeline Baldacchino mène un "réquisitoire positif" sur l'Ena, une école où tout est à réformer. Entretien avec l'auteur.

Adeline Baldacchino

Adeline Baldacchino

Adeline Baldacchino est ancienne élève de l'ENA et écrivain, auteure notamment de La ferme des énarques (Michalon, 2015) et Notre insatiable désir de magie (Fayard, 2019). 

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Atlantico : Au début de votre livre, vous racontez l'histoire de trois petits singes de la sagesse dont la maxime est "Ne rien voir, ne rien entendre, ne rien dire". Vous poursuivez votre propos en affirmant que s'il y a bien une chose que l'on apprend à l'ENA, c'est à respecter ce principe. Que souhaitez-vous dénoncer à travers cette phrase ?

Adeline Baldacchino :  Evidemment, c’est un clin d’œil un peu joueur, qui recouvre l’intuition commune selon laquelle l’énarque aurait tendance à faire l’autruche ou à passer la poussière sous le tapis, en se détournant du réel. Je me suis moi aussi amusée de cette image, parce qu’elle dit tout de même quelque chose de la scolarité à l’ENA, même si c’est moins simple qu’il n’y paraît. Il ne s’agit pas de tenir un discours démagogique sur les mauvaises élites coupées du bon peuple. Les prétendues "élites" sont elles-mêmes issues du "peuple" - pas toujours autant qu’il faudrait, malheureusement, mais plus qu’on ne le croit. Les énarques ne sont pas des représentants d’une imaginaire classe dominante. Leur formation est certes souvent trop homogène (passage par Sciences Po en très grande majorité) mais avec de vraies variantes (des parcours d’ingénieurs, de littéraires, parfois d’entrepreneurs grâce au "troisième concours", ou issus de la vie associative). Le sujet n’est donc pas tant celui des "énarques" que de l’ENA : personne ne pourrait sérieusement dire qu’il s’agit d’une école du courage et de la lucidité !On y apprend plutôt, parce que c’est la logique du classement qui prévaut, à "s’adapter" à tout : les parfaits caméléons ne sont pas là pour bouleverser le monde mais pour le "gérer", en évitant les vagues. Ce qui est d’abord prudence, quand on met les pieds dans un univers aussi étrange que celui du cœur du pouvoir, tourne parfois à la seconde peau, et c’est là que surgit le drame : pour ne pas prendre de risques (celui d’être mal classé, puis mal vu, puis mal promu), il peut arriver qu’on oublie qu’on était là pour agir. Alors, on fait plutôt ce que l’on a appris à faire – des discours. Ce livre relève encore du discours d’ailleurs : mais il dit qu’il faut réconcilier l’école avec le réel !

A lire, un extrait de La ferme des énarques : Compétence, connaissance, gestion : ce triple échec de la formation de l'ENA qui explique la crise contemporaine de l’État français

Quelle analyse peut-on faire des dysfonctionnements de l'école ? Comment les expliquez-vous ? Qui en est à l'origine ?

Je crois qu’il n’y a pas de bouc-émissaire ni de volonté malfaisante à l’œuvre : seulement le passage du temps, l’entropie propre aux organisations qui se perpétuent sans se remettre en question. L’ENA de 1945 qui voulait "développer en eux [les hauts fonctionnaires] le sentiment des hauts devoirs que la fonction publique entraîne et les moyens de bien les remplir" n’est pas l’ENA de 2015 qui s’est transformée en machine à classer. "Personne" n’est donc à proprement parler à l’origine de cette sorte de naufrage intellectuel des élites : ce qui est en jeu, ce sont des tendances de bien plus long terme qui recoupent celle de la société en général, notamment l’abandon des "humanités", une forme de mépris de la culture qui conduit à faire croire que l’expertise (quand il en reste…) remplace la capacité de discernement, c’est-à-dire un mélange de recul critique et de bon sens, d’analyse concrète des enjeux, qui est désormais négligée au profit des "éléments de langage" et de la "communication politique".

Dans votre livre, vous suggérez  quelques pistes pour échapper au naufrage, quelles sont les plus importantes selon vous ?

Je ne prétends pas disposer d’une formule magique. Je sais seulement que les ajustements cosmétiques ne suffiront pas. L’enseignement est à repenser de fond en comble : avec du fond (du savoir critique, des cours sur la responsabilité des fonctionnaires, les enjeux d’éthique économique et sociale, parfaitement négligés aujourd’hui) ; avec de la forme (du savoir-faire, des techniques de gestion qui ne soient pas enseignées par de jeunes énarques frais émoulus de l’école n’ayant jamais "managé" personne)…et avec du savoir-tout-court (des compétences qui seraient liées au métier), donc un classement qui devrait intervenir bien plus tôt dans la scolarité, au bout d’un an, et permettrait ensuite de se préparer à des fonctions réelles ! Surtout, les stages devraient se dérouler au plus près du quotidien, pas seulement dans les salons des ambassades ou les directions générales kafkaïennes de la Commission européenne. Le stage en préfecture, à la condition de le faire auprès d’un vrai préfet de terrain et qui envoie sur le terrain, demeure passionnant parce qu’il oblige à affronter la vraie vie.

Pour le reste, mieux vaudrait passer deux mois dans un service public, dans un hôpital, un service décentralisé de l’Etat, qu’à jouer les portefaix d’un ambassadeur ! Ce n’est pas dire que l’international n’a pas d’importance : au contraire, il faut plus que jamais regarder par-delà les frontières, mais là encore, aller dans les pays en développement, pas à la représentation permanente auprès des Nations Unies. Ce qu’il faut, c’est se frotter au travail des ONG, sur les plages où meurent des réfugiés, dans les exploitations africaines où le micro-crédit sauve des vies, là où des gens agissent et repoussent la fatalité. Ce que j’appelle la pédagogie du poisson électrique : choquer l’énarque s’il le faut mais en tout cas inverser le sens de la lorgnette et plutôt que de regarder toujours vers Sirius, se plonger dans le grand bain du réel. Orwell appelait ça la "décence ordinaire". S’il ne fallait retenir qu’un principe, mais vital : se colleter au réel, au local, au terrain.

Pourquoi parlez-vous d’un "plaidoyer pour l’urgence" ? Dans quelle mesure cette "faillite" du projet initial de l’ENA a-t-elle un impact sur le pays tout entier ?

Ce n’est pas la première fois que l’école est critiquée. Déjà, en 1967, sous un pseudo (Mandrin) qui rassemblait Jean-Pierre Chevènement, Alain Gomez et Didier Motchane était paru un texte très critique sur "l’énarchie ou les mandarins de la société bourgeoise". A l’époque, ils espéraient encore que l’ENA forme un jour des "hussards" qui seraient au socialisme (pas encore au pouvoir) ce que les instituteurs avaient été à la République. On a vu ce que ça a donné : pas grand-chose. Mais l’enjeu n’est plus le même aujourd’hui, on n’est plus à la fin des Trente Glorieuses, dans un élan utopiste et solidaire. On arrive plutôt au point de rupture entre les gouvernants et les gouvernés, quand la crédibilité de l’action politique est au plus bas. Le risque alors, c’est l’implosion – d’où le titre orwellien qui fait référence à la révolution manquée de la "Ferme des animaux".

Je dis qu’il faut prendre au sérieux cette critique des technocrates avant que l’envie de couper des têtes ne resurgisse. Je dis qu’il faut se rappeler qu’on ne peut servir l’Etat sans servir d’abord un idéal humaniste, qui passe par la culture, par un attachement sans cynisme au service public, c’est-à-dire au service du public, du citoyen lambda. Au lieu d’apprendre à rédiger les discours d’un ministre, qu’il soit de gauche ou de droite sans distinction d’ailleurs, au risque d’alimenter la confusion générale, il faut réinjecter un peu d’idéalisme et de passion dans les débats, puis savoir reconnecter la pensée et le terrain, arbitrer plutôt que concilier, proposer plutôt qu’enterrer, bref, avancer plutôt que reculer ! C’est à ce prix que les hauts fonctionnaires peuvent retrouver un rôle (pas seulement une image !) positif à jouer dans la société, et à ce prix aussi que l’on échappera à la tentation récurrente du pire : la table rase et les bruits de botte dans la Ferme…

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