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Vladimir Poutine lors d'une conférence de presse depuis Moscou.
Vladimir Poutine lors d'une conférence de presse depuis Moscou.
©Sergei GUNEYEV / Sputnik / AFP

Opération militaire spéciale

Vladimir Poutine a-t-il les moyens de la grande guerre contre « l’Europe de la décadence » qu’il semble projeter ?

De plus en plus d'intellectuels et dirigeants russes détaillent les enjeux de l'invasion de l’Ukraine. Selon une tribune du politologue Vladimir Mojegov, la guerre russe cherche à sauver l’Europe du "chaos et de la décadence". L’OTAN et l’UE peuvent-elles répondre à l’offensive russe sans entrer dans l’engrenage de la guerre totale ?

Florent Parmentier

Florent Parmentier

Florent Parmentier est enseignant à Sciences Po et chercheur associé au Centre de géopolitique de HEC. Il a récemment publié La Moldavie à la croisée des mondes (avec Josette Durrieu) ainsi que Les chemins de l’Etat de droit, la voie étroite des pays entre Europe et Russie. Il est le créateur avec Cyrille Bret du blog Eurasia Prospective

Pour le suivre sur Twitter : @FlorentParmenti

 

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Jérôme Pellistrandi

Jérôme Pellistrandi

Le Général Jérôme Pellistrandi est Rédacteur en chef de la Revue Défense nationale.

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Atlantico : L’analyste Vladimir Mojegov estime dans une tribune que la guerre russe cherche à sauver l’Europe du "chaos et de la décadence". A quel point cette rhétorique est-elle de plus en plus présente dans les discours des officiels du régime Russe ?

Florent Parmentier : Dans la tribune à laquelle vous faites référence, l’analyste Mojegov reprend l’idée d’une Russie messianique, présente sous de nombreuses formes dans la pensée russe. Durant le XIXe siècle, un grand débat apparaît entre les occidentalistes, qui pensent que la Russie doit s’inspirer des pays de l’Ouest de l’Europe, et les slavophiles qui pensent que la Russie doit suivre le cours de son propre développement historique. A la chute de l’Empire tsariste, un nouveau mouvement intellectuel des Russes de l’émigration s’est constitué, celui de l’eurasisme, faisant le pari que la Russie dispose d’un espace civilisationnel qui lui est propre. L’URSS a été également animée d’un messianisme, devant accoucher d’un nouveau monde avec la construction du communisme. Historiquement donc, le pouvoir russe ou soviétique est plus préoccupé par la grande mission politique à laquelle il doit prendre sa part plutôt qu’a une définition ethnique de sa nation. La guerre actuelle – dite « opération militaire spéciale » en Russie – doit donc nécessairement revêtir, pour le pouvoir, une dimension politique.

Mais à quoi fait-il donc référence cet auteur en parlant de « chaos et de décadence » à propos de l’Europe ? Il s'inscrit dans le développement d'une pensée conservatrice qui avance que l'Europe, en refusant ses valeurs chrétiennes, tourne le dos non seulement à son passé, mais également à son propre avenir. Ce discours visant à faire de la Russie « le lieu de la Réaction » existe en Russie depuis le début du 3e mandat présidentiel de Poutine, vers 2012. Il est donc en cohérence avec l’orientation du pouvoir depuis une dizaine d’années, alors que les deux premiers mandats de Vladimir Poutine pouvaient être vus comme brutaux à bien des égards, mais pragmatiques et non-idéologiques.

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Jérôme Pellistrandi : Le projet de conquête de l’Ukraine par Vladimir Poutine s’inscrit dans la vision d’une nouvelle Ukraine qui serait protégée d’une Europe considérée comme décadente. Ce parcours et cette évolution ont été instrumentalisés depuis des années par des discours et par des actes de Vladimir Poutine et de cercles intellectuels qui tentaient de démontrer que la seule vraie civilisation est la civilisation russe orthodoxe.

Depuis le début de l’« opération militaire spéciale », Vladimir Poutine est dans cette logique qu’il avait souligné dans ses objectifs de guerre : dénazifier, démilitariser, neutraliser l’Ukraine. Le dirigeant russe est dans cette perspective de reconstruction d’une grande Russie incorporant tous les Etats ayant appartenu à l’espace russe (qu’il soit impérial ou soviétique). La Russie a également cette vision d’une Europe, et d’un monde occidental totalement décadent, imbibé d’une idéologie qu’il faut combattre. Cela se manifeste par la volonté de poursuivre coûte que coûte cette conquête de l’Ukraine. Vladimir Poutine souhaite avoir un succès militaire qui lui donnera un succès politique et qui confirmera le retour de la grande Russie, selon lui.   

Si Poutine décidait de lancer une grande guerre contre l’Europe, quelle que soit sa forme, la Russie en aurait-elle les moyens, à la fois militaires, financiers, politiques, diplomatiques, mais aussi de soft power ?

Florent Parmentier : Il faut ici définir ce que l’on entend par « grande guerre », de son intensité, de sa durée et de ses ramifications : imagine-t-on un conflit nucléaire ou une guerre conventionnelle ? Fait-on l’hypothèse d’une guerre courte ou d’un affrontement long ? Implique-t-on une Russie seule face au monde occidental ou quelque chose comme une alliance de pays souhaitant la suivre ?

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Pour l’heure, l’Armée russe s’est considérablement affaiblie face à l’Ukraine (tout comme l’Armée ukrainienne par ailleurs), alors même qu’elle n’a pas affronté un seul soldat de l’OTAN. La capacité productive des pays visés est considérable. De fait, une attaque conventionnelle paraît improbable, une attaque nucléaire très difficile à imaginer. En revanche, la Russie, si elle considère l’Occident comme l’ennemi et réciproquement, sera tentée d’effectuer un certain nombre de démarches hostiles (cyber, opération d’influence et de déstabilisation des sociétés, etc.), dont les effets pourraient se faire plus ou moins sentir.

Jérôme Pellistrandi : Au regard des événements qui se sont déroulés depuis le 24 février, la Russie n’en a plus les moyens. Même si elle reste une grande puissance militaire, hormis l’emploi de l’arme nucléaire, elle n’a plus les moyens d’imposer sa supériorité militaire et numérique sur d’autres théâtres. Elle a déjà des difficultés à « digérer » le Donbass. Son système ne permet pas de répondre aux ambitions quasi impérialistes qu’avait Poutine.

Mais cela ne signifie pas qu’il va renoncer. Le dirigeant russe va tenter de poursuivre ses objectifs à travers un conflit hybride avec notamment l’appui des réseaux sociaux, de la désinformation. Vladimir Poutine va chercher à attirer autour de la Russie des pays qui seraient hostiles au modèle impérialiste imposé par les Occidentaux. Cela a pu être constaté lors du vote récent à l’assemblée générale des Nations Unies où de nombreux pays se sont abstenus de condamner la Russie.

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Quelle est la capacité actuelle de la Russie de déstabiliser le monde occidental ?

Florent Parmentier : A première vue, le poids de la Russie au sein de l'économie mondiale ne lui permet pas de rivaliser avec le monde occidental, tandis que son armée a connu de très sévères difficultés depuis le 24 février dernier en Ukraine. Une chose est la rhétorique, autre chose est la réalité.

La question est donc plutôt de savoir si la politique de la Russie peut amener à faire bouger les lignes du système international dans lequel les pays occidentaux ont encore un rôle prééminent, Etats-Unis en tête. Ici, il faut souligner plusieurs points. Tout d’abord, la Russie joue un rôle important sur le marché des matières premières : pour l’UE, c’est un peu moins de la moitié du gaz et du charbon qui vient de Russie, et entre 25 et 30% pour le pétrole ; il faudrait également parler de l’azote, qui est un engrais essentiel, ainsi que d’autres matières premières ; les marchés connaîtront de nombreux désordres. Ensuite, il faut observer que certains acteurs internationaux s’adaptent à cette nouvelle réalité ; l’Inde refuse explicitement de trop condamner la Russie et lui rachète davantage de pétrole, tandis que l’Arabie saoudite ou les Emirats arabes unis rechignent à augmenter leur production pour suivre la politique américaine. Les effets de cette déstabilisation se feront sentir, notamment ce qui concerne le commerce des céréales et des matières agricoles.

En d’autres termes : les dirigeants russes savaient qu’ils seraient sanctionnés en lançant cette guerre, mais ils font le pari qu’à terme ce système international qu’ils dénoncent va s’effondrer. La suprématie du dollar dans les échanges est notamment scrutée à Moscou, comme à Pékin.

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Jérôme Pellistrandi : Cette capacité a été sérieusement entamée quantitativement et qualitativement. Les forces armées russes ont subi de très lourdes pertes. Selon les estimations, 20% des unités engagées pour la conquête de l’Ukraine  sont hors d’état de combattre.

Quoi qu’en disent certains réseaux sociaux et certains canaux pro-Poutine, le chef du Kremlin a perdu la bataille de la morale. Vladimir Poutine a perdu la bataille médiatique. La Russie apparaît comme l’agresseur malgré toutes les allégations prétendant que l’Ukraine voulait attaquer la Russie, ce qui est complètement faux. Poutine n’a plus de légitimité aujourd’hui à vouloir justifier une attaque contre l’Europe qui soi-disant le menacerait.

Pour la Russie, ce qui est dramatique c’est qu’après 45 jours de combats, le pays se retrouve au ban des nations et ce pour une durée qui risque d’être très longue. 

Avons-nous, en Europe et en Occident, les moyens de répondre aux menaces Russes ?

Florent Parmentier :  Tout dépend, là également, de l’enjeu dont on parle. Pour l’heure, le courage des Ukrainiens au combat nous dispense de nous poser directement la question. Mais en dépit de leur niveau de richesse, les Européens n’ont pas fait d’efforts en matière d’investissement de défense, et quand ils investissent, ils ne le font pas nécessairement à bon escient.

L’objectif pour les Européens est donc celui de la défense de l’Europe, qui ne peut être qu’un préalable à une Europe de la Défense, qui doit advenir avant qu’un nouveau candidat populiste n’émerge aux Etats-Unis. Imagine-t-on la situation actuelle si Donald Trump était encore président américain ? A contrario, si Vladimir Poutine venait à disparaître, comment contribuer à un rapprochement entre les Européens et une Russie, qui sera amenée à évoluer pour reprendre le chemin du dialogue ?

Jérôme Pellistrandi : Nous avons les moyens militaires même si dans le cas spécifique de l’Ukraine, le pays n’appartenant pas à l’OTAN, il n’y a pas d’article 5 qui est engagé. Le paradoxe est que Poutine, qui voulait éloigner l’OTAN et fragiliser l’Europe, se retrouve à l’inverse avec l’OTAN qui est consciente des enjeux et une Union européenne qui constate qu’il faut se défendre face à un pays qui est l’agresseur. Il faut arrêter de croire certains discours relayant la propagande de Moscou. Aujourd’hui, l’agresseur est la Russie.

La Russie viole le droit international. Sur le terrain, la Russie commet des exactions, des crimes de guerre et se comporte comme un pays barbare.

Est-ce que la Biélorussie ou la Chine pourraient être des relais ou des alliés de poids pour la Russie pour tenir dans ce conflit ou face aux sanctions ?  

Jérôme Pellistrandi : Il faut bien distinguer la Biélorussie de la Chine. La Biélorussie est un Etat satellite de la Russie. Le président Loukachenko sait que sa position est fragile. Il y a une vraie opposition biélorusse. L’opinion publique biélorusse pourrait se retourner contre Loukachenko. Le dirigeant biélorusse ne montre pas d’ailleurs un très grand empressement à réellement engager son armée pour venir à l’aide de Poutine.

En cas d’échec de la Russie, Loukachenko sait que s’il était cobelligérant, il pourrait se retrouver devant la Cour pénale internationale beaucoup plus facilement que Vladimir Poutine. Une révolution de type Maïdan n’est pas à exclure un jour ou l’autre en Biélorussie.

Pour la Chine, la situation est complètement différente. Le régime chinois raisonne en termes géopolitique. L’alliance avec la Russie permet à la Chine d’élargir son périmètre. Pour le moment néanmoins, le soutien de Pékin reste discret et embarrassé parce que la Russie est perdante.

Si la Russie atteignait ses buts de guerre, peut-être que la Chine serait plus proche et plus agressive. Pour le moment, la Chine a besoin d’une certaine stabilité internationale, notamment pour son économie. Plus le conflit se prolonge entre l’Ukraine et la Russie, plus cela sera mauvais pour les affaires et le commerce et plus cela sera mauvais pour la Chine.

Est-ce que les sanctions économiques appliquées à l’échelle internationale contre la Russie vont pouvoir freiner les moyens militaires ou les ressources de l’armée ? La situation économique de la Russie va-t-elle peser d’un poids de vue militaire et faire plier Vladimir Poutine pour retrouver le chemin de la paix ?

Jérôme Pellistrandi : Les sanctions à l’égard de la Russie sont puissantes et couvrent un spectre extrêmement large. Dans la mesure où il s’agit de sanctions économiques, elles vont mettre un certain temps avant d’être efficaces. Il n’en demeure pas moins qu’au fur et à mesure que le temps va passer, elles vont démontrer leur efficacité. Vladimir Poutine va se retrouver avec un manque de financement et des difficultés pour son économie.

Cela pourrait avoir un impact dans le moyen et long terme pour son outil militaire. Il va falloir satisfaire dans un premier temps les besoins de la population civile. Si des problèmes de ravitaillements intervenaient, avec des problèmes liés à l’énergie, au chauffage ou à l’alimentation, l’opinion publique russe pourrait exprimer son mécontentement. Nous en sommes loin. Il est difficile de considérer que les sanctions économiques, même si elles frappent durement la Russie, vont affaiblir l’outil militaire russe.     

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