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Le nouveau gouverneur républicain de Virginie, Glenn Youngkin, lors d'un rassemblement, le 02 novembre 2021 à Chantilly, en Virginie.
Le nouveau gouverneur républicain de Virginie, Glenn Youngkin, lors d'un rassemblement, le 02 novembre 2021 à Chantilly, en Virginie.
©CHIP SOMODEVILLA / GETTY IMAGES AMÉRIQUE DU NORD / GETTY IMAGES VIA AFP

Sévère revers pour Biden

Victoire surprise des Républicains en Virginie : une leçon pour les LR français ?

La rébellion contre la progression de l’idéologie woke semble avoir joué une rôle majeur dans l’élection d’un gouverneur ayant su habilement être ni pro, ni anti Trump.

William Thay

William Thay

William Thay, est Président du Millénaire, think tank spécialisé en politiques publiques, travaillant à la refondation idéologique de la droite.
 
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Gérald Olivier

Gérald Olivier

Gérald Olivier est journaliste et  partage sa vie entre la France et les États-Unis. Titulaire d’un Master of Arts en Histoire américaine de l’Université de Californie, il a été le correspondant du groupe Valmonde sur la côte ouest dans les années 1990, avant de rentrer en France pour  occuper le poste de rédacteur en chef au  mensuel Le Spectacle du Monde.  Aujourd’hui il est consultant en communications et médias et se consacre à son blog « France-Amérique ».

Il est aussi chercheur associé à  l'IPSE, Institut Prospective et Sécurité en Europe.

Il est l'auteur de Mitt Romney ou le renouveau du mythe américain, paru chez Picollec on Octobre 2012.

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Atlantico : Le républicain Glenn Youngkin a remporté l’élection au poste de gouverneur dans l’Etat de Virginie. Est-ce une surprise ? Que retenir comme leçons de sa campagne et de sa victoire ?

Gérald Olivier : C’est une demi-surprise. C’est une surprise, parce qu’il y a quelques mois personne ne s’attendait à ce qu’il gagne. La Virginie est un Etat qui penche Démocrate, que Biden a remporté contre Trump en 2020 avec dix points d’avance.  Le candidat Démocrate Terry Mc Auliffe partait donc largement favori. Mais ce n’est qu’une demi surprise, parce que la campagne électorale a tourné à l’avantage du Républicain, surtout dans les dernières semaines, et parce que sa victoire était annoncée par les derniers sondages. Cette victoire de Youngkin est en fait la sanction des électeurs américains à l’encontre de la politique de l’administration Biden. Une sanction annoncée par le camp Républicain, qui ne cesse de dénoncer l’impopularité de Joe Biden et de sa politique, mais une sanction à laquelle les Démocrates ont refusé de croire. La preuve en est que McAuliffe a invité Joe Biden à venir en personne soutenir sa campagne. Alors que la côte de popularité du président est en chute libre, passée de 55% d’opinions favorables en janvier, à 42% aujourd’hui, et même moins chez les Indépendants.

Cette victoire est aussi la preuve que pour des élections locales ou régionales, utiliser Donald Trump pour en faire un épouvantail et un repoussoir ne fonctionne pas. Mc Auliffe et les Démocrates ont cherché à nationaliser ce scrutin et à refaire le coup de la campagne présidentielle de 2020. Ils ont voulu rassembler les électeurs contre Trump en soutenant et en répétant que Youngkin était une « accolyte » de Donald Trump. C’est ce qu’à dit le président Obama quand il est venu soutenir Mc Auliffe, c’est ce qu’a répété plus de quinze fois Biden dans son discours. Masi ca n’a pas fonctionné.

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Younkin, qui est un nouveau venu en politique et dont c’était la première élection,  au contraire a fait campagne sur les questions qui préoccupent les Virginiens, l’économie, l’énergie, les impôts, le retour de l’inflation et surtout l’éducation, avec en filigrane la question de l’enseignement de la théorie critique de la race et la question du genre, c’est-à-dire de l’identification sexuelle. Et sur ces sujets il s’est trouvé en accord avec l’électorat. Au passage le réchauffement climatique ne faisait pas partie des sujets de préoccupations de ces électeurs.

William Thay : Les élections « locales » sont empreintes d’un contexte national marqué par l’impopularité de Joe Biden, et par conséquent d’un recul des démocrates dans leurs bastions électoraux. La Virginie est un état ancré pour les démocrates (où Joe Biden a devancé Donald Trump de plus de 10 points en 2020). La dernière victoire d’un républicain pour la fonction de gouverneur date de 2009, et cet état a voté démocrate à chaque élection présidentielle depuis 2008. De plus, les démocrates ne sont pas passés très loin d’une défaite dans le New Jersey, autre bastion démocrate remporté par Joe Biden en 2020 avec 16 points d’avance. Ce contexte électoral favorable aux républicains a bénéficié à Glenn Youngkin. Comme le montre un sondage du Wason Center, 80% des électeurs républicains étaient très enthousiastes à aller voter contre 65% des électeurs démocrates. Ce différentiel de mobilisation doit conduire les démocrates à s’interroger sur les prochaines échéances et notamment les élections de mi-mandat (mid-term) de 2022 au risque de subir une véritable déroute. Les démocrates contrôlent l’ensemble des leviers de pouvoir (Maison Blanche, Chambre des représentants et Sénat), mais ils ont obtenu ces victoires principalement au bénéfice de l’argument anti-Trump pour mobiliser leur base électorale et convaincre les modérés. Toutefois, le retrait de Donald Trump de la présidence, a conduit à une baisse de motivation de vote uniquement sur son cas, ce qui doit conduire les démocrates à renouveler leurs arguments, notamment puisqu’ils sont au pouvoir.

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À la différence de son concurrent démocrate, Glenn Youngkin a centré sa campagne sur les sujets qui intéressaient, selon un sondage du Washington Post, ses concitoyens à savoir l’économie, l’emploi, l’éducation et la « critical race theory ». Cette campagne lui a notamment permis de renouer avec le vote des banlieues alors que Donald Trump avait progressivement perdu cet électorat au cours de son mandat, comme le montre la comparaison entre les scores de 2021 et 2020. Youngkin fait beaucoup mieux que Donald Trump dans l’est de la Virginie et les banlieues autour des agglomérations (Alexandria, Virginia Beach, Nordfork et Richmond) mais n’améliore pas le score des républicains dans les centres urbains. De plus, Youngkin a également bénéficié des mauvais choix stratégiques de son concurrent démocrate, Terry McAuliffe. Ce dernier a concentré sa campagne sur Donald Trump en liant Gleen Youngkin à l’ancien président dans près de 60% de ses publicités selon AdImpact, au lieu d’aborder les sujets plébiscités par les électeurs (économie et éducation). Selon un sondage sorti des urnes du Washington Post, les électeurs qui considéraient ces sujets importants dans leur vote, ont favorisé Youngkin : taxes (68% contre 32%), l’économie et l’emploi (55% contre 44%), l’éducation (53% contre 47%).

Sur ce dernier point, les républicains ont engagé un combat contre le wokisme et en particulier la « critical race theory » qui énonce qu’il y a un caractère systémique dans les discriminations. La droite américaine a ainsi lancé une bataille pour empêcher que cette théorie soit enseignée à l’école, et qui a fait l’objet d’un point important de la campagne en Virginie. Cette thématique a conduit le candidat démocrate à dire qu’il ne pensait pas que les parents ne doivent pas dire aux enseignants ce qu’ils devraient enseigner. Cela a notamment permis à Youngkin d’améliorer les scores obtenus par Trump dans des segments électoraux classiques des républicains : les blancs (74% contre 67%), les femmes blanches diplômés (75% contre 56%), et les indépendants (54% contre 45%).

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Un sondage Fox News rapporte que pour 25 %, les débats sur la Critical race theory ont été le facteur principal de leur vote et 72 % estiment que c’est un élément important. L’enjeu était-il au cœur de la campagne ?

Gérald Olivier : Cet enjeu est devenu le cœur de la campagne. Il a pris de l’ampleur avec un certain nombre d'événements pendant la campagne. Notamment lors du débat télévisé entre les deux candidats. Youngkin a attaqué le contenu de cet enseignement, qui racialise toutes les questions et qui réduit les individus à la couleur de leur peau, avec les Noirs comme « opprimés et gentils » et les Blancs comme oppresseurs et méchants. Mc Auliffe au contraire a cherché à éluder la question, il n’a surtout pas voulu se prononcer pour ou contre cet enseignement prétendant qu’il n’était pas au programme des écoles publiques, ce qui est partiellement faux. Je crois qu’à cette occasion, il a perdu la confiance de beaucoup d’électeurs. Il a ensuite eu le grand tort d’ajouter que les parents d’élèves, c’est-à-dire tous les parents, ne devraient pas se mêler du contenu des programmes et laisser cela aux « experts » et cela a achevé de le déconsidérer aux yeux de l’’électorat.

La question de la CRT est polarisant pour son contenu mais aussi pour ce qu’elle dit du système éducatif. Pour la gauche l’école publique n’est pas fait pour instruire mais pour favoriser la « justice sociale ». C’est un outil d’indoctrinement. Or les parents d’élèves américains veulent une école qui instruise par une école qui endoctrine. Ils se sont donc rebellés, parfois avec véhémence contre la CRT et ses partisans.

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Jusqu’à récemment les parents américains avaient confiance de l’école publique même s’il la jugeait imparfaite. A cause de la CRT ils ont perdu cette confiance parce que les tenants de cet enseignement ont délibérément cherché à cacher ce qu’il y a dedans. Donc derrière la victoire  de Youngkin, il y a aussi une volonté de familles américaines de reprendre le contrôle de l’éducation publique.

Ces élections préfigurent-elles les résultats électoraux à venir ?

Gérald Olivier : Ces élections sont un avertissement pour les démocrates. S’ils persistent dans leur politique ils seront très sévèrement sanctionnés dans un an aux élection intermédiaires. Alors que l’Amérique est également divisée entre Démocrates et Républicains, avec 50 sièges pour chacun des deux partis au Sénat et une quasi égalité aussi à la Chambre des Représentants, l’administration Biden gouverne à l’extrême gauche comme si elle avait 90% du pays derrière elle. Ce n’est pas le cas et ces électoins ont servi de rappel à l’ordre à l’égard des Démocrates.

Car il n’y a pas que la Virginie qui fut pour eux un mauvais résultat. Dans le New Jersey, qui est très majoritairement démocrate, le gouverneur démocrate sortant est en ballottage alors qu’il aurait dû être largement réélu. C’est un rejet par l’électorat de la politique mise en place, ce qui préfigure de résultats catastrophiques aux élections de mi-mandat dans un an.

L’ensemble de l’agenda Démocrate est remis en question. La fameuse idée d’une refondation de la police poussée après la mort de George Floyd en 2020, a été rejetée à Minnéapolis, la ville même où est décédé Floyd…  

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Glenn Youngkin a pu profiter du soutien de Donald Trump et s'attaquer au Woke sans pour autant trop s’afficher comme étant pro-Trump ou trop clivant. Est-ce une formule gagnante ?

Gérald Olivier : Oui, puisqu’il a gagné. De fait, Youngkin ne s’est pas affiché avec Donald Trump. Il a simplement reçu son soutien et celui du mouvement MAGA (Make America Great Again). Mais l’ancien président s’est empressé de revendiquer cette victoire. Pour l’avenir des Républicains, notamment en vue de l’élection présidentielle de  2024, ce résultat est riche d'enseignements. Même si Trump reste populaire, il est peut-être plus facile de faire campagne pour sa politique et avec son soutien mais sans sa personne. Si Trump reste le principal candidat républicain pour 2024, il ne sort pas renforcé de ces élections. En 2020, les démocrates ont accepté de se rallier derrière Biden pour battre Trump. En 2024 une candidature de Trump pourrait à nouveau susciter ce front anti-Trump et faire perdre les Républicains. Donc la façon dont Youngkin a gagné va les faire réfléchir à une autre solution… Evidemment cela implique de venir à bout de d’égo de l’ancien président, ce ne sera pas facile.

William Thay : Youngkin a établi un bon point d’équilibre pour se faire élire gouverneur de Virginie à savoir être dans la ligne de Trump sans toutefois en adopter les excès qui auraient été condamnés par les électeurs d’un état à tendance démocrate. Toutefois, il y a des limites à cette stratégie qui était parfaitement calibré pour la Virginie. En effet, on observe que Youngkin a obtenu de meilleurs scores que Trump dans l’est et notamment dans les banlieues proches des grandes agglomérations. En revanche, il fait moins bien que l’ancien président dans l’ouest davantage rural. Cela permet d’établir une première limite car il est étonnant au vu d’un contexte politique favorable, de faire moins bien que l’ancien président dans des comtés très favorables aux républicains. Ainsi, la droite américaine pourra adopter ce type de stratégie en fonction des territoires, lorsqu’ils sont notamment composés d’une grande partie de population blanche vivant en banlieue.

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LR pourrait-il s’inspirer de cette stratégie en France pour s’affirmer sans tomber dans les excès que peut incarner Zemmour ? 

Gérald Olivier : C’est une idée intéressante mais pour moi, les leçons de ce qui se passe depuis un certain temps aux Etats-Unis bénéficient surtout à la candidature d’Eric Zemmour. C’est lui l’outsider. Comme Youngkin qui vient du milieu des affaires, et qui n’est pas un politique professionnel.  Zemmour est un observateur du monde politique, mais  il n’est pas aux manettes depuis des années contrairement à Barnier, Pécresse, ou Bertrand.

L’un des aspects du « trumpisme » c’est aussi une libération du discours et un rejet de la langue de bois, deux caractéristiques qui s’appliquent plus à Zemmour qu’aux candidats LR. Le succès de Zemmour vient de ce qu’il dit tout haut et fièrement ce que beaucoup pensent tout bas, tout comme Trump qui avait un bon sens et un pragmatisme désarmants.

William Thay : La problématique pour LR est différente, puisqu’ils n’ont pas de stratégie électorale depuis l’avènement d’Emmanuel Macron sauf à considérer qu’attendre l’écroulement d’un candidat en est une. Ils sont davantage dans une stratégie de défense de leur électorat que dans un objectif de conquête. Pendant tout le quinquennat, ils ont essayé tant bien que mal à résister aux assauts du Chef de l’État, de Marine Le Pen et maintenant d’Éric Zemmour. Ensuite, ils ont un problème idéologique puisqu’ils n’ont plus de programme après avoir renoncé à celui de François Fillon lors des dernières élections législatives. De plus, il est difficile d’établir une stratégie électorale alors que les cadres du parti ont des intérêts différents en fonction de leur bastion électoral. Vous avez une partie des cadres qui sont élus de territoires plutôt favorables à Emmanuel Macron, qui vont plutôt plaider pour une stratégie allant vers ses électeurs quand ils ne proposent pas un rapprochement politique. Tandis que de l’autre côté, vous avez l’autre partie des cadres qui sont favorables à une ligne dure d’opposition au président de la République pour capter une partie de l’électorat de Zemmour et de Le Pen. Enfin, il y a une dernière problématique avec le leadership de LR qui est incapable de dresser un programme parlant à l’ensemble des sensibilités de droite.

LR doit adopter une stratégie électorale qui lui permette d’accéder au second tour de la prochaine élection présidentielle, si ce parti ne veut pas disparaitre. Au vu du contexte politique électoral actuel, pour élargir le bloc électoral existant, il faudrait se concentrer sur les bourgeois, et les classes moyennes (principalement supérieures). En effet, pour cette échéance, il est très peu probable que la droite française puisse séduire les classes populaires partis après le mandat de Nicolas Sarkozy, voir les jeunes car c’est un parti de Gouvernement sans personnalité attractive pour cet électorat comme Emmanuel Macron à sa tête. Pour marcher sur ses deux jambes, la campagne de Youngkin est une bonne illustration, il faut savoir aussi bien parler d’économie que de protection de la civilisation, soit à peu près revenir aux fondamentaux de François Fillon. Au fur et à mesure de l’avancement de la campagne et de l’installation du clivage entre Emmanuel Macron et Éric Zemmour, il y aura un espace pour le ou la candidate des Républicains pour proposer les deux offres politiques, sans toutefois tomber dans une synthèse molle. Il s’agit ainsi de démontrer qu’ils sont capables de faire mieux qu’Emmanuel Macron sur l’économie, à savoir faire des réformes structurelles, réviser le périmètre de l’État pour mieux le rééquilibrer sur ses fonctions régaliennes, baisser le poids des dépenses publiques et des prélèvements obligatoires ainsi que de débureaucratiser le pays pour libérer les énergies. De l’autre côté, si Éric Zemmour propose un constat sur les dangers portant sur notre civilisation, il n’est pas pour l’instant jugé crédible sur ces questions. La droite doit être capable de montrer qu’elle n’insulte pas ses électeurs (donc éviter les attaques inutiles), pour ensuite comprendre voir reprendre une partie du constat et y apporter des propositions de politiques publiques. Il s’agirait ainsi comme Youngkin, de parler à cet électorat en apportant deux précisions : nous partageons l’essentiel du constat, et il est plus important d’y apporter une réponse concrète même si elle doit être moins outrancière dans son approche que d’être dans la meilleure incantation théorique. Si cette posture ne convaincra certainement pas l’ensemble de l’électorat de Zemmour, il peut parler à une partie, notamment les bourgeois, cadres, et classes moyennes supérieures. Ces derniers ont notamment été sensibles à la posture présidentielle de François Fillon qui avait su se montrer radical sur le fond sans se montrer outrancier sur la forme.

William Thay, politologue et président du think-tank gaulliste Le Millénaire

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