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Vers un clash entre une majorité (mollement) favorable aux réformes et une minorité (hyper active) en rupture totale ?
©Pixabay

Ca fait désordre

Vers un clash entre une majorité (mollement) favorable aux réformes et une minorité (hyper active) en rupture totale ?

D'après un sondage Elabe pour BFMTV, l'intervention d'Emmanuel Macron, au soir du 15 avril, n'a pas permis une évolution de l'opinion à son égard. L'étude marque une fracturation de plus en plus importante du pays.

Jean Petaux

Jean Petaux

Jean Petaux est docteur habilité à diriger des recherches en science politique, spécialiste de la vie politique française. Il s’est aussi spécialisé dans l’analyse localisée de la politique. Il dirige une collection aux éditions « Le Bord de l’Eau » intitulée : « Territoires du politique ». Prochain livre à paraître : « Entretiens avec Jacques Valade » (octobre 2021). Officier des Palmes académiques, il est, par ailleurs, membre associé de l’Académie nationale des Sciences, Belles-Lettres et Arts de Bordeaux.  

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Atlantico : Dans un sondage Elabe pour BFMtv, il apparaît que l'intervention du chef de l'Etat, au soir du 15 avril, n'a pas permis une évolution de l'opinion à son égard. Cependant, comme l'indique Elabe  "Au-delà de la relative stabilité à l’échelle de l’ensemble des Français, les interventions du Président semblent avoir polarisé l’opinion publique : les catégories de population qui le soutenaient le soutiennent encore davantage, et celles qui se disaient déçues le sont encore plus", marquant ainsi une fracturation de plus en plus importante du pays. Dans quelle mesure une démocratie peut-elle être gouvernée dans un tel contexte ?​

Jean Petaux : Une seule question méritait d’être posée à Emmanuel Macron dimanche soir. Les deux guignols qui se sont donnés lamentablement en spectacle (« Plénel et Bourdin » pour parler comme eux) ne l’ont pas posée parce que la réponse du président de la République aurait pu, d’un seul trait, dégonfler leur boursouflure : « Pensez-vous, Monsieur le président de la République, que les deux émissions de télévision que vous venez de vivre, celle sur TF1 avec Jean-Pierre Pernaut et celle de ce soir, vont modifier, même un peu, l’opinion publique à l’égard de votre politique ? ». Si le président avait répondu « non », outre la déconvenue insupportable qu’aurait vécue les deux duettistes pensant, eux, compte tenu de leur importance et de leur suffisance, que l’émission était en mesure de changer l’orbite terrestre, il aurait confessé ainsi les limites de sa force de conviction. S’il avait répondu « oui » : les deux « inventeurs du journalisme d’irrévérence » (sic Plénel) auraient immédiatement conclu que tout le bénéfice de cette mutation de l’opinion leur revenait. En réalité le sondage Elabe ne fait que confirmer ce que tout le monde sait depuis les travaux de Paul Lazarsfeld il y a près de 70 ans. Les débats, les entretiens (même foutraques et nuls comme celui de dimanche dernier) ne « déplacent » pas les lignes de partage entre les « pour » et les « contre ». Les « pour » sortent de cet épisode renforcé dans leurs convictions, encore plus admiratifs qu’ils n’étaient avant le coup d’envoi du match, des capacités de leur champion ; les « contre » font le même chemin, de leur côté. Les « pro Plénel » (qui sont nombreux à être « pro Ramadan » et qui partagent donc une même vision eschatologique de l’Histoire…) vont estimer que leur héros a été le plus grand des journalistes et les « pro Bourdin » vont juger leur « boss » comme étant, de loin, le meilleur. Les premiers vont considérer que, décidément, ce « poujado de Bourdin » n’avait rien à faire là d’autant qu’il a osé, à plusieurs reprises, couper la parole à « Saint Edwy » et les seconds auront eu, très vite, la confirmation que, décidément, « Plénel-le-Trotskyste » n’usurpe pas sa réputation de « gaucho-islamiste ». Pour faire une référence qui ira droit au cœur ( !...) de Monsieur Plénel, extraite de « Qohelet » (L’Ecclésiaste) : « Rien de nouveau sous le soleil ! ».

Le sondage Elabe entérine le fait que la société française est coupée en deux. Mais elle était coupée en quatre au premier tour de la présidentielle ! Emmanuel Macron a été « bien » élu au 2nd tour de la présidentielle en mai 2017. Contrairement à ce que d’aucuns (dont Plénel) répètent à l’envi. Il a recueilli 43,03% des électeurs inscrits au 2nd tour de mai 2017. Autrement dit pratiquement le même score que Giscard en 1974 (43,77 %),  Mitterrand en 1981 (43,15%), Sarkozy en 2007  (42,68%) et en tous les cas beaucoup mieux que Hollande en 2012 (39,07%). Cela signifie bien, en revanche, qu’il a, face à lui et à sa politique, potentiellement, 57% des Français qui ne vont pas le soutenir un an après son élection, puisqu’ils ne le soutenaient pas non plus et déjà en mai 2017. Il faut ajouter que les 57% des inscrits sont composites (ils regroupent les votes pour Marine Le Pen, les bulletins blancs et nuls et les abstentionnistes) quand les 43% correspondent aux seuls votes Macron. On peut, ainsi, estimer qu’Emmanuel Macron est légitime à conduire la politique qu’il porte.  Une démocratie est forcément (et minimalement) coupée en deux. Ce n’est ni anormal ni synonyme de danger. Ce qui serait un réel problème ce serait un consensus mou qui cacherait une explosion. Mais ce qui est aussi une autre source de difficultés c’est quand une infime minorité impose sa loi à une large majorité. On peut se contenter de dire  : « L’Histoire a toujours été faite par une minorité active face à un « ventre mou » passif et inerte ». Il reste que, pas plus qu’une majorité, en démocratie, n’est fondée à écraser les droits des minorités, celles-ci doivent respecter la règle de la démocratie représentative qui confère à celui qui a été élu une légitimité dont la remise en cause s’apparente à une tendance factieuse et illégale.

La séquence télévisuelle d’Emmanuel Macron a produit les effets que recherchaient le président et son entourage. En un singulier concentré de temps, de lieu et d’action (les trois critères de la tragédie classique), le président de la République a montré qu’il savait « faire face » à ses détracteurs du dimanche soir (aboyeur pour l’un, procureur pour l’autre) tout comme il sait « faire face » aux grévistes, aux zaddistes, aux lepénistes et aux mélenchonistes. De ce point de vue il peut être très reconnaissant au « binômego » de l’avoir mis en situation de montrer sa résilience et sa capacité à prendre des coups. En politique la victoire sur les opposants s’apparente à une parade amoureuse ou à un combat de cerfs en période de rut. Si vous parvenez à tellement impressionner vos concurrents en déployant des postures de combattant invincible et fort, vous triompher par la seule domination psycho-politique. Je ne suis pas loin de penser qu’Emmanuel Macron a réussi son opération dimanche soir et les résultats du sondage Elabe de ce point de vue le confirme : il a certes renforcé ses adversaires mais il a encore davantage coalisé (autour de lui) ses soutiens. Avec tous les risques que cela comporte.

Quels sont les risques posés par cette situation ? Quels sont les risques de formation d'une opposition "extra-parlementaire" ?

Vous avez raison de parler de risques car l’enjeu principal est là. On peut considérer qu’Emmanuel Macron ne reculera pas dans ses choix politiques. Pour de nombreuses raisons dont la plus importante est celle qui est peut-être potentiellement la plus dangereuse pour la cohésion de la société française. Le président de la République a une vision pour la France. Il est habité par cela. Les réformes qu’il veut mener tambour battant sont essentielles et stratégiques, nul ne songe à le nier. Mais elles ne sont qu’un moyen dans une démarche qui se veut à la fois philosophique et politique. D’une certaine manière on peut dire que le philosophe Macron a fait sienne la fameuse « 11ème thèse sur Feuerbach » telle que Karl Marx la définit : « Jusqu’à présent les philosophes n’ont fait qu’interpréter le monde, désormais il convient de le transformer ». Emmanuel Macron veut transformer la société française. C’est là que le risque est maximal. Car la société française n’a pas vraiment envie d’être transformée. Tout simplement parce que, pour suivre Marcel Gauchet et Jean-Pierre Le Goff le « néo-libéralisme est passé par-là » avec son lot d’égoïsmes, avec son cortège de demandes individuelles éclatées, contradictoires, parfois purement dictées par la jalousie, toutes justes peut-être, mais souvent injustifiables au regard de ce que demande les autres acteurs sociaux. Alors la transformation, menée flamberge au vent, avec panache et courage, risque, plus vite qu’attendu, de se transformer elle-même en une opposition radicale, non-canalisable parce qu’il n’existe plus, dans la société française, de structures organisées et intermédiaires susceptibles de négocier un retour au calme. Le PCF et la CGT en mai 68 ont joué ce rôle, craignant comme la peste les menées gauchistes et anarchistes, autant de courants politiques que depuis Lénine les communistes ont toujours considéré (à juste raison) comme des « maladies infantiles ». Parce qu’au bout du compte, passée l’utopie gauchiste, c’est toujours la classe ouvrière qui payait la facture de l’Histoire. Cinquante plus tard, sans PCF, sans Eglises, sans partis politiques, sans de Gaulle et ses « compagnons » à peine sortis du « SAC » pour former les « CDR » (Comités de Défense de la République), dans une société française éclatée et sensible à des idées sombres, on voit mal ce qui permettrait de canaliser le flot délirant et débilitant d’une « jacquerie moderne » faite de « Black Blocs » et autres jusqu’au-boutistes anciens « nuit-deboutistes » objectivement alliés de circonstances avec des provocateurs d’extrême-droite. L’exemple de la ZAD de Notre-Dame-des-Landes est le dernier en date. Et encore n’y a-t-il eu, au moment où j’écris, aucun décès. Dans la société médiatico-compassionnelle qui est la nôtre, le ou la martyre qui tombera, vaudra le million de soldats tués entre 1914 et 1918. La situation deviendra très délicate à gérer pour l’exécutif et le président forcément placé en première ligne.

Du passage en force au pas en arrière sur les réformes, existe-t-il réellement une bonne solution pour Emmanuel Macron ?

Habité par sa vision de la société française dans la première moitié du XXIè siècle, persuadé d’avoir raison et sûr de sa légitimité, Emmanuel Macron ne reculera pas. Même pas certain qu’il le fasse mis dans la situation immédiatement évoquée à la fin de ma réponse précédente. Ses trois prédécesseurs, Chirac, Sarkozy et Hollande, pour des raisons différentes, avec une méthode et une pratique également différente, ont indiqué à plusieurs reprises que leur crainte principale, étant en charge de la magistrature suprême, était de voir le pays se déchirer et s’opposer brutalement. Pour cette raison (réelle ou prétexte, fantasmée ou anticipée, peu importe…) ils ont tous les trois repoussé des réformes, procrastiné, glissé, subtilement (encore que de moins en moins), la poussière sous le tapis. En disant blanc à Bruxelles, noir à Paris, et toutes les nuances de gris possibles aux différentes catégories de Français pour expliquer que « décidément, quelle saloperie l’Europe… » quand ils votaient comme un seul homme toutes les décisions qui s’imposaient aux partenaires européens et dont ils s’exonéraient de retour sur les bords de la Seine. Emmanuel Macron leur a tellement rappelé certaines de leurs impérities qu’il est coincé désormais. Soit il fait comme eux : il ralentit, temporise, gagne du temps, remballe ses feutres de la transformation socio-économique mais alors il ne préside plus jusqu’à la fin de son mandat, expédiant les affaires courantes et montrant, de temps en temps, à la faveur de tel ou tel attentat à venir, qu’il est le « père de la Nation ». Certains l’ont fait avant lui et l’ont même fort bien fait avec courage, dignité et humanité. Soit il continue de foncer, rentre dans la mêlée et au lieu d’esquiver comme au temps du rugby des années 60-70, il percute et joue de tout son poids politique pour exploser ses opposants. C’est probablement sa stratégie des prochaines semaines. Autant par envie : la retraite lui serait insupportable (retour à la question de l’égo précédemment évoquée…), que par nécessité : le quinquennat ne saurait se résumer à une année de réformes. De là dire qu’il y aurait une bonne solution pour Emmanuel Macron, il y a loin. Ce qui peut être formulé c’est ceci, en forme d’augure : « Accélérer le rythme des réformes pour ne pas tomber, passer en force en accélérant, au risque de plonger dans le vide… à toute vitesse ! ». En entrainant la société française dans la chute… Pas très enthousiasmant, non ?

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