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Vent de révolte : et si les Français venaient de dire stop à la grande dépolitisation ?
©SAMEER AL-DOUMY / AFP

Bouteille à la mer

Vent de révolte : et si les Français venaient de dire stop à la grande dépolitisation ?

Faute de proposition politique convaincante face aux pièges de la mondialisation, de la financiarisation du capitalisme ou de l’immigration, les partis du système ne misaient plus que sur de vagues digues « morales ». Les Français veulent autre chose. Mais la France est-elle mieux armée que ne l’ont été les Etats-Unis, le Royaume-Uni ou l’Italie pour transformer leurs moments Trump/ Brexit ou Salvini ?

Maxime Tandonnet

Maxime Tandonnet

Maxime Tandonnet est essayiste et auteur de nombreux ouvrages historiques, dont Histoire des présidents de la République Perrin 2013, et  André Tardieu, l'Incompris, Perrin 2019. 

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Sébastien Laye

Sébastien Laye

Sebastien Laye est PDG de la societe immobiliere Aslan Investissement. Chercheur associé en economie à l'Institut Thomas More, il est aussi president fondateur du Parti Quatre Piliers.

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Atlantico : Les législatives ont débouché sur une situation inédite où le « cercle de la raison » qu’à pu incarner le macronisme s’est retrouvé majoritaire mais loin d’avoir une majorité.  Les Français viennent-ils de mettre un coup d’arrêt au phénomène de dépolitisation massive observé ces dernières années ?

Maxime Tandonnet : Il est certain que le résultat des législatives est une énorme surprise. La plupart des experts s’attendaient, comme lors de toutes les élections législatives suivant une présidentielle depuis 1981, à un vote de routine et de simple confirmation des présidentielles dans l’indifférence et la résignation absolue du pays. Or, ce n’est pas du tout ce qui s’est passé. Un véritable séisme politique vient de se produire. Les élections législatives de 2022, par rapport à toutes celles qui se sont déroulées dans le passé, ont pris un sens politique. Les électeurs ont voulu sanctionner le président de la République et tout ce qu’il incarne. Auparavant, les élections présidentielles avaient été neutralisées : au prix d’un spectaculaire matraquage médiatique, d’une succession de tragédies (Covid19, Ukraine), et de l’absence de tout débat lors de la campagne, les Français ont eu le sentiment que cette élection présidentielle leur avait été volée. Ils se sont rattrapés lors des législatives en utilisant cette occasion pour sanctionner le pouvoir. Cela dit, il ne faut sans doute pas exagérer l’effet « retour à la politique » : avec 54% d’abstentionnisme, ce serait bien présomptueux !

Sébastien Laye : Le macronisme, en termes de politique comparée internationale, appartient au courant de l'élitisme ou de la constitution d'un bloc élitaire comme dirait Guilluy. Vous avez raison de dire que le "cercle de la raison" cher à Alain Minc dans les années 1990, la technocratie et l'expertise, sont au coeur de de ce projet. Mais le vote de Dimanche exprime une défiance en premier lieu à l'encontre de ce bloc élitiste. Ce qui peut nous faire dire que la technocratie a été rejetée, c'est plutôt le profil des autres candidats et alternatives, qui à l'exception de certains éléments de LR ou des divers gauche, relèvent du populisme pour le coup. Mais on peut difficilement parler du début de la fin de la dépolitisation, car ces alternatives populistes ne respectent pas les codes de la politique classique, voire proposent des candidats nouveaux (en particulier chez la Nupes) sans aucun code politique justement. Il va falloir voir dans les mois qui suivent si le retour d'une culture parlementaire du compromis, avec des débats à nouveau plus relevés, des alliances, nous donne finalement l'impression d'un retour du politique après la domination des technocrates sous le premier mandat Macron. Rien n'est moins sûr. Face à une assemblée disparate en proie à la cacophonie, Emmanuel Macron pourrait aussi choisir de se raidir dans les oripeaux présidentiels et dans une gouvernance technocratique solitaire.

La prétention à la résolution des problèmes par l’expertise technocratique dépolitisée et l’évacuation du débat des problèmes liés à  la mondialisation, de la financiarisation du capitalisme ou de l’immigration, par exemple, ont-elles fini par lasser les Français ?

Sébastien Laye :  Ce n'est pas tant qu'elle a lassé mais plutôt qu'elle a fait la preuve de son inefficacité au cours des cinq dernières années. Face à la mondialisation, à l'immigration, à une pandémie et à la crise du pouvoir d'achat, les technocrates français n'ont guère fait preuve d'imagination. Engoncés dans des cadres rigides, incapables de s'adapter au monde moderne, ils n'ont pas su guider les français face à ces défis. Assez légitimement, les francais peuvent se dire que d'autres profils de dirigeants, plus proches du réel, pourraient faire mieux. Mais celà ne veut pas dire non plus qu'ils demandent le retour à des profils de politiciens de carrière, de terrain: si ce cursus là est plébiscité pour les collectivités locales et les députés de la France périphérique, pour les postes décisionnels à l'Assemblée ou au Gouvernement, les citoyens francais ne regrettent pas la période pré-Macron...C'est en fait la définition de l'expertise qui pose problème ici: qui détient l'expertise, est-ce celui ou celle qui maîtrise techniquement le dossier ou celui qui l'a vécu ? Faut-il mettre à la santé un spécialiste des politiques de santé ou un médecin par exemple ? Faut-il à Bercy un énarque comme Bruno Lemaire ou un entrepreneur ?
Maxime Tandonnet : Sans aucun doute ! Et à ce sujet, le scandale McKinsey a probablement marqué les esprits des électeurs. Le vote des législatives peut s’interpréter comme une revanche des Gilets Jaunes. Il faut bien voir que les vainqueurs de ce scrutin sont les mouvements dits « antisystème », la NUPES de Jean-Luc Mélenchon et le RN de Marine le Pen. Le premier notamment a appelé à désobéir à l’Europe, donc aux directives et règlements de Bruxelles. Les socialistes et les écologistes, ralliés à la NUPES se sont placés sous l’aile du tribun Jean-Luc Mélenchon. En d’autres termes, ce résultat reconstitue la victoire du « non » au référendum de 2005 sur la Constitution européenne. Il faut y voir un succès du « populisme » contre les élites dirigeantes politiques, financières, médiatiques. L’effet de soufflet a été particulièrement puissant du fait de la personnalité du président récemment réélu. A tort ou à raison, son personnage incarne aux yeux de nombreux français, l’arrogance et la déconnexion des élites dirigeantes. Cet effet d’incarnation est particulièrement mobilisateur pour les courants protestataires.

Dans quelle mesure le moment est similaire à ce qu’ont connu l’Italie avec la coalition mouvement cinq étoiles/Salvini ou les États-Unis avec l’élection de Trump ou le Royaume-Uni avec le Brexit ?

Maxime Tandonnet : Dans tous ces mouvements (cinq étoiles/Salvini, élection de Trump ou Brexit) se retrouve en effet la contestation du « Système » ou de « l’Establishment » bref des élites politiques, économiques, financières ou médiatiques ainsi que le rejet de la mondialisation. La fracture démocratique ou le sentiment d’une rupture entre la bourgeoisie dominante et le peuple frappé par l’exclusion le chômage, l’insécurité ou l’immigration, parfois la misère, est un phénomène qui touche l’ensemble du monde occidental. Il s’exprime de manières différentes d’un pays à l’autre. Il me paraît évident que le résultat des législatives françaises de 2022 est de la même nature, relève du même réflexe antiélitisme et anti-mondialisation, même si ses deux bénéficiaires, la NUPES et le RN, paraissent opposés, l’un insistant sur la condamnation du capitalisme international et l’autre sur l’immigration.

Sébastien Laye :  S'il y avait eu en France une proportionnelle intégrale pour cette élection, à l'aune des pourcentages nationaux, nous aurions été dans la même situation que l'Italie il y a quelques années. Le bloc centriste aurait été marginalisé et une coalition baroque extrême droite/ populistes de gauche aurait pu voir le jour. Le scrutin uninominal à deux tours, mais aussi la prééminence présidentielle, rend ce scénario caduque. 
Le moment Trump ou le Brexit correspondent à un cas de figure différent de victoire des populistes; il s'agit d'un moment où la droite de gouvernement, sous l'action d'une idéologie ou d'un homme, se transforme en droite populiste sans pour autant renoncer à la prise du pouvoir (bien au contraire, elle y voit dans cette conversion un moyen d'accéder au pouvoir). Cette transformation là n'est pas (encore) arrivée en France.

Aucun de ces pays n’a véritablement réussi à transformer ces moments de rupture en nouvelle offre politique adaptée au monde du XXIe siècle. La France est-elle mieux armée que les autres pour réussir quelque chose de ce point de vue… ?

Sébastien Laye : Pour l'instant, elle est plutôt à la traîne de ces transformations. Elle est surtout peu coutumière des évolutions politiques, qui sont lentes avant de cristalliser en moments révolutionnaires, dans la rue ou dans les institutions comme la transformation 1958-1962. Mais l'échec de la monarchie présidentielle, ainsi que les graves difficultés économiques devant nous au cours des prochains dix huit mois, pourraient précipiter une transformation rapide de notre scène politique et de notre régime présidentiel et quasi technocratique à bout de souffle.
Maxime Tandonnet : Ah non, la France n’est pas mieux armée pour réussir quelque chose de ce point de vue. En comparaison avec Cinq étoiles ou Trump, la situation en France des mouvements antisystème relève à ce stade de la cause perdue. Les deux premiers, en Italie et aux Etats-Unis ont eu leur chance au pouvoir, qu’ils n’ont pas réussi à saisir durablement. En revanche, en France, ales mouvements dits « populistes », ne tiennent rien de précis. Ils sont profondément divisés par des haines aussi idéologiques qu’instinctives, entre la NUPES et le RN. La NUPES elle-même n’est qu’une alliance de circonstance entre des mouvements très disparates qui commencent déjà à se déchirer. Et que proposent-ils en dehors d’un catalogue de mesures ultra-démagogiques ? Leur triomphe aux législatives est illusoire. Il est purement négatif destiné à priver le chef de l’Etat et l’équipe au pouvoir de leur capacité à mener certaines réformes comme celle, annoncée, des retraites. Mais de ce scrutin ne ressort rien de positif, ou constructif. Le chaos de la société française, l’archipel français, la fragmentation du pays, la montée des haines, de l’extrémisme et de la violence viennent d’entrer en masse à l’Assemblée nationale, par réaction contre la morgue et la déconnexion des élites. En soi, c’est une bonne chose que les tensions qui déchirent la société s’expriment au grand jour au Parlement. Mais pour l’instant, rien ne laisse espérer que tout ceci puisse déboucher sur une esquisse de redressement du pays.

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