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Des soldats français du 2e Régiment de Dragons, mobilisés pendant la pandémie de Covid-19, lors des répétitions du 14 juillet, le 12 juillet 2020.
Des soldats français du 2e Régiment de Dragons, mobilisés pendant la pandémie de Covid-19, lors des répétitions du 14 juillet, le 12 juillet 2020.
©THOMAS SAMSON / AFP

La voie de l'épée

Tribune des généraux : la pitrerie en danger

Dix-huit militaires en activité, signataires d'une tribune dans Valeurs Actuelles, vont passer devant un conseil militaire, a annoncé le chef d'état-major des Armées, ce mercredi 28 avril. Michel Goya évoque l'impact de cette tribune sur l'image de l'armée.

Michel Goya

Michel Goya

Michel Goya est colonel et directeur d’études du domaine "Nouveaux conflits" à l’Institut de Recherche stratégique de l'École militaire (IRSEM).

Il est breveté de l’enseignement militaire supérieur et docteur en histoire contemporaine de l’université Paris-Sorbonne (Paris IV).

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Je tiens à ne pas remercier par la présente un petit groupe de vieux généraux d’avoir contribué à nourrir l’image de militaires forcément réactionnaires, limite fascistes, commandés par des badernes manifestement nostalgiques, par ordre d’apparition à l’écran, de l’opposition à la Gueuse, de la Cagoule, du régime de Vichy, de l’Algérie française et du petit putsch de généraux du 21 avril 1961. Le 21 avril ? Comme le hasard fait bien les choses, c’est pile-poil le jour de la publication de leur tribune dans Valeurs actuelles. Seule différence avec leurs prédécesseurs, il est probable que leur vision de la Russie a changé lorsqu’elle est passée de communiste à poutinienne.

Ne tergiversons pas, la sémantique est toujours la même : « oligarchie apatride » dans une déclaration précédente, « valeurs civilisationnelles », « hordes », « délitement », « péril mortel », « laxisme », etc. Les cibles changent juste avec le temps, un peu moins de Juifs peut-être, beaucoup plus d’Arabes à coup sûr dans un gloubi-boulga où on trie les bons rebelles qui portent un gilet jaune en oubliant que certains d’entre eux ont saccagé l’Arc de triomphe et la tombe du soldat inconnu, et les malfaisants, comme les bobos trous du cul à cagoule noire. On y fait aussi des crétins indigénistes et autres décoloniaux voire toute la mouvance Woke un danger mortel, alors qu’ils sont surtout bêtes et souvent ridicules. On notera au passage la petitesse et le ciblage très précis de la liste des malfaisants. Cette liste est néanmoins beaucoup plus longue que celle des propositions, inexistante à part l'appel au sursaut. 

Rassurez-vous, la France, la république et ses institutions, survivront comme elles ont survécu à un parti communiste aussi puissant qu’obéissant à Moscou, au terrorisme d’extrême droite de l’OAS, avec ses 2 700 assassinats ainsi qu’une tentative sur le chef de l’État, à Charles Martel, à la mode maoïste ou trotskyste dans les universités, aux hippies, à François Mitterrand au pouvoir, au terrorisme d’extrême gauche, etc. Autant de périls mortels selon les uns ou les autres, qui n'ont provoqué ni explosion du pays ni guerre civile, et surtout pas de besoin de faire appel à l’armée pour rétablir l'ordre.

D’ailleurs, cette armée il serait bien de la laisser là où elle est le mieux, dans l’espace apolitique, et pas de l’associer à un texte partisan au style digne d’un appel de Francis Lalanne. Mettre son nom comme monsieur X, ancien militaire, dans une tribune politique à côté de madame Y, chef d’entreprise, et de monsieur Z, boulanger est une chose, par ailleurs tout à fait légitime, mais ne s’associer qu’entre anciens militaires avec un flou sur le statut de beaucoup, et pour Valeurs actuelles d’illustrer le propos avec une photo de sous-officier d’active, c’est autre chose. C’est en particulier entretenir une confusion dans laquelle beaucoup sont venus s’engouffrer pour en réalité parler de l’armée qui « grogne », « râle », voire « menace », etc., et donner ainsi des frissons d’extase à certains ou permettre des postures de dégoût jouissif à d’autres.

On ne voit pas très bien par ailleurs par quelle qualité intrinsèque, des militaires, même en groupe, seraient plus aptes à analyser la société que les autres et à donner des leçons. Le patriotisme est une vertu, pas un diplôme ; le sens du service n’est pas non plus un blanc-seing pour se proclamer gardien du temple et arbitre des élégances. Qu’un militaire ou ancien militaire ait des convictions, c’est très bien ; qu’il croie qu’elles ont plus de force et plus de valeur parce qu’il est militaire, c’est un fantasme de prétentieux. Cela ne veut pas dire que des militaires n’aient rien à dire de pertinent, bien au contraire, mais il est possible de le faire sans se prétendre expert, hormis dans les domaines qui relevaient de son métier, avec mesure, modestie et sans faire bande.

Laissez donc notre armée où elle est pour y faire son travail, qui n’est pas ou plus de maintenir l’ordre. Nos soldats sont beaux, ils font de belles photos pour illustrer tous les articles sur le terrorisme, et on a une organisation qui fonctionne plutôt bien malgré la crise dans laquelle on l’a plongé pendant vingt-cinq ans, à l’époque où beaucoup des « rebelles » en bois de la tribune travaillaient en cabinet ministériel. Ce n’est pas une raison pour proposer de l’utiliser à tout, du ramassage des poubelles à l’éducation des jeunes en passant par l’appui à la police et comme anxiolytique avec Sentinelle, et surtout pas à la « protection des valeurs civilisationnelles » comme c’est envisagé, sinon proposé, à la fin du texte. Je serai très curieux de savoir comme ils envisagent concrètement cette protection et pour quelles valeurs, mais je ne le sens pas bien.

Tout cela était assez ridicule en fait, et n’aurait pas mérité plus d’attention que les élucubrations du général (cr, au sens de croisé) Tauzin annonçant il y a quelques années en faisant les gros yeux, comment lui et quelques camarades pouvaient apprendre la politique aux politiques. Il a fallu que les Midas, le roi pas le garage, politiques viennent toucher du doigt ce papier pour en faire un buzz immérité, le seul effet concret que les auteurs pouvaient espérer, un effet qui flatte leur ego, mais embarrasse bien plus qu’il n’aide leurs camarades de l’active. Joli résultat.

En un mot et pour conclure, qui que vous êtes : lâchez l’armée, surtout s’il s’agit de politique. L’armée est par principe un instrument politique, mais au service de la politique de la nation tout entière, pas de ses partis, ni parties.

Cet article a été initialment publié sur La Voie de l'Epée : cliquez ICI

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