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Tout le monde s’inquiète des stratégies d’agit-prop’ russes sur les réseaux sociaux mais qui se préoccupe de soigner les plaies sur lesquels ils jettent du sel ?
©ROB KIM / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / AFP

Les Fake news et leur terreau

Tout le monde s’inquiète des stratégies d’agit-prop’ russes sur les réseaux sociaux mais qui se préoccupe de soigner les plaies sur lesquels ils jettent du sel ?

Les capacités d'influence de la Russie dans les débats en France est à relativiser. Ce n'est pas pour autant qu'elle n'existe pas, elle joue sur les débats qui polarisent nos sociétés et il existe une méthode simple pour s'en prémunir.

François-Bernard Huyghe

François-Bernard Huyghe

François-Bernard Huyghe, docteur d’État, hdr., est directeur de recherche à l’IRIS, spécialisé dans la communication, la cyberstratégie et l’intelligence économique, derniers livres : « L’art de la guerre idéologique » (le Cerf 2021) et  « Fake news Manip, infox et infodémie en 2021 » (VA éditeurs 2020).

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Atlantico : Souvent pointés du doigt à chaque nouvelle polémique et à chaque "fake news", la stratégie d'influence de la Russie à l'étranger n'agit-elle pas comme un simple révélateur des divisions qui touchent nos sociétés ?  Dans quelle mesure, de la Catalogne aux Etats-Unis, au vote pour le Brexit, cette stratégie ne fait qu'exploiter ces polarisations, notamment sur le "vivre ensemble" ? 

François-Bernard Huyghe : En effet, les milieux libéraux et atlantistes, (médias, états-majors ou thinktanks) tendent de plus à plus à attribuer à la propagande/désinformation menée par les Russes (et dans une moindre mesure par la Chine) un terrifiant pouvoir de persuasion et de perturbation sur nos démocratie. Ils appellent cela le « sharppower » (le pouvoir « pointu » par contraste avec le softpower occidental) ou la « weaponization » (la transformation de l’information en arme pour violer les esprits). Leur but serait de décrédibiliser les gouvernements et créer le chaos. Bref de la subversion ou des interférences dans des élections que certains politiques américains, républicains ou démocrates, assimilent à des actes de guerre par écrans interposés. Paradoxalement, ils semblent avoir bien plus peur du pouvoir des idées et des images venues de l’est qu’à l’époque de la guerre froide où des milliards d’êtres humains se réclamaient du marxisme léninisme. Il est vrai que, cette fois, les agresseurs utiliseraient la technologie 2.0 de façon ultra-efficace :

  • La création de faux comptes (bots, astroturfing ) pour intervenir dans les discussions des réseaux sociaux en se faisant passer pour des Américains, des Britanniques
  • La diffusion présumée de « fake news » (nouvelles délibérément truquées dont on peut prouver qu’elles sont fausses, bref, des bobards) qui seraient reprisent par les communautés en ligne populistes (fachosphères par exemple)
  • La diffusion (leak)  de documents authentiques compromettants (comme ceux du parti démocrate en 2016)L’utilisation de médias classiques (Tv RT ou Radio Spoutnik) émettant en plusieurs langues et adressant à un public international un message critique de la politique internationale occidentale.
  • Des contacts directs supposés entre responsables du Kremlin et membres de l’équipe Trump.

Quand bien même ce seraient des services d’État (et non des pirates informatiques à motivations idéologiques) qui feraient tout cela, cela n’explique rien. Car cela touche marginalement des communautés sociales souvent déjà très engagées idéologiquement et qui recherchent des confirmations à leurs convictions et ne croient plus un mot de ce que disent les médias "mainstream". Mais pour le reste, les faux comptes, les fausses nouvelles (à supposer encore qu’elles n’aillent pas dans les deux sens, n’aient pas un fonction parodiques, soient prises au premier degré, crues, mémorisées etc.) au même titre que les médias « russes » ne touchent qu’un tout petit public : ils ne représentent rien par rapport aux milliards de messages des réseaux sociaux qui ne vont pas dans le même sens, aux million d’heures de télévision, aux milliers de journaux (qui, d’ailleurs, pratiquent le « factchecking » et s’empressent de dénoncer les faux pour justifier de leur fonction) et qui tous vont en sens inverse. Donc l’intention persuasive (à supposer qu’elle soit si machiavélique que cela) n’est rien par rapport aux vieux appareils de contrôle idéologique : État qui prend des lois contre les fakes, GAFA, experts, médias, classe politique. Le problème n’est pas qu’une partie de la population (que ses adversaires présument particulièrement niaise ou trop fascinée par les médias sociaux) croit n’importe quoi, c’est qu’elle ne croit absolument plus la même chose que les élites.

Quelles sont ces failles, ces tensions internes aux sociétés occidentales, que la stratégie russe peut exploiter à ses fins ? 

Le slogan de "Sputnik" est  "Nous dévoilons ce dont les autres ne parlent pas". Si son message antiimpérialiste, antiatlantiste, illibéral, etc peut avoir le moindre impact idéologique (ce qui serait à vérifier; je pense qu’il s’agit plutôt d’un symptôme que d’une cause), c’est en flattant un scepticisme de masse. On en a souvent décrit la base sociologique : périphériques, exclus et perdants de la mondialisation, victimes d’insécurité culturelle ; ce sont souvent les couches qui votent pour les partis populistes et qui, de la France Insoumise au Front National détestent les médias chiens de garde. Elles ne se reconnaissent absolument pas dans l’image du nouveau monde, de la France branchée multiculturelle et pas décliniste ou des « premiers de cordée » optimistes. Elles croient que les médias sont dans le déni de la réalité (insécurité, chômage, tensions identitaires) et qu’ils célèbrent un modèle « ouvert » et ludique sans rapport avec la réalité dans laquelle vivent les vrais gens. Soit dit en passant ils se souviennent peut-être aussi de mensonges proférés par les médias « mainstream » au moment des guerres d’Irak, du Kosovo, etc.

Donc répétons : il n’y a pas un problème d’efficacité miraculeuse des cybers agents du Kremlin, il y a un problème de crise de l’hégémonie idéologique. Disons; de la capacité des élites dirigeantes et communicantes à faire partager leur vision de la réalité, que ce soit au nom des "valeurs" ou de la séduction de la politique "entertainement".

Que faisons-nous réellement pour agir contre ces stratégies ? Aussi bien du point de vue de la lutte contre les Fake News que par la lutte contre nos propres polarisations internes ? Quelle est la véritable priorité ? 

Je suis moi-même un chercheur et j’adhère à l’idéal académique qui fait de la vérité une valeur suprême. Donc il faut lutter autant contre les théories délirantes (souvent qualifiées avec imprécision de complotistes) qui finiraient par douter des vérités scientifiques les plus assurées (la terre n’est pas plate, l’homme est le produit de l’évolution) que contre les faux communiqués ou photos truquées.

Il y a des méthodes de censure d’État : elle visent souvent indistinctement la désinformation donc des faits imaginés, les théories complotistes donc des idées extrêmes et les « discours de haine », donc des passions mauvaises. Elles se pratiquent généralement comme dans la loi allemande dite NetzDG ou sans doute dans la future loi Macron en exigeant de l’opérateur technique qu’il retire les contenus faux. Je ne suis pas enchanté à l’idée que ce soit l’État qui détermine le vrai du faux.

Par ailleurs, les GAFA, les Facebook, les Google, les Twitter, ont réagi très fortement en se voyant accusés sinon d’avoir fait élire Trump, du moins de ne pas avoir empêché des fakes  anti-Clinton de circuler.

Ainsi, les Zuckerberg, les Schmidt et autres grands patrons du Net multiplient les initiatives pour modifier leurs algorithmes ou les propositions d’information faites sur les réseaux afin de faire disparaître de nos écrans messages extrémistes, de haine, la propagande russe et djihadistes, les fakes et légendes urbaines, etc. Donc ce sont des acteurs techniques qui ont le pouvoir de diriger nos navigations sans que nous en ayons conscience. Ils nous mènent vers des sujets « sains » et ils assument leur projet « moral » de rendre inaccessibles (par exemple parce qu’introuvables dans les moteurs de recherche) les mauvais messages. Ils deviennent par algorithmes interposés les thérapeutes de notre attention et les garants de nos pensées.

Il existe des processus dits de « fact-checking » par lesquels les médias classiques font la chasse aux faux et exposent discours mensongers et images truquées. Mais, paradoxe, plus vite et plus bruyamment les faux sont exposés au public, moins celui-ci (ou du moins la fraction qui suit ces réseaux alternatifs) revient au cercle de la raison. Il semble même y avoir un effet-boomerang : puisque les médias du Système font de tels efforts pour démentir et faire taire, c’est qu’ils doivent avoir peur de la vérité.

La démocratie ne peut fonctionner que si les citoyens font un usage minimal de leur raison et s’accordent sur une réalité extérieure commune. Il me semble que cela ne peut pas être obtenu par des censures ou des algorithmes mais en développant l’esprit critique et en donnant dès l’école une culture pluraliste de la vérification ou de l’argumentation.

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