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Le Propranolol, antihypertenseur, déjà utilisé contre la migraine ou l’hypertension artérielle, permettrait de « réduire l’intensité du souvenir traumatique ».
Le Propranolol, antihypertenseur, déjà utilisé contre la migraine ou l’hypertension artérielle, permettrait de « réduire l’intensité du souvenir traumatique ».
©Flickr/quinn.anya

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Stress post-traumatique : le Propranolol permettra-t-il vraiment de gérer les traumatismes psychologiques ?

Le Propranolol, un anti-migraineux de la classe des bêtabloquants destiné à combattre l’hypertension artérielle et la migraine, serait capable de réduire l’intensité émotionnelle des souvenirs traumatiques.

Jean-Paul Mialet

Jean-Paul Mialet

Jean-Paul Mialet est psychiatre, ancien Chef de Clinique à l’Hôpital Sainte-Anne et Directeur d’enseignement à l’Université Paris V.

Ses recherches portent essentiellement sur l'attention, la douleur, et dernièrement, la différence des sexes.

Ses travaux l'ont mené à écrire deux livres (L'attention, PUF; Sex aequo, le quiproquo des sexes, Albin Michel) et de nombreux articles dans des revues scientifiques. En 2018, il a publié le livre L'amour à l'épreuve du temps (Albin-Michel).

 

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Atlantico : Une étude du laboratoire de stress traumatique a montré que le Propranolol, antihypertenseur, déjà utilisé contre la migraine ou l’hypertension artérielle, permettrait de « réduire l’intensité du souvenir traumatique ». Que signifient vraiment ces termes ? Pourrions-nous à terme oublier un traumatisme grave subi dans le cadre d’une agression ou d’un accident ?

Jean-Paul Mialet : Réduire l’intensité du souvenir traumatique ne signifie pas oublier un traumatisme. Qu’est-ce qu’un souvenir ? C’est  l’enregistrement d’un évènementdans sa mémoire personnelle. Cet enregistrement n’est pas une copie conforme de l’évènement, il incorpore les faits proprement dits et un certain nombre d’attributs contextuels. Lorsque l’évènement a été traumatique, il y a eu une très forte émotion et surtout l’expérience d’une détresse liée à une impuissance, une perte de maîtrise de son existence, un effondrement d’une sécurité que l’on considérait acquise. Ces traces émotionnelles peuvent hanter la mémoire et se réveiller en l’absence de l’évènement en rendant insomniaque, anxieux et parfois même déprimé. Le propanolol agit sur la résonance émotionnelle du souvenir et permet d’éviter qu’il s’inscrive trop fortement dans la mémoire affective. C’est un produit dont les effets sur les conséquences physiques de l’angoisse (tremblements, palpitations) sont connus depuis longtemps. Il agit sans doute en apaisant. Il n’est pas question d’oublier grâce à ce traitement un viol ou un accident aux conséquences graves, ni d’y devenir indifférent, mais d’éviter d’en être obsédé.

Le médicament a montré son efficacité sur le stress post-traumatique en « en bloquant le processus de reconsolidation des souvenirs traumatisants », souvenirs que l’équipe du Professeur Brunet a qualifié de « malléable et flexible ». L’idée serait donc de nous soigner en modifiant nos souvenirs ?

Les souvenirs ne nous reviennent en mémoire que lorsque, volontairement, nous cherchons à nous les remémorer ou lorsqu’un indice les rappelle à notre conscience : par exemple en passant dans un lieu qui ressemble à celui où s’est produit l’évènement, ou encore à l’occasion d’une odeur ou d’une saveur associée à l’évènement, comme la madeleine de Proust. Dans le traumatisme, c’est un attribut émotionnel puissant qui est stocké dans la mémoire en même temps que l’évènement. Or, les traces émotionnelles fortes se réactivent d’elles-mêmes : elles font irruption dans notre conscience sans qu’un indice précis les sollicite. Et en se répétant ainsi, elles consolident le souvenir. Rappelons-nous nos poésies d’écolier : nous les apprenions en les répétant pour bien les fixer. Le souvenir traumatique s’accentue par l’autorépétition qu’engendre la remémoration émotionnelle incontrôlable.

Existe-t-il un danger dans le fait de diminuer nos traumatismes ? En quoi cela facilite-t-il le processus de reconstruction psychique ?

Si les traces émotionnelles fortes se répètent d’elle-mêmes, c’est parce qu’elles correspondent à des informations à valeur d’alerte qui prennent, dans notre conscience, la priorité sur toutes les autres informations. En somme, en mettant en mémoire des traces émotionnelles trop fortes, nous déréglons notre système d’alarme. Et malheureusement, chaque « fausse » alarme fixe un peu plus le souvenir. A terme, ce souvenir peut devenir une véritable obsession. Se forme alors un cercle vicieux où le souvenir est en permanence présent, où il angoisse et fait mal, et où on lutte contre le mal en tentant de l’éviter. Diminuer l’impact émotionnel du souvenir traumatique permet d’éviter de tomber dans l’impasse de l’obsession douloureuse contre laquelle on se défend. D’autant que  pour se préserver, on dépense de l’énergie et on réduit sa disponibilité mentale : une disponibilité pourtant indispensable pour continuer à s’ouvrir sur le monde et à se construire en intégrant le souvenir dans l’ensemble de nos expériences.

Ce genre d’annonce de possibilité de guérison ne risque-t-elle pas d’être mal interprétée par les patients et les commentateurs ? Quels en sont les dangers ?

Les mystères de la vie mentale ont toujours passionné beaucoup de monde et les révélations que l’on peut faire dans ce domaine ont un public assuré. Cependant, on tend à ramener aujourd’hui tous les processus mentaux à des évènements chimiques qui se produiraient à l’intérieur du cerveau. Cette vision matérialiste simplificatrice de la vie mentale a deux inconvénients.

On peut en venir à redouter qu’une substance soit à même de modifier notre façon de voir au point de prendre le contrôle de notre pensée. Depuis la nuit des temps,  on sait bien que des drogues peuvent changer nos perceptions, mais de là à transformer les souvenirs sur lesquels nous bâtissons notre histoire et construisons nos jugements, il y a un pas… La vie mentale inclut des dimensions complexes qui ne peuvent être ramenés à de simples processus chimiques. Les interactions affectives avec l’entourage, en particulier, occupent une grande place dès la naissance de l’individu. Elles peuvent contribuer par exemple, dans le sujet dont on vient de parler, à rendre plus ou moins vulnérable au souvenir traumatisant. Tant il est vrai qu’un souvenir n’est jamais seulement un évènement, mais un vécu qui s’inscrit dans une histoire.

Un autre risque de cette approche trop exclusivement matérialiste des processus mentaux est d’aboutir à une déresponsabilisation. Si ma conduite n’est réglée que par mes neurones, en quoi suis-je responsable du bien et du mal que je fais autour de moi ? A propos, que sait-on des neurones du bien et du mal et de la chimie qui les fait fonctionner ?

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