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Statistiques ethniques : une querelle bien française que l'on a tendance à réduire à un faux débat entre adversaires et partisans présumés du FN
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Statistiques ethniques : une querelle bien française que l'on a tendance à réduire à un faux débat entre adversaires et partisans présumés du FN

Extrait de "Statistiques ethniques, une querelle bien française", de Michèle Tribalat, éditions de l'Artilleur 1/2

Michèle Tribalat

Michèle Tribalat

Michèle Tribalat est démographe, spécialisée dans le domaine de l'immigration. Elle a notamment écrit Assimilation : la fin du modèle français aux éditions du Toucan (2013). Son dernier ouvrage Immigration, idéologie et souci de la vérité vient d'être publié (éditions de l'Artilleur). Son site : www.micheletribalat.fr

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Dans le débat, beaucoup sont très fâchés à l’idée que la France pourrait faire des statistiques ethniques simplement parce qu’ils s’imaginent qu’il s’agit de recueillir des données ethno-raciales à l’américaine. Cela a été le cas dernièrement de Marine Le Pen qui s’est opposée à François Fillon, sans que ce dernier ait vraiment proposé des statistiques ethno-raciales. Beaucoup sont également d’une grande mauvaise foi, jouant sur cette confusion pour dissimuler une hostilité beaucoup plus large et, quelquefois, pour continuer de s’opposer aux statistiques ethniques, ce qui permet d’évoquer les heures-les-plus-sombres-de-notre histoire. Comme l’a écrit Jean-François Revel, nombreux sont ceux qui préfèrent se battre contre un danger qui a déjà été vaincu que d’affronter des dangers plus substantiels: «Les fausses tragédies servent d’excuse à ceux qui ne peuvent résoudre les vrais problèmes ».

>>>>> A lire aussi : Michèle Tribalat : “La discrimination positive et "une machine à fabriquer du ressentiment qui favorise une culture du grief, de la plainte et de l’irresponsabilité”

Les politiques n’ont souvent pas les idées plus claires lorsqu’ils pourfendent (ou plaident pour) le recours aux statistiques ethniques. Comme M. Jourdain faisait de la prose sans le savoir, la France utilise les statistiques ethniques au sens large sans que les politiques aient l’air d’être au courant. Même pas le Président de la République.

Pourtant, en 2007, la Cnil a mis par écrit ce qu’il était possible de faire. Elle a été confortée par le Conseil constitutionnel. Si la création d’un référentiel ethno-racial à l’américaine ou à l’anglaise est exclue, la statistique publique peut produire des données sur les origines ethniques au sens large, jusques et y compris dans ses enquêtes annuelles de recensement. En 2007, le Conseil constitutionnel a ouvert la porte aux données sur le « ressenti d’appartenance». L’enquête Trajectoire et origines réalisée par l’Ined et l’Insee en 2008 comprenait des questions de ce type. Elle comprenait aussi des questions sur l’affiliation religieuse. Depuis la loi de 2004, la religion est beaucoup plus facile à aborder par la statistique publique. Lorsque les données sur la filiation sont inaccessibles, il est même possible de se référer aux prénoms ou aux patronymes. Le tout doit se faire avec l’approbation du Cnis et de la Cnil pour la statistique publique, et de la Cnil pour la statistique privée. La recherche, et c’est normal, doit pouvoir aller plus loin que l’Insee ou une entreprise. C’est son rôle. Enfin, en cas de nécessité, il est toujours possible de procéder à la collecte de données interdites, après avis de la Cnil, par décret en Conseil d’État.

Avec les années 2000, l’Insee a, petit à petit, introduit des questions sur le pays de naissance et la nationalité de naissance des parents dans plusieurs de ses enquêtes. Il lui reste à introduire ces données dans les enquêtes annuelles de recensement. Ce serait un progrès considérable pour l’étude des concentrations et de la ségrégation ethniques et pour le tirage d’échantillons représentatifs afin de mener des enquêtes ad hoc, ce qui reste encore trop difficile aujourd'hui. Pour cela, il faudra que ce «pas de plus» fasse consensus dans la société et dans la classe politique. L’Insee ne risquera pas ses enquêtes annuelles de recensement, ce sur quoi repose le système statistique français, sans avoir de bonnes raisons de le faire.

Empoisonné par l’affaire du fichier juif et celle du NIR au début des années 1990, l’Insee ne veut pas revivre des moments aussi pénibles. Cette affaire de fichier juif lui pend toujours au nez. D’autant que ce fichier juif, même s’il était du ressort de la police et si le SNS a tout fait pour en neutraliser la nocivité – de manière efficace en ayant eu l’audace d’en demander la gestion en zone sud –, reste associé, dans l’esprit de beaucoup, toujours très injustement, à la statistique publique.

Il faudra donc que cesse le petit jeu avec les heures les-plus-sombres-de-notre-histoire si l’on veut que l’Insee recueille l’information nécessaire dans les recensements. Hervé Le Bras a réussi à placer, pour se couvrir, le Front national au cœur de la dispute sur les statistiques ethniques et a rendu ainsi un bien mauvais service à la connaissance et plus généralement à son pays. Il a dérouté un débat tout à fait légitime vers la voie de garage dans laquelle nous piétinons depuis des années : pour ou contre le FN.

Finalement, très peu de chercheurs ou de statisticiens défendent aujourd'hui avec acharnement l’introduction de statistiques ethno-raciales en France. Le rapport du Comité pour la mesure de la diversité et l’évaluation des discriminations (Comedd) ne va d’ailleurs pas au-delà des recommandations de la Cnil.

Une manière d’éclaircir le débat serait le renoncement explicite des politiques à l’introduction de discriminations positives dont beaucoup craignent qu’elles ne soient la suite logique d’une extension de la collecte de statistiques ethniques. Il faut que les politiques nous disent ce qu’ils entendent vraiment par statistiques ethniques (ethno-racial ou questions sur la filiation), qu’ils s’y opposent ou qu’ils les plébiscitent, et ce qu’ils veulent en faire. La méfiance manifestée par la Commission alternative de réflexion sur les «statistiques ethniques» et les discriminations (Carsed) est justifiée par l’ambivalence des politiques eux-mêmes. C’est bien parce que Nicolas Sarkozy s’est déclaré un chaud partisan de la discrimination positive qu’il a voulu l’introduction de statistiques ethniques. Espérons que la campagne présidentielle qui vient soit l’occasion de ces mises au clair.

Extrait de "Statistiques ethniques, une querelle bien française", de Michèle Tribalat, publié aux éditions de l'Artilleur, 2016.  Pour acheter ce livre, cliquez ici.

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