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Comment les marchés osent-ils sanctionner des dérives étatiques dont ils sont la cause ?
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AAAh oui ?

Comment les marchés osent-ils sanctionner des dérives étatiques dont ils sont la cause ?

Pour Arnaud Montebourg et d'autres, la pression des agences de notation et des marchés est d'autant plus choquante que l'explosion de la dette des États européens aurait avant tout servi à renflouer le système financier lors de la crise de 2008. Une vision partagée par Julien Landfried, secrétaire national du MRC et porte-parole de Jean-Pierre Chevènement, qui fustige la place qu'ont pris les marchés dans l'action politique.

Julien  Landfried

Julien Landfried

Julien Landfried est porte-parole de Jean-Pierre Chevènement.

 

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Atlantico : Standard & Poors a annoncé la mise sous surveillance négative de 15 des 17 États membres de la zone euro. Comprenez-vous que l'on puisse se scandaliser de voir les marchés financiers se retourner contre les États, alors que ces derniers ont sauvé le secteur de bancaire de la faillite en 2008 ?

Julien Landfried : Il y a en effet une dimension proprement indécente dans la situation actuelle. Le secteur financier est atteint d’hubris (l’esprit de démesure) et masque son hypertrophie par un discours pseudo économique. Il y a un conflit de légitimité entre les institutions démocratiques que sont les gouvernements, et les institutions financières qui sont l’expression du capital financier.

Ce conflit est masqué par la puissance des intérêts financiers dans le secteur de l’information, et par la colonisation de l’"expertise" économique par le secteur bancaire et financier.
La majorité des "analystes", qui appellent les États à mettre en œuvre des politiques d’austérité, sont aussi des employés du secteur financier. Leur crédibilité est ruinée par la situation de conflits d’intérêts dans laquelle ils se trouvent de facto.

Dans ces conditions, les États auraient-ils mieux fait de laisser tomber les banques ?

Il est impensable pour les États de "laisser tomber" les banques, car il s’agit de l’épargne des ménages et des entreprises.

En revanche, il aurait fallu procéder à la mise sous tutelle publique ou à la nationalisation des établissements aidés, et au débarquement de son management.
"Le poisson pourrit par la tête", et le secteur financier offre le spectacle éclatant d’une ploutocratie prédatrice et parasitaire. L’étape supplémentaire que nous franchirons dans les prochains mois - car la faillite est imminente - sera l’instruction d’enquêtes pour déterminer précisément qui sont les responsables de la gabegie. Nous allons voir si les vieilles démocraties libérales occidentales sont encore fondées sur l’éthique du libéralisme (la responsabilité) comme on le prétend, ou ne sont plus que des coquilles vides.

Des États ou des organisations des marchés financiers, qui est donc le plus responsable de la crise actuelle ?

La dette est la drogue du système néo-libéral. Dans le monde libre-échangiste dérégulé qui est désormais le nôtre, l’évolution des salaires ne suit plus les gains de productivité, concurrence internationale oblige... Il y a donc une tendance structurelle à l’insuffisance de la demande.

Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si les deux pays les plus montrés en exemple, l’Allemagne et la Chine, sont aussi ceux où le marché intérieur contribue le moins à la formation du PIB. Comme le système économique doit malgré tout écouler ses marchandises, il n’y a pas d’autres choix que de favoriser l’endettement des ménages et des États pour compenser l’insuffisante progression salariale. Les institutions financières ne pouvaient que devenir obèses d’un système fonctionnant à la dette.

La question politique qui se pose désormais est : comment faire rentrer le diable dans sa boîte ?

L'agence de notation Standard & Poor's menace notamment le couple franco-allemand à la veille du Conseil européen. Est-ce un hasard ou pas ?

Les agences de notation sont majoritairement anglo-saxonnes. Leurs instruments d’analyse et leur vision géopolitique ne sont pas neutres (comment le pourraient-elles), et il n’est un mystère pour personne que les Américains ont toujours regardé avec scepticisme et crainte la construction de l’euro.

Pour autant, l’euro souffre bel et bien d’un vice de conception fondamental, qui est lié à l’extrême hétérogénéité des structures et des traditions économiques des pays qui composent la zone. L’explosion de la zone euro est un phénomène endogène, qui ne dépend en rien des éditos du Financial Times ou du battement d’ailes d’un papillon à New York.

Face aux marchés et à leurs organisations, est-il encore possible pour le politique de reprendre la main ?

Nous arrivons au moment de l’histoire où il s’agit de savoir si nous disposons encore d’hommes d’État capables de se dresser contre les intérêts financiers. La crise de 1929 avait accouché de Roosevelt aux États-Unis. Les institutions financières ont déjà réussi à imposer leurs hommes à la tête de la Banque Centrale Européenne, de l’Italie et de la Grèce.

Pour autant, ce renoncement des élites politiques à être autre chose que les employés du capital va se heurter à la dynamique fondamentale de la période. Nous entrons dans une phase de turbulences où, si une fraction des élites fait sécession, nous pourrions assister à un grand retournement politique et générationnel. Car la crise actuelle marque également l’échec d’une génération qui disait "démocratie" quand elle pensait "marché", et  "ouverture" quand elle pensait "libre-échange". Cette génération est allée trop loin et se prépare à un retour de balancier historique.

A lire également, dans le cadre de notre interview "croisée" :
Non, ce n’est pas le sauvetage du système financier en 2008 qui a endetté les États

Propos recueillis par Franck Michel

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