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Aveugle, l’Europe est toujours incapable de se confronter à ce qui bloque ses perspectives de croissance.
Aveugle, l’Europe est toujours incapable de se confronter à ce qui bloque ses perspectives de croissance.
©wikipédia

Immobilisme

Sourde aveugle et muette : l’Europe toujours incapable de se confronter à ce qui bloque ses perspectives de croissance

Alors que de nouveaux risques survolent l’économie mondiale, l’Europe se caractérise une nouvelle fois par son manque de réaction, au contraire des Etats-Unis. Pris au piège de leur prisme national, les dirigeants européens semblent incapables de prendre la mesure de l’intérêt général européen et s’enferment dans une stratégie aussi inefficace que déloyale.

Nicolas Goetzmann

Nicolas Goetzmann

 

Nicolas Goetzmann est journaliste économique senior chez Atlantico.

Il est l'auteur chez Atlantico Editions de l'ouvrage :

 

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Le 17 septembre, la Réserve Fédérale des Etats Unis choisissait de ne pas relever ses taux directeurs. Afin de justifier une telle décision, la Présidente de l’institution, Janet Yellen, indiquait :

« En conformité avec son mandat statutaire, le comité vise à favoriser l’emploi maximum et la stabilité des prix. Les récents développements économiques et financiers peuvent restreindre un peu l’activité économique et sont susceptibles de faire peser une pression baissière sur l’inflation dans le court terme. Cependant, le comité attend que, grâce à une politique accommodante, l’activité économique progresse à un rythme modéré, avec des indicateurs du marché de l’emploi qui continueront de se diriger vers un niveau que le comité juge conforme avec son mandat dual. Le comité continue de voir des risques équilibrés concernant les perspectives de l’activité économique et le marché de l’emploi, mais il surveille les développements à l’étranger. »

En d’autres termes, le comité indique que l’activité économique intérieure est satisfaisante, mais que les nouveaux risques signalés, en provenance des économies étrangères sont suffisamment sérieux pour éviter de prendre le risque de relever les taux directeurs à cet instant précis. En cause ici, la situation chinoise en particulier et des pays émergents en général. Le Brésil et la Russie sont en récession, la croissance chinoise décélère, et les pays producteurs de pétrole souffrent intensément. Le contexte international est, pour ainsi dire, compliqué, ce qui permet de comprendre que malgré les nombreuses annonces de hausse des taux au cours des mois précédents, la FED ait finalement choisie de changer son fusil d’épaule. Parce que le resserrement monétaire de la FED était considéré comme acquis par des nombreux acteurs. Il s’agit donc plus d’un revirement que d’un immobilisme. L’inaction est une action.

La question qui se pose, ici, est que si les Etats Unis agissent dès aujourd’hui afin de se protéger des « développements à l’étranger », pourquoi l’Europe ne fait rien ? Parce qu’à bien y regarder, l’économie américaine n’exporte que 13.5% de son PIB vers l’étranger, alors que l’Europe en exporte 26.3%, ce qui démontre que le continent européen est bien plus exposé que son partenaire américain aux variations des économies étrangères. Mais malgré cela, et encore une fois, ce sont les Etats Unis qui tirent les premiers alors que les européens restent les bras ballants.

Car par cette démarche, les Etats Unis font simple. Le niveau d’activité économique étranger est en voie d’affaiblissement, il suffit alors de renforcer le niveau d’activité domestique afin d’équilibrer la situation. Ce qui est perdu ailleurs sera compensé sur le marché national. A l’inverse, les européens, pourtant exposés d’une manière plus large, ne réagissent pas, c’est-à-dire qu’ils acceptent de perdre un relais de croissance (l’étranger) sans réagir, ce qui signifie qu’ils acceptent de voir leur croissance, déjà faible, se dégrader peu à peu. C’est du moins la logique de l’austérité et de la compétitivité. Tout faire pour que la zone euro devienne une machine à exporter, et peu importent les conséquences.

Une stratégie économique européenne inefficace

En effet, ce manque de réaction ne fait que révéler une nouvelle fois la stratégie européenne du cavalier solitaire. Le continent s’est fait une spécialité de compter sur la croissance des autres, tout en réprimant son marché intérieur. L’objectif est, là encore, simple. Si les importations se contiennent en raison d’une faible demande européenne et que les exportations progressent sous l’impulsion du dynamisme étranger, la balance commerciale deviendra excédentaire. C’est-à-dire une stratégie totalement non coopérative, puisque l’Europe ne soutient pas sa demande intérieure pour participer à l’expansion de la croissance mondiale, comme le font les autres zones économiques.  Pourtant, cette stratégie est totalement assumée par son instigatrice, l’Allemagne, elle-même fidèlement suivie par les autres pays de la zone euro, la France avec eux.

Il s’agit là d’une particularité politique européenne. Les Etats membres de la zone euro se comparent entre eux comme s’ils ne faisaient pas partie d’un même ensemble. L’idée est la suivante ; l’Allemagne a un faible taux de chômage, et c’est l’inverse pour la France, la France doit donc tout faire pour ressembler à l’Allemagne. En plus d’être naïf, ce raisonnement écarte de la main le principal. Parce que la zone euro ne se mesure pas à son « meilleur élève », puisqu’elle dispose de statistiques propres, soit un taux de chômage de 10.9%. Un trou noir économique qui se mesure également à une croissance anémique. La zone euro était parvenue à stabiliser sa croissance jusqu’en 2007, à un rythme annuel de 4% en termes nominaux, (c’est-à-dire en tenant compte de l’inflation), mais ce rythme a été anéanti depuis lors, faisant naître un gouffre entre le potentiel économique du continent et le résultat obtenu. Le manque à gagner atteint 23.5% du PIB européen en incluant l’inflation.

Balance commerciale. Chine et Allemagne. En milliards de dollars. Source Banque Mondiale.

L’Allemagne est parvenue à s’en sortir en dépit de cette situation. Mais il est absurde de prétendre que chaque pays pourrait en faire de même au regard d’un tel contexte global.  C’est par cette incapacité des dirigeants nationaux à raisonner en termes globaux et dans le sens de l’intérêt général européen, que cette idée de réplique massive du modèle allemand à l’Europe toute entière, a pris place. Montrer du doigt le succès allemand permet de rester aveugle sur le désastre de l’ensemble.

L’exemple chinois

La grande ironie, ici, est le double discours de François Hollande à propos de cette situation. Car lorsque cette même stratégie non coopérative, consistant à écraser la demande intérieure afin de privilégier ses exportations, a été mise en place à l’autre bout du monde, le discours a été plus ferme. En effet, en 2012, et à propos de la Chine, l’agence Reuters rapportait les propos du Président Français:

"Oui bien sûr que nous devons être compétitifs mais encore faut-il que l'échange soit juste, c'est-à-dire qu'il n'y ait pas de concurrence déloyale" "La France doit faire des efforts de compétitivité et en même temps l'Asie doit comprendre que nous devons rééquilibrer nos échanges commerciaux", a-t-il poursuivi, jugeant "inacceptable" les 27 milliards d'euros de déficit commercial entre la France et la Chine »

L’histoire est bien connue. La chine manipulerait sa monnaie et s’exercerait à une concurrence déloyale pour parvenir à une balance commerciale largement excédentaire. La Chine est méchante. A l’inverse, l’Allemagne est un modèle économique enviable, que l’Europe toute entière doit suivre. Le problème avec cette approche, c’est que si le déficit commercial français avec la Chine était « inacceptable » en 2012 avec 27 milliards d’euros, il faut peut-être se rendre compte que le déficit commercial de la France avec l’Allemagne se montait à 34.5 milliards d’euros en 2014. Sans que le terme « inacceptable » ne soit jamais employé.

De plus, l’Allemagne présente une balance commerciale totale supérieure à celle de la Chine depuis l’année 2011. Et ce, alors même que la taille de l’économie allemande ne représente que 35% de celle de la Chine. Ou moins de 6% de sa population. Et malgré ce décalage gigantesque, faisant de l’Allemagne une sorte de super-héros exportateur sous stéroïdes, ce serait la chine qui « truquerait » le commerce international. Par contre l’Allemagne serait un modèle. Quelque chose ne va pas.

Balance commerciale. Chine et Allemagne. En milliards de dollars. Source Banque Mondiale.

Le modèle allemand

Le tout est de savoir comment Berlin en est arrivé là. Il a suffi à l’Allemagne de pratiquer une politique de modération salariale, empêchant au pays de consommer l’intégralité de ce qu’il produisait. Le surplus se devait donc d’être exporté, ce qui a été facilité par cette même politique de modération salariale qui offre au pays une plus forte compétitivité. Mais en temps normal, une telle politique est sanctionnée sur le marché des changes, car elle entraîne de fait le renforcement de la monnaie du pays concerné, ce qui empêche la réalisation de l’objectif d’une balance commerciale largement excédentaire. Mais l’Allemagne est dans l’euro, et cet ajustement monétaire n’a pas eu lieu. C’est ce qui a permis la constitution d’un énorme excédent commercial représentant 7.5% du PIB du pays. Si l’Allemagne est parvenue à ce résultat, c’est donc par l’absence de réaction de ses partenaires au sein même de la zone euro, principalement en ce qui concerne la politique menée par la Banque centrale européenne.

En effet, si la BCE se lançait dans une politique de relance, pourtant largement souhaitable, et permettant de combler le vide existant entre la réalité économique actuelle du continent et son potentiel, un nouvel équilibre prendrait place. Avec un taux de chômage actuel inférieur à 5%, un tel plan de relance provoquerait une période de surchauffe au sein de l’économie allemande, entraînant une forte hausse des salaires et la fin de cette si désirable compétitivité. De plus, la hausse des salaires conduirait à une plus forte consommation intérieure et donc à une absorption plus importante de la production du pays. Et la fin de la balance commerciale record. Parallèlement, les autres pays de la zone euro sortiraient de leur marasme, investiraient plus lourdement dans leur économie, et rétabliraient ainsi une concurrence normale au sein du continent. La roue recommencerait à tourner.

 

Mais c’est la stratégie allemande qui continue de se déployer au niveau européen. L’Europe est en train de devenir la nouvelle Chine. Le Président français se plaignait de la présence d’une concurrence déloyale à des milliers de kilomètres sans s’apercevoir que celle-ci était à sa propre frontière.

Parce que l’économie mondiale montre de nouveaux signes de faiblesse, la BCE devrait naturellement réagir pour soutenir le marché intérieur européen, sa croissance, et enfin, pour lutter contre le chômage de masse qui frappe l’ensemble de la zone. Mais pour le moment, c’est l’inaction qui continue de caractériser l’Europe, dans l’attente d’une plus grande compétitivité. Et ce, alors même que la région est déjà largement excédentaire sur le reste du monde (le surplus vis-à-vis du reste du monde atteint déjà 2% du PIB de la zone euro). La stratégie non coopérative continue, et elle ne provient plus de la Chine. Et peu importe qu’elle soit inefficace pour l’ensemble européen. Pour le moment, la seule entité disposant du pouvoir d’influer sur l’ensemble de la stratégie économique européenne, c’est-à-dire la BCE, pratique une politique qui ne bénéficie qu’à quelques-uns, au détriment de tous les autres.

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