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Sortir la politique française de la préhistoire : leçon 2 - Être ou ne pas être électeur
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Série militantisme

Sortir la politique française de la préhistoire : leçon 2 - Être ou ne pas être électeur

A chaque élection américaine les mêmes t-shirts apparaissent, "Les Texans pour Obama", "Les chauffeurs de taxi pour Obama "... Autant dire que les hommes politiques s'adressent directement à leurs électeurs en touchant leur personnalité. C'est loin d'être le cas en France. Après les liens entre psychologie et abstention, voici le deuxième volet de notre série consacrée aux expériences américaines qui pourraient nous inspirer.

Amélie de Montchalin

Amélie de Montchalin

Amélie de Montchalin  diplômée d'HEC et de la Harvard Kennedy School. Elle participe au groupe de réflexion la Boîte à idées.

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 La Boîte à idées

La Boîte à idées

La Boîte à idées est un groupe de réflexion. Composée de hauts fonctionnaires et d'experts du secteur privé, elle émet régulièrement des propositions afin de peser sur la ligne politique de l'UMP.

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Pour inciter au vote, il est plus efficace de s'adresser à l'individu que de mettre l'accent sur l'action de voter. Valoriser l'électeur permet d'en faire plus qu'une simple voix : un véritable allié.

Lire les autres épisodes :

Sortir la politique française de la préhistoire : leçon 1 - A quelle heure irez-vous voter ?

Sortir la politique française de la préhistoire : leçon 3 - Big brother is watching you

Sortir la politique française de la préhistoire : leçon 4 - La force de l’habitude

"Je suis ce que je fais" : cette affirmation sur laquelle plancheront pendant encore des années les candidats à l’épreuve de philosophie du bac, est probablement avérée en matière électorale. Le fait de voter en dirait, en effet, beaucoup sur l’électeur, ses valeurs et ses aspirations, bien sûr, mais aussi sur la façon dont il se perçoit lui-même à travers ses actions.

Les chercheurs en psychologie cognitive ont déjà démontré qu’il était plus efficace, pour convaincre un individu d’entreprendre une action, d’en appeler aux caractéristiques qu’il s’attribue et à l'image qu’il a de soi, qu’à l’action elle-même (aussi louable soit-elle). Prenons l'exemple des campagnes de financement d’associations caritatives : un appel direct aux donateurs "indispensables et généreux" serait ainsi bien plus efficace qu'un slogan plus pragmatique invitant à "donner 100€ pour nourrir 2 enfants".

Appliqué à la politique, ce phénomène psychologique explique pourquoi il est plus efficace de motiver les "électeurs" plutôt que d’appeler à "voter".

Are you talking to me ?

Des chercheurs d’Harvard et Stanford ont testé cette hypothèse lors des élections présidentielles de 2008 en Californie, et pour le poste de Gouverneur du New Jersey en 2009, en posant différentes questions la veille du scrutin. Le résultat est sans appel, avec une participation qui peut varier de 10 points en fonction de l'orientation du message. "Serez-vous un électeur demain ?" fonctionne ainsi bien mieux que "Voterez-vous demain ?", et  "A quel point est-ce important pour vous d’être un électeur demain ? " s'avère bien plus efficace que "A quel point est-ce important pour vous de voter demain ?", pourtant assez proche.

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Lecture : 82% des électeurs à qui ont été posés des questions axées sur l’action (par exemple "voterez-vous demain ?") se sont déplacés pour voter aux élections présidentielles de 2008 en Californie.

Source : L’étude en Californie a porté sur un échantillon de 133 personnes volontaires pour répondre sur Internet la veille de l’élection. L’étude dans le New Jersey s’est faite sur un échantillon tiré au sort et représentatif de 214 personnes, les questions ayant été administrées par téléphone la veille et le jour de l’élection. Les listes électorales étant publiques aux Etats-Unis, il a ensuite été très simple de vérifier lesquels des participants avaient ou non voté. Source : Christopher J. Bryan, Gregory M. Walton, Todd Rogers and Carol W. Dweck (2011). “Motivating Voter Turnout by Invoking the Self”.

Remplacer un verbe par un nom peut paraître une subtilité linguistique sans grande portée. Mais en s'adressant à la personnalité de l’électeur, on invoque tout ce qu' "être quelqu’un qui vote" signifie : être responsable, actif, altruiste, porteur de valeurs et de convictions. Ce qui s'avère bien plus motivant que de lui demander de faire "son devoir", l’accent étant alors mis sur une action massifiée, que l’électeur peut associer à beaucoup d’autres "bonnes actions" de sa vie en société (payer ses impôts, s’impliquer dans une association ou respecter la loi).

Les blondes pour Obama

Pour les partis politiques, cela suppose d’infléchir la communication électorale vers une valorisation beaucoup plus poussée des électeurs, de leur engagement et de leur personnalité. Bien plus que des "voix", un candidat à la présidentielle devrait chercher des alliés, des partenaires et des soutiens.

Cette différence entre la France et les Etats-Unis était palpable en 2012. D’un côté, les tracts de Nicolas Sarkozy ou François Hollande mettaient en avant des arguments politiques généraux, et soulignaient les qualités personnelles des candidats. De l'autre, Barack Obama et ses soutiens distribuaient des millions de T-shirts "Teachers for Obama", "Nurses for Obama", ou même des plus inattendus "Texans for Obama". Ils amenaient ainsi les électeurs à individualiser leur soutien au candidat. Parce que complètement irrationnel, ce slogan pourrait-être décliné à l'infini et l'on n'est pas à l'abri de voir apparaître des "Blond girls for Hillary" aux prochaines élections.

En France, ce principe pourrait amener à « personnaliser » fortement la communication électorale, en soulignant auprès des Français combien le fait d’être "électeurs", constitue l’aboutissement logique et nécessaire de tous leurs autres engagements (familiaux, associatifs, etc.)

Bien entendu, ces évolutions ne suffiront pas à elles-seules à ré-enchanter la vie politique française, ni à réparer la relation de plus en plus artificielle qui se crée entre les Français et leurs responsables politiques. Il reste qu’elles permettraient de construire une vie démocratique à la fois plus dynamique et plus engageante : un système dans lequel chaque électeur se sent respecté pour ce qu’il est, et pour le pouvoir individuel que les élections lui confèrent. Un système dans lequel ce qui compte est l’électeur, et non seulement le bulletin qu’il dépose dans une urne.

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