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Société inégalitaire et multiculturelle, normes libérales... la France est-elle devenue une société américaine comme les autres ?

La bourgeoisie triomphante du XIXe siècle a disparu. Ses petits-enfants se fondent désormais dans le décor d'anciens quartiers populaires, célèbrent la mixité sociale et le respect de l'Autre. Fini les Rougon-Macquart, bienvenue chez les hipsters... Pendant ce temps, dans la France périphérique, les classes populaires coupent les ponts avec la classe politique, les syndicats et les médias. Extrait du livre "Le crépuscule de la France d'en haut" de Christophe Guilluy, aux Editions Flammarion (1/2).

Christophe Guilluy

Christophe Guilluy

Christophe Guilluy est géographe. Il est l'auteur, avec Christophe Noyé, de "L'Atlas des nouvelles fractures sociales en France" (Autrement, 2004) et d'un essai remarqué, "Fractures françaises" (Champs-Flammarion, 2013). Il a publié en 2014 "La France périphérique" aux éditions Flammarion et en 2018 "No Society. La fin de la classe moyenne occidentale" chez Flammarion.

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Depuis le référendum européen de Maastricht en 19921, la véritable bipolarisation oppose désormais le camp des « souverainistes » à celui des « mondialistes », les gagnants (ou les protégés) de la mondialisation aux perdants, la France des métropoles à la France périphérique. Ce clivage socio-culturel n'est pas spécifique à la France, mais il s'impose désormais, sous différentes ormes, à l'ensemble des pays développés. Il est le produit de l'adaptation des sociétés aux normes de la mondialisation et de la réaction des classes populaires. Partout, le modèle mondialisé crée sa propre contestation. De l'Amérique périphérique à la France en passant par l'Angleterre périphérique, cette protestation se développe dans les territoires qui accueillent désormais une majorité des catégories modestes, celles qui constituaient hier la classe moyenne.

La crise sociale, culturelle et identitaire qui traverse l'ensemble des pays développés est celle de la « sortie de la classe moyenne » d'une majorité des classes salariées occidentales. Les modèles nationaux n'ont pas résisté au rouleau compresseur de la mondialisation, partout le modèle inégalitaire et multiculturel s'est imposé. La France, comme les autres pays développés, est devenue une société américaine comme les autres où la classe moyenne disparaît, où les inégalités sociales et territoriales s'accroissent, tandis qu'émerge une société multiculturelle sous tension.

L'économie mondialisée, qui repose sur une division internationale du travail, mais aussi sur la mécanisation et la robotisation, n'a plus besoin des classes populaires occidentales (trop chères, trop protégées), mais d'ouvriers en Chine, en Inde ou en Afrique et de cadres (bien rémunérés) et d'immigrés (sous-payés) aux États-Unis et en Europe. L'adaptation des sociétés européennes et américaines aux normes de l'économie-monde passe donc par la mise en œuvre du plus grand plan social de l'Histoire, celui des classes populaires. Cette procédure de licenciement massive n'a pas été annoncée, encore moins négociée, mais elle a bien été enclenchée au début des années 1970, période où les courbes du PIB et du chômage deviennent parallèles. Le modèle mondialisé démontre alors son efficacité économique et sa capacité à exclure les catégories modestes. Si les classes populaires n'ont pas officiellement reçu leur lettre de licenciement, elles ont été discrètement reléguées sur les territoires les moins connectés à l'économie-monde. Les logiques foncières, économiques, sociales, bref, la main invisible du marché, se sont chargées de la procédure de licenciement en reléguant en douceur la majorité des classes populaires occidentales dans les périphéries géographiques et culturelles de la mondialisation.

Ce grand basculement, qui aligne la France sur les normes libérales des sociétés anglo-saxonnes, n'est pas assumé par la classe politique. Celle-ci surjoue les postures républicaines et égalitaires mais signe tous les traités de libre-échange, en acceptant les abandons de souveraineté. Le rouleau compresseur de la mondialisation transforme ainsi la France en une société inégalitaire et multiculturelle.

Jean-Pierre Chevènement a été l'un des premiers à comprendre l'impasse de la mondialisation. Il a très vite pointé les conséquences économiques et sociales que provoquerait la perte de souveraineté. La désindustrialisation massive et la précarisation des classes populaires lui ont donné raison. Mais, candidat à l'élection présidentielle de 2002, l'ancien ministre de l'Éducation nationale et de la Défense a perdu. Son score de 5,33 % est sans appel : le « camp républicain », celui de l'égalité, de la laïcité, a perdu. Pis, il n'a pas capté un électorat populaire qu'il défendait sur le fond. Si le « Che » a fait l'erreur de ne pas évoquer la question des flux migratoires et de l'insécurité culturelle qu'ils génèrent en milieu populaire, il a d'abord perdu la bataille politique et médiatique. La campagne d'ostracisation et de fascisation du camp souverainiste par la classe dominante a été d'une redoutable efficacité. Son « vieil ami » Bernard-Henri Lévy, l'auteur de L'Idéologie française1, qui n'a de cesse de rappeler que le « souverainisme est une saloperie », a gagné. La digue républicaine, celle du modèle français, a sauté, laissant le champ libre au modèle mondialiste, à la société américaine. Mais pouvait-il en être autrement face à Wall Street, au CAC 40 et à Hollywood ?

Depuis, et alors qu'émerge une société française inégalitaire, la « résistance républicaine » à l'ordre mondialisé apparaît de plus en plus comme un théâtre animé par de mauvais comédiens. D'autre part, s'ils parlent encore « républicain », les partis politiques français ont déjà intégré dans leur stratégie électorale le marketing communautaire, comme aux États-Unis. Des politiques qui n'hésitent plus, à l'échelle locale, à mettre en œuvre des politiques ouvertement communautaires.

Extrait du livre "Le crépuscule de la France d'en haut" de Christophe Guilluy, aux Editions Flammarion

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