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Satellite tueur, missiles hypersonique, lasers... L’année 2019 sera-t-elle celle d’une nouvelle course aux armements ?
©GERARD JULIEN / AFP

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Satellite tueur, missiles hypersonique, lasers... L’année 2019 sera-t-elle celle d’une nouvelle course aux armements ?

En 2019 les innovations et les ruptures technologiques continueront de trouver des applications dans le domaine militaire.

Joseph Henrotin

Joseph Henrotin

Joseph Henrotin est rédacteur en chef de Défense & Sécurité Internationale.

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Atlantico : Dans le Washington Post, un journaliste spécialisé dans les affaires internationales prévoyait une escalade dans la course à l'armement des puissances mondiales en affirmant que ce serait des Etats-Unis que proviendrait la rupture technologique militaire. Cette prévision vous semble-t-elle probable ?

Joseph Henrotin : Il me parait nécessaire d’être prudent sur des notions telles que la « course à l’armement » ou la notion même de « rupture technologique » : ce qui est perçu par l’un comme une rupture ne l’est pas nécessairement par l’autre, qui peut décider de rester en marge. Il existe ainsi des régimes normatifs propres à chaque acteur – qu’il soit ou non un Etat – du fait de la stratégie générale qu’il poursuit, mais aussi de sa culture stratégique… ou technologique. 

Ceci posé et partant du principe que le journaliste se positionne sur un régimequ’on peut qualifier de « régulier technologiquement intensif », les Etats-Unis sont historiquement en pointe. Leur budget de défense et leur culture de l’innovation leur permettent de disposer d’une stratégie des moyens diversifiée. Cependant, il faut prendre garde à ne pas céder aux sirènes du déterminisme historique. D’abord, parce qu’il doit être relativisé : c’est le propre de la stratégie (des moyens en l’occurrence) que de permettre de s’affranchir des déterminismes, de quelque nature qu’ils soient. Être le meilleur hier ou aujourd’hui ne garantit pas de l’être demain. 

Ensuite, parce que la stratégie des moyens américaine n’est pas nécessairement la plus équilibrée, l’argent ne suffisant pas. Dans le seul secteur des navires de combat de surface, leur dernier design réussi a été l’Arleigh Burke, conçu dans les années 1980 : tout le monde s’accorde pour souligner les échecs conceptuels et budgétaires que sont les corvettes LCS et les destroyer Zumwalt. En conséquence, trois des quatre concepts en compétition pour leur nouveau programme de frégate étaient européens, le quatrième étant une adaptation des LCS. Ce que je veux dire par là, c’est que la focalisation sur l’innovation peut cacher des pertes de compétences sur des domaines que l’on pensait « maîtrisés ». Sans une bonne plateforme, tous les canons électromagnétiques du monde ne servent à rien… 

Enfin, parce que l’innovation est non linéaire. La Chine semble en avance sur certains domaines, les radars quantiques ou les canons électromagnétique qu’elle a été la première à faire naviguer par exemple ; la Russie sur certains systèmes antiaériens ; ou la France sur les exosquelettes, entre autres. In fine, ce qui semble probable est sans doute de voir une multiplication des ruptures technologiques, mais dans une foule de domaines ayant des conséquences en termes militaires.  

Le même journaliste proposait plusieurs scénarii : 1) des missiles hypersoniques capables d'aller cinq fois plus vite que la vitesse du son, ce qui rendrait selon lui l'utilisation même des porte-avions caduque; 2) des satellites "tueurs" capable de s'attaquer aux systèmes de communication, de surveillance et autres systèmes présents dans l'espace 3) des sous-marins, drones, navires ou véhicules terrestres autonomes capables d'être mis en veille et d'être activés à distance en cas de conflits 4) des lasers capables de mettre hors-service ou de détruire des satellites, des avions, des navires ou d'autres armes 5) toutes ces innovations en même temps. Dans chaque cas, s'agit-il selon vous d'innovations probables ou des sciences-fiction ?

Tous les secteurs cités font l’objet de recherches poussées dans plusieurs Etats, tantôt au stade de la recherche fondamentale, tantôt à celui de la recherche et développement en vue de déboucher sur des systèmes d’armes opérationnels. Après, ils sont loin d’être les seuls. Les travaux en intelligence artificielle vont avoir des répercussions sans doute importantes sur la manière de générer du renseignement et de représenter les informations, avec pour objectif de rendre les décisions plus pertinentes. Les systèmes optroniques devraient également offrir des champs de surveillance plus large. La cobotique pourrait permettre au soldat de demain de disposer d’exosquelettes lui permettant de progresser plus vite avec plus de munitions. Les canons électromagnétiques pourraient changer la donne en guerre navale. L’impression 3D pourrait révolutionner la logistique tandis que les recherche sur des matériaux comme le graphène pourraient faire de même pour les blindages, etc. 

Bref, les domaines potentiels sont extrêmement variés et ne touchent pas que le combat. La science-fiction joue ainsi un rôle parfois moteur.Ca a été le cas en télémédecine – y compris de guerre. Mais la recherche en neurologie pourrait permettre, d’ici quelques décennies, de « télécharger » les informations d’un cerveau ; un objectif ouvertement poursuivi par les partisans du courant transhumaniste. Les applications potentielles sont nombreuses en matière de renseignement évidemment, mais les répercussions n’en sont pas moins vertigineuses. Dès lors que l’on « télécharge » les informations d’un cerveau, la personnalité d’un soldat mourant, son histoire, son expérience, on abolit la mort et une part fondamentale des opérations militaires. Quelles peuvent êtres les conséquences sur l’art de la guerre ou les relations internationales ? 

De quels autres pays que les Etats-Unis peut-on attendre une réelle innovation entraînant un phénomène similaire de course à l'armement ?

Pour revenir sur la question de l’innovation, celle-ci n’est pas nécessairement linéaire, vers le « toujours plus » (plus loin, plus précis, plus puissant, etc.). L’un des phénomènes les plus stratégiquement marquants de ces dernières années est sans doute les « techno-régressions compétitives » : des technologies relativement anciennes mais suffisamment maîtrisées que pour permettre un usage massif. C’est typiquement le cas du missile antichar ou de drones civils aux mains des techno-guérillas. Il y a là un fort potentiel de nivellement technologique qui érode nos avantages comparatifs traditionnels.Le plus intéressant est leur intégration dans des modèles « hybrides » au premier sens du terme, en combinaison avec des forces armées techniquement très avancées. 

Au-delà, les innovations à venir seront multiples : déterminer qui en sera à l’origine est difficile, à la fois du fait de la multitude de secteurs innovants et parce que tout dépend de facteurs culturels. En effet, une innovation n’est perçue comme telle qu’à partir du moment où elle est bien utilisée, ce qui ne va pas de soi : avoir des idées géniales ne sert à rien si les forces ne s’en emparent pas et n’en tirent par le meilleur usage. Reste également à ne pas fétichiser l’innovation : nous avons tendance en Europe ou aux Etats-Unis à chercher « l’arme ultime », celle qui confèrera à tous les coups la victoire. Mais c’est une illusion : certaines armes confèrent évidemment un réel avantage, mais le plus souvent en combinaison avec d’autres et, surtout, dans des schémas tactiques et opératifs appropriés. Comme le disait François Géré, la technologie ne répond jamais aux questions que le politique n’est pas en mesure de résoudre… sachant que les confrontations, symboliques ou réelles, se gagnent au plan politique.  

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