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Patrick Buisson, ancien conseiller de Nicolas Sarkozy.
Patrick Buisson, ancien conseiller de Nicolas Sarkozy.
©Reuters

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Sarkozy fait du Buisson sans Buisson et sans totalement en refaire : est-ce que ça peut marcher ?

Dans une interview au Figaro Magazine donnée vendredi, Nicolas Sarkozy dévoile plusieurs propositions dont certaines rappellent la dernière campagne présidentielle de 2012 où l'influence de Patrick Buisson était notable. Si les deux hommes n'ont désormais plus aucune relation, Patrick Buisson prépare toutefois son retour via notamment la parution d'un bréviaire de la droite, selon Le Point. Et reste convaincu que sa ligne triomphera.

Christelle Bertrand

Christelle Bertrand

Christelle Bertrand, journaliste politique à Atlantico, suit la vie politique française depuis 1999 pour le quotidien France-Soir, puis pour le magazine VSD, participant à de nombreux déplacements avec Nicolas Sarkozy, Alain Juppé, François Hollande, François Bayrou ou encore Ségolène Royal.

Son dernier livre, Chronique d'une revanche annoncéeraconte de quelle manière Nicolas Sarkozy prépare son retour depuis 2012 (Editions Du Moment, 2014).

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Jean Petaux

Jean Petaux

Jean Petaux est docteur habilité à diriger des recherches en science politique, spécialiste de la vie politique française. Il s’est aussi spécialisé dans l’analyse localisée de la politique. Il dirige une collection aux éditions « Le Bord de l’Eau » intitulée : « Territoires du politique ». Prochain livre à paraître : « Entretiens avec Jacques Valade » (octobre 2021). Officier des Palmes académiques, il est, par ailleurs, membre associé de l’Académie nationale des Sciences, Belles-Lettres et Arts de Bordeaux.  

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Atlantico : Dans une interview au Figaro Magazine, Nicolas Sarkozy appelle "à ne pas appliquer les dispositions du traité de Schengen tant qu’un nouveau traité n’aura pas été négocié". Il se prononce aussi notamment pour l’organisation de référendums lors du premier tour des législatives de 2017 et pour réserver la PMA aux couples hétéros infertiles et interdire complétement la GPA. Même s’il n’y a plus aucune relation entre les deux hommes, peut-on dire qu'il reste du Buisson dans les propositions de Nicolas Sarkozy ?

Jean Petaux : Il est clair que les exemples que vous prenez plaident dans le sens d’une grande proximité entre les propos tenus actuellement par Nicolas Sarkozy et ceux qu’il tenait en 2012 pendant la campagne présidentielle. Comme il semble que cette ligne de 2012 avait été, pour partie, tracée par Buisson, par une sorte de transitivité entre ces deux raisonnements politiques, certains commentateurs peuvent considérer que l’historien maurrassien continue à inspirer l’ancien président de la République. En réalité on doit plutôt considérer que Nicolas Sarkozy a réellement adhéré à ses propositions de 2012 et qu’il continue à y croire. Avec ou sans Buisson. Si Nicolas Sarkozy a une incontestable plasticité qui lui permet, du fait de son opportunisme radical et de son pragmatisme foncier, de "changer de cap" à 180 degrés, il reste et demeure un homme de droite, avec des valeurs de droite et des convictions de droite. Qu’il les exprime n’a rien de choquant et surtout n’est pas obligatoirement significatif du fait qu’il demeurerait la "chose", la "créature" idéologique d’un Pygmalion nommé Buisson. Et j’ai bien dit Pygmalion…

Christelle Bertrand : Patrick Buisson a gagné une bataille idéologique lors de la précédente campagne présidentielle puisqu’elle a été clivante. Il a marqué son point de vue sur des thèmes qui lui étaient chers. La proposition de Nicolas Sarkozy sur Schengen vient directement de la fin de campagne en 2012. Patrick Buisson l’avait à l’époque incité à aller vers ses propositions, Nicolas Sarkozy n’avait plus rien à perdre et s’en était inspiré. Désormais, même s’il n’y a plus de lien entre les deux hommes, dans l’entourage de Nicolas Sarkozy personne ne dit de mal de Patrick Buisson. Un des piliers de l’équipe de Nicolas Sarkozy me disait que pour séduire une partie de l’électorat de droite Patrick Buisson manquera car il avait certaines clefs de compréhension de l’électorat de droite.

Une majorité de militants UMP se sent plus proche de la ligne Patrick Buisson. 

Toute la difficulté lorsque Nicolas Sarkozy s’est lancé dans cette campagne pour la présidence de l’UMP était de ne pas confondre l’envie des militants avec celle des Français. Les deux campagnes n’ont rien à voir, les militants de l’UMP étant plus à droite. Jusqu’à présent Nicolas Sarkozy ne s’imaginait pas revenir par le parti, il avait plutôt tendu la main au centre. L’ancien chef de l’Etat avait par exemple prononcé un discours en hommage à Jacques Chaban-Delmas, il est parti avec François Baroin à Londres et le seul meeting de soutien qu’il a fait c’était avec NKM. Aujourd’hui il est obligé de changer de discours car la situation l’engage à le faire. 

Pour Patrick Buisson cité dans un article du Point, "la France n’a jamais été autant à droite". L’ancien conseiller de Nicolas Sarkozy s’appuie pour cela sur un sondage Opinion Way paru le 19 septembre où les sympathisants UMP plébiscitaient certaines mesures comme le retour aux peines planchers pour les délinquants multirécidivistes et la suppression de l’AME aux étrangers en situation irrégulière. Nicolas Sarkozy partage-t-il le diagnostic buissonnien sur la société française ?

Christelle Bertrand : Patrick Buisson a toujours été partisan de ne pas tourner le dos aux électeurs du FN. Il avait des éléments d’analyse que nous n’avons pas car c’est un spécialiste des sondages. On voit que depuis quelques années les lignes se sont décalées vers la droite. La campagne de 2012 a froissé toute une partie de l’électorat de droite plus modérée qui réclame des positions plus apaisées et moins clivantes. Difficile pour le moment de voir qui fait une bonne analyse, mais c’est lors de la primaire entre Alain Juppé et Nicolas Sarkozy que l’on pourra juger.

Alors que Nathalie Kosciusko-Morizet déclarait en 2012 que "l’objectif de Patrick Buisson n’était pas de faire gagner Nicolas Sarkozy mais de faire gagner Charles Maurras", en quoi peut-on dire toute que les deux hommes ont tout de même une approche idéologique différente ?

En 2007 Nicolas Sarkozy avait montré qu’il savait s’adresser à deux familles de droite radicalement différentes. Même s’il n’aime pas le terme il a été un peu l’homme de la synthèse à cette époque. Patrick Buisson n’est pas un politique. C’est un homme de conviction, il a une histoire et des convictions très marquées à droite que n’a pas Nicolas Sarkozy qui a récemment rappelé que ses premiers engagements politiques ont commencé derrière Jacques Chaban-Delmas. Ils ont donc des parcours politiques radicalement différents.

On voit la différence sur le Mariage pour tous : depuis 2 ans Nicolas Sarkozy dit à ses visiteurs qu’il n’a pas d’opposition fondamentale à cette loi. Il est à l’écoute des gens qu’il rencontre, il n’a pas d’opinion préconçue et il fait le tri dans les propositions qu’on soumet. On peut aussi retrouver l’influence de Carla Bruni aussi sur le Mariage pour tous. 

Jean Petaux : Patrick Buisson, qui s’y connaît en matière de sondages, n’a pas tort. Un certain nombre d’études très précises et à la scientificité incontestable (puisqu’elles ont été, entre autres, conduites par des chercheurs de la Fondation nationale des sciences politiques) qui s’appuient sur une méthodologie "quanti-quali" comme on dit (quantitative et qualitative avec des groupes de parole par exemple), attestent que les valeurs de la droite, voire de l’extrême-droite bénéficient d’un fort soutien parmi les personnes interrogées. Le diagnostic que Buisson porte sur la société, à partir de ces attitudes observées, est simple : les Français aspirent à un rejet du socle politico-idéologique qui s’inscrit dans la tradition de la Révolution française ("pensée droit de l’hommisme" que Buisson exècre) et qui a été relayée par exemple par le programme du Conseil national de la Résistance. Buisson est un historien (piètre d’ailleurs, en tous les cas sans reconnaissance universitaire ni scientifique qui serait celle de ses pairs) nourri par la pensée contre-révolutionnaire d’un Bonnald ou d’un de Maistre, grands penseurs français du XIXème siècle farouchement hostiles à la Révolution de 1789. A partir de ce point de départ idéologique, il trouve dans les penseurs et les praticiens politiques de la droite la plus réactionnaire (Maurras, Daudet et d’autres qui ont inspiré aussi certains courants de la Révolution nationale décrétée par Vichy) la substantifique moelle de sa propre démarche politique. Alors si, par certains traits mesurés, la société française actuelle prône majoritairement certaines valeurs issues de la droite réactionnaire, Buisson ne peut qu’en être ravi je pense.

Alors que NKM avait déclaré en juin 2012 que Patrick Buisson "voulait faire gagner Charles Maurras" plutôt que Nicolas Sarkozy, l'ancien président de la République partage-t-il la ligne idéologique de son ancien conseiller ?

Jean Petaux : Nicolas Sarkozy n’a pas vraiment d’approche idéologique des problèmes alors que Patrick Buisson n’est qu’un idéologue à l’inverse. L’idéologie principale de Sarkozy est celle qui relève du "faire", des "actes". En cela elle est parfaitement différente de celle de Buisson beaucoup plus désincarnée, purement idéelle quand celle de Sarkozy est plutôt une "praxis" dictée par la passion d’agir. L’autre différence notoire à mon sens entre l’approche de Buisson et celle de Sarkozy c’est que le premier n’est candidat à rien quand le second est candidat à la présidence de l’UMP (pour l’instant). Il n’y a donc rien d’étonnant à ce que cette différence de positionnement, de statut et d’ambition à court terme et à l’horizon 2017, produise des formes d’expressions idéologiques différentes.

Même si Patrick Buisson déplore la mauvaise influence de Carla Bruni sur Nicolas Sarkozy, l’ancien chef de l’Etat peut-il finalement offrir une nouvelle voie idéologique en partant du même diagnostic sur l’état de la société et en utilisant les mêmes méthodes ? Cela peut-il marcher ?

Jean Petaux : Bien sûr ! Nicolas Sarkozy peut d’ailleurs très bien proposer la même "voie idéologique" que Buisson sans être en phase avec lui, ni même d’accord avec lui. Encore une fois l’ancien président pose un regard sur la France et sa société qui peut tout à fait être autonome. Il n’a ni besoin de Carla son épouse ni de celui de Buisson son ex-mentor. En revanche je ne suis pas certain que cela débouche sur une "nouvelle voie idéologique". Sauf à considérer que cette "nouvelle voie idéologique" serait celle mettant au premier plan la démagogie, reposant sur des effets d’annonce et sur l’émotion-irrationnelle d’une société française doublement écrasée par la tyrannie de l’urgence, le poids de la paresse intellectuelle et l’opium des divertissements ineptes.

Christelle Bertrand : Les gens qui travaillent autour de lui essayent de trouver une nouvelle formule magique qui lui  permette de gagner en 2017. Il  sera difficile de trouver une formule gagnante du type travailler plus pour gagner plus. Il faut faire une analyse fine. Si la formule magique est trouvée, c’est gagnable, sinon ce sera compliqué de gagner uniquement sur la personnalité de Nicolas Sarkozy.

Nicolas Sarkozy ne refera pas en 2017 la campagne de 2012 en 2017. Il proposera quelque chose de moins clivant et de plus consensuel. Il veut incarner un personnage plus apaisé et il fera des propositions plus modérées après la campagne pour la présidence de l’UMP. 

Une des personnes chargée d’écrire le pré-programme de Nicolas Sarkozy m’a dit qu’il ne faut pas s’adresser qu’au centre ou qu’à l’aile droite, il faut faire la synthèse entre les deux. Emmanuelle Mignon est une des personnes dans l’entourage de Nicolas Sarkozy qui le met en garde en disant qu’il faut ménager ces deux électorats. La clef c’est de trouver une formule comme travailler plus pour gagner plus qui a su fédérer en 2007 tous ces éléments de la droite parfois très divers et rallier tout le monde. Nicolas Sarkozy est en train de chercher cette formule magique.

Lors de la dernière présidentielle, la ligne Buisson a-t-elle plutôt conduit des électeurs centristes ou des électeurs frontistes à voter blanc ? Les électeurs  qui se sont abstenus pourraient-ils voter pour Nicolas Sarkozy lors de la prochaine présidentielle ?

Christelle Bertrand : Selon l’entourage de Nicolas Sarkozy une partie des électeurs centristes issus de l’UDI et du MoDem mais aussi des modérés de l’UMP ont voté pour François Hollande tandis qu’une partie a voté blanc ou s’est abstenue. Ce sont donc des voix qui ne se sont pas reportées sur Nicolas Sarkozy et qui lui ont manqué au second tour. Je ne suis pas sûr que les électeurs de Marine Le Pen se soient reportés en aussi grand nombre sur Nicolas Sarkozy. Depuis deux ans l’équipe de Nicolas Sarkozy travaille sur ce qui a été raté lors de la campagne de 2012 et analyse pourquoi il a perdu. Quand je vois les choses, j’en conclus que Nicolas Sarkozy est arrivé lui-même a l’analyse que c’est électorat centriste et modéré qui lui a manqué. 

Jean Petaux : Tous les sondages "sortie des urnes" au deuxième tour de 2012 ont montré qu’une immense majorité des électeurs de  Bayrou au premier tour n’ont pas supporté (comme leur champion) le positionnement à droite du candidat Sarkozy, aligné a-t-on dit sur la ligne Buisson. Si Nicolas Sarkozy reste sur le positionnement qui est le sien depuis sa déclaration de candidature à la présidence de l’UMP (très à droite), il ne ralliera aucune voix centriste dans le cadre d’une primaire intégralement ouverte pour désigner le candidat de l’UMP, de l’UDI et du MODEM réunis. Donc pour ce qui concerne la prochaine élection présidentielle, si Sarkozy veut être désigné dans le cadre de primaires intégralement ouvertes, il a tout intérêt à changer son positionnement politique et à être moins marqué à droite.

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