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Sarkozy et les millions libyens : petits éléments de contexte pour distinguer ce qui relève d’une forme d’acharnement judiciaire et ce qui pourrait vraiment inquiéter l’ancien président
©IAN LANGSDON / POOL / AFP

Un rappel

Sarkozy et les millions libyens : petits éléments de contexte pour distinguer ce qui relève d’une forme d’acharnement judiciaire et ce qui pourrait vraiment inquiéter l’ancien président

Nicolas Sarkozy a été entendu dans les locaux de la police judiciaire à Nanterre ce 20 mars 2018, dans le cadre de l'enquête "libyenne" relative aux soupçons de financement illicite de la campagne électorale de la présidentielle 2007.

Edouard Husson

Edouard Husson

Universitaire, Edouard Husson a dirigé ESCP Europe Business School de 2012 à 2014 puis a été vice-président de l’Université Paris Sciences & Lettres (PSL). Il est actuellement professeur à l’Institut Franco-Allemand d’Etudes Européennes (à l’Université de Cergy-Pontoise). Spécialiste de l’histoire de l’Allemagne et de l’Europe, il travaille en particulier sur la modernisation politique des sociétés depuis la Révolution française. Il est l’auteur d’ouvrages et de nombreux articles sur l’histoire de l’Allemagne depuis la Révolution française, l’histoire des mondialisations, l’histoire de la monnaie, l’histoire du nazisme et des autres violences de masse au XXème siècle  ou l’histoire des relations internationales et des conflits contemporains. Il écrit en ce moment une biographie de Benjamin Disraëli. 

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Nicolas Sarkozy a été entendu dans les locaux de la police judiciaire à Nanterre ce 20 mars 2018, dans le cadre de l'enquête "libyenne" relative aux soupçons de financement illicite de la campagne électorale de la présidentielle 2007. Concernant cette enquête, comment faire la part des choses entre les faits eux-mêmes et ce qui pourrait apparaître comme une forme d'acharnement médiatique dénoncée par sa famille politique ? En s​'​en​ tenant simplement aux faits établis, quel degré d'implication peut-être reproché à Nicolas Sarkozy ​dans cette affaire ​?

Edouard Husson :On a affaire à une sorte de soufflé médiatique, régulièrement resservi. Vous remarquerez comment s’est passé la journée sur les chaînes d’info: aucune information nouvelle, plus de douze heures de garde à vue au moment où je réponds à votre question et on a juste eu droit à la répétition d’élements antérieurs, eux-mêmes très peu étayés. Un dictateur aujourd’hui décédé et qui avait, peu avant de perdre le pouvoir, lancé des accusations contre l’ancien président français; des témoins qui n’apportent aucune preuve; un document libyen dont on l’authenticité n’a jamais été examinée mais qu’un média français a mis en avant comme preuve etc.....Et comme on n’a rien à se mettre sous la dent, on arrive à des enchaînements du genre : X dit avoir versé du cash à Sarkozy et Guéant de la part de Kadhafi; or des militants UMP ont raconté avoir reçu du cash à la fin de la campagne de 2007 donc le financement libyen est prouvé. Tout ceci est, pour l’instant, inconsistant. 

Alors que les précédents concernant les LR et la Justice sont pointés du doigt; des affaires précédentes déjà portées par le juge ​ Serge ​  Tournaire, l'affaire du mur des cons, la crédibilité ​de Ziad Takieddine, le choix de la garde à vue comme mode d'audition, comment en arriver à la description d'une situation objective dans un environnement aussi peu propice à un tel objectif ? 

Evidemment, il se joue quelque chose de profond. Au fur et à mesure que la France transférait une partie de sa souveraineté à l’Union Européenne, le pouvoir exécutiuf s’est affaibli; et le pouvoir judiciaire a occupé le vide qui était apparu. Mitterrand avait réussi à maintenir les juges à distance de sa personne mais c’est durant les quatorze ans de la première présidence faible de l’histoire de la Vè République que les juges ont pris l’habitude de poursuivre les politiques sans être arrêtés par l’opinion. Jacques Chirac, un président encoire plus faible que Mitterrand, fut le premier à être trainé devant les tribunaux après avoir quitté la présidence. Maintenant c’est au tour de Sarkozy. La fonction présidentielle est toujours plus amoindrie. La société française ne se rend pas compte des coups qu’elle se porte à elle-même en dévalorisant ainsi l’élu du peuple tout entier. En même temps, ces élus sont largement responsables de ce qui leur arrive puisqu’ils ont abandonné une grande partie de la souveraineté qu’ils sont supposés défendre.  Ce ne sont pas seulement les personnes qui sont en cause: c’est tout le système européen: on transfère une partie de la souveraineté nationale mais pas tout; on ne crée pas un vrai pouvoir fédéral européen; on laisse subsister une souveraineté partielle au niveau national. L’Europe est faible, les Etats nationaux sont faibles. Le système laisse toute latitude au « pouvoir des juges » en même temps qu’au populisme. Ce sont deux symptômes da la même crise, celle de la souveraineté. 

Alors que le dernier candidat LR à la présidentielle avait déjà pu être visé par une enquête en pleine campagne électorale, ce qui, au dela des faits, a pu provoquer une forme de "durcissement" des positions des sympathisants de droite l'électorat, ne peut-on pas voir ici un risque politique concernant l'électorat LR ? Derrière les faits, quels sont les risques que pourrait faire peser une forme d'acharnement judiciaire ou médiatique ? 

Oui, cela fait beaucoup. Fillon privé de toute chance sérieuse d’être président par des accusations dont on attend toujours, aujourd’hui, les suites judiciaires. A présent Sarkozy. L’électorat de droite a, à tort ou à raison, le sentiment de s’être fait voler la victoire à la présidentiielle. Et comment, ne pas être choqué, ce soir, de voir le traitement réservé à un ancien président qui, au-delà des entraves européennes auto-infligées dont je parlais, a déployé une énergie phénoménale aussi bien pour réaliser des réformes que pour combattre, avec ses confrères étrangers la crise? Sarkozy est admirable par tout ce qu’il a fait alors même que le cadre européen décourage l’initiative des nations. Mais remarquez bien comme la droite, cadres politiques et électeurs, a lâché Fillon en 2017, au lieu de se souder autour de lui pour conquérir la présidence. Aujourd’hui les électeurs de droite devraient avoir le réflexe de dire que l’affaiblissement de Sarkozy est mauvais pour l’avenir. Et les ténors de la droite devraient faire bloc. « Right or wrong, my party ». Mais nous ne sommes pas dans un pays de stabilité des grands partis, comme en Grande-Bretagne ou aux Etats-Unis. Nous sommes dans le pays des partis éphémères, qui disparaissent avec celui qui les a coalisés. 

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