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Les sanctions se multiplient à l'égard de la Russie depuis le début de l'invasion de l'Ukraine.
Les sanctions se multiplient à l'égard de la Russie depuis le début de l'invasion de l'Ukraine.
©NATALIA KOLESNIKOVA / AFP

Economie fragilisée ?

Sanctions contre la Russie : efficaces ou pas ? Petits repères pour y voir plus clair

Le retrait des entreprises occidentales et l’interdiction des importations de semi-conducteurs auront-elles des impacts sur le long terme pour l’économie russe ? Est-ce une bombe à retardement ?

François Langot

François Langot

François Langot est professeur d'économie à l'université du Mans, chercheur au CEPREMAP, professeur à l'École d'économie de Paris, membre senior de l'Institut universitaire de France et chercheur à l'IZA.

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Atlantico : À mesure que la guerre avance, les sanctions contre la fédération de Russie s’intensifient, mais le flux d’argent envoyé vers la Russie s’est lui aussi intensifié grâce à l’augmentation des prix des matières premières. Sur ce point en particulier, la situation actuelle est-elle pire que si nous n’avions rien fait ? Le compromis du début de conflit a-t-il fait augmenter la balance commerciale de la Russie ? 

François Langot :  Avec le conflit, la balance commerciale de la Russie s’améliore. En 2021, l’Union européenne achetait mensuellement pour 13 milliards d’euros à la Russie, et ne lui vendait que 7 milliards d’euros de produits. Depuis janvier, les achats de l’Union européenne à la Russie s’élèvent à 20 milliards  d’euros par mois, alors que ses ventes ne sont plus que 4 milliards d’euros en mars dernier. Le déficit mensuel est donc passé de 6 à 16 milliards d’euros. L’Union européenne est son premier acheteur de pétrole et le cours s’étant largement envolé, la Russie gagne de plus en plus d’argent. Mais, depuis 6 mois, les volumes d’achats sont en réduction sans que cela compense l’envolée des prix. C’est pour cela que de nombreux économistes militent pour un arrêt immédiat des transactions car tout ce qui est prévu n’est qu’à moyenne échéance. Pendant les six prochains mois, les caisses de l’État Russe vont se remplir et les sanctions n’auront pour effet que d’augmenter les prix sur les marchés. 

Si l’on n’avait rien fait, le conflit en lui-même aurait généré des peurs sur les marchés financiers qui auraient cherché à s’assurer contre des difficultés de production par des achats immédiats. Les prix se seraient donc envolés même sans embargo. Les sanctions européennes ne sont donc pas la cause première de l’envolée du cours du pétrole. 

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L’augmentation des cours permet à la Russie de financer plus facilement sa guerre. La peur des Européens, et notamment des Allemands, de ne pas prendre des sanctions rapides est incompréhensible car on paie trois fois. On paie l’effort de guerre russe, via le gaz et le pétrole que l’on achète, et d’un autre côté on paie l’aide à l’armée ukrainienne. À la fin, de surcroît, nous paierons pour la reconstruction de l’Ukraine. Du retard a été pris sur des sanctions importantes car du charbon et du pétrole peuvent être achetés ailleurs qu’en Russie. Le gaz est une question plus technique. Globalement, il y a un manque d’efficacité dans les sanctions. 

Plus largement, dans le train de sanctions, quelles sont celles qui ont un effet concret actuellement ? 

Elles en ont toutes eu : l’inflation sera de plus de 20% en 2022 est le PIB baissera de 8,5% (prévisions du Fond Monétaire International). La banque centrale russe ne peut pas à elle seule compenser ces pertes qui seront certainement persistantes du fait de la réorientation structurelle du commerce des démocraties. Les classes populaire et moyenne russes vivent et vivront donc moins bien qu’avant. Si le soutien de la population à Poutine est plus fort qu’avant, c’est que ce choc négatif pour elle est interprété, grâce à la propagande, comme une agression de l’Europe et des Etats-Unis. Si nous n’avions rien fait, le soutien à Poutine serait resté inchangé. 

Les sanctions financières sur les oligarques auront un effet faible et uniquement à long terme. Empêcher des milliardaires d’avoir accès à certains de leurs comptes en banque ne les touchent pas, mais sanctionner en coupant un flux de revenus très important qui donne un pouvoir d’achat à la population à un effet fort et immédiat. En ce sens, arrêter nos achats de pétrole est stratégique.  

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Quelles sont celles qui n’ont pas d’effet ou un impact contreproductif ?

Toucher aux comptes en banque des milliardaires n’a qu’un effet symbolique, économiquement l’efficacité est très faible. En ce qui concerne leur impact contreproductif, toutes les sanctions en ont, car, à moyen terme, le commerce du gaz ou du pétrole peut se rediriger vers la Chine qui est une autre dictature. À terme, on pourrait avoir un marché coupé en deux avec le marché des démocraties et celui des dictatures. Ce dernier serait alors hors de contrôle avec un coût important pour nous. Aujourd’hui, commercer avec la Russie, c’est s’assurer d’une certaine coopération. Le commerce et la démocratie sont les seules manières d’avoir la paix.

Le retrait des entreprises occidentales de services pétroliers et l’interdiction des importations de semi-conducteurs auront-elles des impacts sur le long terme pour l’économie russe ? Est-ce une bombe à retardement ?

Si les Russes gardent une certaine force économique, c’est grâce à leur réserves. Ils vivent sur leur stock, mais si on continue à les sanctionner, l’économie risque de tomber en lambeau. Avec les mesures qu’ils subissent actuellement, ils perdent moins d’argent qu’ils ne pourraient en perdre et que ce que l’on aurait souhaité.  Chaque journée de l’armée russe est financée par ce que l’on achète en matière première. 

Le recul des investissements de l’ouest en Russie va-t-il favoriser le développement en interne ou va-t-il au contraire laisser le pays en friche d’innovation ?

La Russie est un pays où il existe une frange de la population éduquée, elle pourrait développer des innovations pour construire une économie « moderne ».  Le problème est que ces personnes éduquées n’ont pas le pouvoir. Ce sont les oligarques et Poutine qui l’ont et qui l’utilisent pour développer une économie « ancienne », se partageant la rente venant de l’exploitation de la terre. Ils n’ont pas les connaissances technologiques et entrepreneuriales qui pourraient leur permettre de développer le pays. Cette oligarchie n’a aucune capacité pour mettre le pays sur les rails du développement moderne. Une partie de la population pourrait le faire, mais ce n’est pas elle qui décide. Espérons que les sanctions puissent permettre un changement de main du pouvoir.

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