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De l'importance de bons médecins en phase palliative
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Blouse blanche

De l'importance de bons médecins en phase palliative

Jacques Fabrizi a souhaité s'intéresser au regard des soignants dans une relation de soins quand le temps des traitements à visée curative n’est plus d’actualité. Extraits de "Déjà-presque-mort mais encore-si-terriblement-vivant" (2/2).

Jacques Fabrizi

Jacques Fabrizi

Jacques Fabrizi est fils du déporté Antoine Fabrizi, survivant du camp de concentration de Buchenwald. Il exerce la médecine générale en cabinet libéral. Il est leader accrédité de la Société médicale Balint.

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Que cherche le patient à travers notre regard si ce n’est d’essayer de lire dans nos yeux son devenir et de comprendre ce qui l’attend ? À travers notre regard, c’est un miroir qui lui est tendu. Réciproquement, c’est dans les yeux du patient que le soignant pourra lire sa détresse, ses peurs, ses angoisses. En phase palliative, l’angoisse de la mort est omniprésente ou plutôt l’angoisse du mourir, tant cette notion est associée à souffrances.

Cette angoisse n’est pas toujours exprimée par crainte d’importuner, de déranger le personnel médical mais aussi le conjoint ou les enfants avec l’arrière-pensée de les protéger. La personne en situation de mourir préfère rester dans le non-dit et se réfugier dans le silence, un silence pesant, assourdissant tant il est douloureux et intolérable à son entourage et qui confine parfois au supplice. La parole disparaît, il ne reste plus que le regard… À ce stade, le soignant peut, par un regard approprié, traduire sa disponibilité, son empathie, sa compassion, maintenir une relation et juger du réconfort, du bien-être apporté. En pareilles circonstances, surprendre l’ébauche d’un sourire sur un visage dévasté par la maladie constitue, pour le médecin que je suis, un merveilleux retour.

[…] L’exercice de la médecine générale est un art difficile. La difficulté à nommer la fonction et la multiplication des expressions pour tenter de la définir n’en sont que la traduction embarrassée : médecin généraliste, omnipraticien, médecin de famille, médecin traitant, médecin référent et, depuis peu, médecin de proximité… A contrario des pratiques actuelles, je continue à effectuer des visites à domicile pour mes patients, âgés ou à un stade avancé de l’évolution de leur maladie, qui ne peuvent se déplacer au cabinet. Après avoir discuté et essayé d’apporter une réponse aux problèmes médicaux stricto sensu, j’abandonne mon statut de médecin, je « quitte ma blouse » pour prendre volontiers le temps d’un café.

C’est une situation qui peut paraître anodine mais qui permet de dialoguer sur un mode différent de celui de la consultation proprement dite, non plus de médecin à patient mais d’égal à égal, d’homme à homme, avec un échange souvent plus riche sur un plan relationnel et émotionnel. J’apprécie ces situations qui me donnent l’impression de suspendre le temps, dans une journée souvent bien remplie, parfois trop remplie, face à un patient en fin de vie. Dans ma pratique, la gestion du temps est un véritable casse-tête et cela tourne parfois au cauchemar. En soins palliatifs, chaque instant est important et exige des soignants une disponibilité à toute épreuve même si cette dernière nous fait quelquefois cruellement défaut. L’expression « laisser du temps au temps » n’a plus cours ici et nous oblige à avoir pleinement conscience du caractère impérieux du temps présent.

Le médecin généraliste est le praticien du premier et du dernier recours. Sa solitude, parfois revendiquée, est souvent mal vécue et contribue pour une grande part au « burn out » ou syndrome d’épuisement professionnel.

Il traduit une souffrance des soignants et affecte le physique, l’émotionnel et le mental. Plus d’un médecin généraliste sur trois en serait victime. Dans le cadre des soins palliatifs et de l’accompagnement, cette difficulté est évoquée par l’expression « syndrome du survivant ».

Comment, en effet, ne pas se laisser envahir par le fait de vivre au quotidien auprès de tant de souffrances, sans en être imprégné, sans souffrir soi-même ? Comment ne pas entrevoir sa propre finitude au contact de celui qui se meurt ? Comment se protéger de l’horreur de se perdre soi-même ? Comment assumer le sentiment d’impuissance face à la mort ? Comment, dans la grande proximité avec l’expérience de la mort, ne pas éprouver une anxiété majeure et une culpabilité décuplée par le simple fait d’accompagner dans la mort mais surtout de survivre à son patient, de survivre à l’autre, d’être perpétuellement, dans cette fonction d’accompagnement, un survivant ? Comment sortir de cette solitude exacerbée par les difficiles conditions d’exercice du médecin généraliste ? Comment oser parler de ses appréhensions et de ses peurs, quand malheureusement on n’a pas toujours l’opportunité de participer à un groupe de parole afin d’y trouver l’apaisement nécessaire et l’envie de poursuivre sa mission ?

Un syndicat catégoriel de médecins prônant la reconnaissance de la médecine générale et sa spécificité, avait fait paraître, il y a quelques années, une affiche destinée à être apposée dans les salles d’attente à l’attention des patients. Elle stipulait : le cardiologue s’occupe de votre cœur, le pneumologue de vos poumons, le néphrologue de vos reins, l’ophtalmologue de vos yeux, le rhumatologue de vos articulations… et moi, votre médecin généraliste, je m’occupe de vous ! La force et la pertinence de cette affiche résidaient dans la restitution du concept de médecine holistique.

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Extrait de Déjà-presque-mort mais encore-si-terriblement-vivant, L'Harmattan (28 mars 2012)

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