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Retour de l’inflation ou déflation : voilà ce qui nous menace le plus aujourd’hui
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Crise économique

Retour de l’inflation ou déflation : voilà ce qui nous menace le plus aujourd’hui

Hausse des prix et récession économique, à l'aune de la crise sanitaire, deux menaces économiques habituellement contradictoires pèsent aujourd'hui sur les Français.

Bertrand  Rothé

Bertrand Rothé

Bertrand Rothé est agrégé d’économie, il enseigne à l’université de Cergy-Pontoise et collabore régulièrement à Marianne. Il est déjà l’auteur de Lebrac, trois mois de prison (2009) et co-auteur de Il n’y a pas d’alternative. (Trente ans de propagande économique).

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François-Xavier Oliveau

François-Xavier Oliveau

Associé d'Initiative & Finance, François-Xavier Oliveau accompagne les entreprises dans leur transition écologique, à la fois en capital et sur le plan opérationnel. Il vient de publier La crise de l'abondance aux Editions de l'Observatoire. Il y interroge l'invraisemblable paradoxe d'une société plus riche que jamais mais traversée de crises majeures. Après avoir décrit le mécanisme d'innovation et de baisse permanente des prix qui nous donne accès à l'abondance, il propose des solutions concrètes pour maîtriser cette abondance. Son premier essai, Microcapitalisme (PUF, 2017, collection Génération Libre) a obtenu le prix du jury du comité Turgot. Il a enfin publié en avril 2019 une étude avec l'Institut Sapiens sur les impacts entre technologie, prix et monnaie, Pour la Création d'un dividende monétaire.

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Dans les rayons des supermarchés, certaines catégories de produits ont connu des hausses de prix spectaculaires (18% en avril pour les produits frais). Dans le même temps, la perte de confiance des Français dans l'avenir entraîne des phénomènes déflationnistes. Comment ces phénomènes contradictoires se conjuguent-ils ?

François Xavier Oliveau: La crise du Covid-19 a en effet créé de très fortes perturbations dans les prix. Globalement, les matières premières ont fortement baissé du fait du manque de débouchés. On pense bien sûr au pétrole dont le prix a été divisé par deux et demi, mais depuis le début de l’année le coton a aussi perdu 18%, le sucre 28%, le soja 10%, le cuivre 16%, l’acier 22%...

Dans le même temps, certains produits se sont trouvés localement en situation de forte demande, ça a été le cas pour certains produits alimentaires, sans même parler des produits emblématiques comme le gel hydroalcoolique ou les masques. D’autres ont vu leurs coûts de production, de transport voire de suremballage augmenter : c’est le cas des fruits et légumes dont le prix a augmenté de 18%

Au global, l’inflation mesurée est très basse, à 0,4% en avril après 0,7% en mars. Il faut toutefois prendre ces chiffres avec prudence. D’une part, l’INSEE n’a pas pu opérer ses relevés de prix dans de nombreux points de vente. De l’autre, les dépenses des ménages ont radicalement changé en quelques semaines, et le « panier moyen » d’avant crise n’est probablement plus très significatif.

Le carburant a baissé de presque 30 centimes, mais comme nous ne roulons plus cela nous a moins affecté que la hausse de 18% des fruits et légumes. Le ressenti des ménages risque donc d’être très différent du chiffre officiel, d’autant que nous avons tendance à plus remarquer les hausses de prix que les baisses.

Bertrand Rothé: Dans la théorie classique ou plus précisément marginaliste, pour un produit ou pour un marché, le prix équilibre l’offre et la demande. Cette théorie permet d’expliquer les deux phénomènes que vous décrivez. Donc le prix des produits frais augmente parce que la demande augmente. Et cela pour deux raisons : d’abord parce que confinés, les français prennent le temps de se confectionner des petits plats, les fast food sont moins fréquentés. Ensuite parce qu’une tendance de long terme incite les mêmes à faire attention à leur alimentation, et ensuite parce que l’offre baisse, les importations chutent. 

Des phénomènes déflationnistes de baisse des prix sont également présents. Aujourd’hui le salaire ou le prix du travail serait plutôt appelé à baisser ou à stagner pour deux raisons:  l’offre de travail augmente parce que le chômage bondit  (+ 7 % en mars), et parce que la demande de travail, celle proposée par les entreprises, se réduit fortement. Le PIB a chuté de 5,8 % au premier trimestre, et s’annonce entre – 5 et 12 % sur l’année selon Catherine Lagarde. Une autre question occupe le Landernau. Les énormes quantités de liquidités distribuées aux banques pour soutenir l’économie ne risquent-elles pas de se transformer aussi en inflation ? Dans ce cas là le débat fait référence à la théorie monétariste. Cette théorie qui fait partie du package néolibéral pense que les variations de prix sont liées à des phénomènes monétaires. Il n’y a pas très longtemps, à l’époque du néolibéralisme en phase conquérante, les étudiants ânonnaient que « l’inflation est toujours un phénomène monétaire ». Cette théorie comme quasiment toutes a des fondements légitimes : sur le long terme, Anna Schwartz et Milton Friedman ont démontré que la variation de la masse monétaire entraine systématiquement une augmentation des prix. C’est vrai quand les espagnols découvrent de l’or et quand les allemands de la République de Weimar impriment des quantités de billets extravagantes. Ils l’exprimaient de façon très scientifique sous la forme d’une équation MV=PT, ou M représente la masse monétaire, V la vitesse de circulation de la monnaie, P les prix, et T le nombre de transactions, comme V et T ne varient pas beaucoup, le niveau des prix P est fonction de la masse monétaire M. 

Quand ils avaient la parole les économistes keynésiens répondaient que la théorie monétariste était vraie que lorsque tous les facteurs de production étaient occupés, dans les autres cas, appelés équilibres de sous emploi, l’augmentation de la masse monétaire entraine juste une augmentation de la demande. C’est le cas aujourd’hui, à la sortie du confinement une grande partie de l’outil de production va être sous employé et ce qu’espère la BCE, notre président et l’Allemagne, c’est que les 750 milliards de la première, les 100 milliards de la France, les 1 100 milliards de notre voisin est que ces sommes viennent nourrir la consommation. Même les plus libéraux des économistes, comme Robert Lucas en conviennent : « dans les tranchées nous sommes tous keynésiens ».

Quels mécanismes les structures économiques ont-elles mis en place pour appréhender ces phénomènes ?

François Xavier Oliveau: Vous avez en réalité plusieurs phénomènes qui se superposent, certains inflationnistes, d’autres déflationnistes. Côté inflationniste, il y a la perturbation des chaînes logistiques, qui peuvent réduire l’offre ou créer des situations locales de pénurie ou de tensions sur certains produits. Cette tension sur l’offre peut être aggravée par une demande en forte hausse pour des raisons plus ou moins rationnelles. Enfin, il y a ensuite la hausse des coûts des entreprises liés à la maladie : coûts additionnels en masques, gel, espacement des personnes, suremballage, primes exceptionnelles pour ceux qui viennent travailler… La construction anticipe par exemple une hausse de coûts de 10%. Une partie de ces surcoûts risquent d’être répercutés sur les prix.

Côté déflationniste, il y a une baisse massive de la demande générale liée au confinement, notamment sur certains produits ou services : habillement/confection, tourisme, transport, hôtellerie-restauration… Ces secteurs vont rester ralentis même après le déconfinement, la consommation va rester faible. Il y a également des stocks très remplis : matières premières, alimentaire, textile… Le déstockage va peser sur les prix.

Bertrand Rothé: Deux raisons me portent plutôt au pessimisme. Certains érudits feront remarquer que la paternité de la théorie est française. Jean Bodin l’aurait élaboré au XVI° siècle. Si nous n’avons pas d’historique d’une crise similaire, en revanche nous avons une expérience de ces plans de relance. En 2008, alors que la crise était beaucoup plus limitée, nous avons déjà injecté beaucoup d’argent dans le système pour relancer l’économie. L’effet en a été limité et cela n’a fait que nourrir deux bulles. La première est financière. Les actions des entreprises cotées en ont profité à plein rendement et les traders aussi. L’autre a permis le développement du prix de l’immobilier dans les grandes villes. Ce phénomène s’explique par le rôle central des institutions bancaires dans le système financier.

Depuis les années quatre vingt un dogme interdit à la BCE de prêter directement aux acteurs du système économique. Fini le financement direct des Etats, elle doit passer par l’intermédiation bancaire. Or les banques ne sont pas garantes de l’intérêt général. Ce  sont des entreprises comme les autres qui cherchent à maximiser leurs profits, à minimiser leurs risques. Comme toutes les multinationales leurs présidents cherchent à satisfaire leurs actionnaires… De ce fait elles spéculent pour leur propre compte, souvent même contre leurs clients. Elles vont refaire la même chose cette fois ci. Pourquoi voulez-vous qu’elles changent ?

La deuxième est plus générale, je pense que les économistes de la régulation sont les plus à même de nous aider dans ce moment particulier. J’ai l’impression, avec beaucoup d’autres économistes que notre système est épuisé, et qu’il est urgent de changer de paradigme. Dans cette situation une relance keynésienne ne fera que faire perdurer le système encore un cycle de plus. C’est une bêtise. En 2010, pour Marianne j’avais interrogé Robert Boyer un de nos plus brillants économistes. Il m’avait répondu que « les projets de recomposition / refondation des sociétés font cruellement défaut. En dehors des défenseurs des biens communs mondiaux – le contrôle du climat, l’accès à la santé, les avancées scientifiques – et de l’écologie, il n’y a pas grand chose. En conséquence, une incertitude radicale prévaut, les périodes d’optimisme et de pessimisme vont se succéder. De fragiles reprises économiques vont alterner avec récessions et risques de dépression. Ce tâtonnement planétaire risque de durer longtemps, plusieurs décennies sans doute… ». Cette fois ci il faut tenter quelque chose, c’est urgent. J’ai quelques idées, pourquoi ne pas faire comme les économies du nord et plus particulièrement notre voisin allemand et proposer que les salariés soient représentés dans les conseils d’administration des entreprises au même titre que le capital, cinquante, cinquante ? Cela évitera les délocalisations. Une autre idée, pourquoi ne pas faire comptabiliser aux entreprises la destruction qu’elles entrainent dans la nature…

Quel impact ces risques d'inflation ou de déflation auront-ils sur notre avenir économique à court et moyen terme ?

François Xavier Oliveau: À moyen terme, le risque majeur est probablement la déflation. Les problèmes liés aux chaînes logistiques devraient se résoudre progressivement. Mais la demande va rester très faible. Il n’est pas sûr que les entreprises puissent passer leurs hausses de coûts dans les prix, et leurs marges risquent de souffrir. La survie de beaucoup d’entre elles va être engagée.

L’acteur clé du deuxième semestre sera sans doute la BCE. Un peu d’inflation aiderait certainement les entreprises, mais les leviers traditionnels de la BCE sont épuisés. Elle soutient traditionnellement les prix en facilitant l’émission de monnaie par le biais de la dette. Or l’augmentation du risque des entreprises et des ménages risque de limiter la production de crédit, et l’épargne élevée ralentit la circulation de l’argent.

L’idée de la « monnaie hélicoptère, » une création monétaire directe pour financer l’économie, risque donc de s’imposer, aussi étonnante qu’elle puisse paraître. Elle pourrait prendre deux formes.

La BCE pourrait d’abord annuler une partie des dettes des Etats qu’elle détient à son bilan, de manière proportionnelle à leur poids pour éviter des débats entre Nord et Sud de l’Europe. Cela leur permettrait de financer les dépenses publiques massives nécessaires, sans affaiblir leur capacité d’emprunt. L’opération est aujourd’hui strictement interdite par le traité de Lisbonne, mais on peut imaginer que les Etats se mettent d’accord pour le modifier afin d’autoriser une mesure d’urgence qui leur permettrait tous de réduire leur dette à hauteur de 15 à 20% de leur PIB.

Une autre option serait de distribuer directement de l’argent aux citoyens, sans contrepartie. On peut imaginer pour commencer un montant de 1000 € par personne, enfants inclus, distribués via les canaux fiscaux et sociaux des pays. Cela soutiendrait les prix et la demande si on attend que les chaînes de production et d’approvisionnement soient bien remises en route.

Le message serait extrêmement fort sur le plan social et politique. Un tel dispositif, a priori plus conforme aux traités, devrait être préparé en amont avec les pays membres, le déclenchement restant à la main de la BCE dans le cadre de son mandat de contrôle du niveau des prix.

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