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"Est-ce parce que nous n'avons pas assez de pétrole en Syrie que nous ne pouvons pas  recevoir de l'aide contre la répression féroce du régime Assad ?"
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Portrait d'un journaliste syrien

"Est-ce parce que nous n'avons pas assez de pétrole en Syrie que nous ne pouvons pas recevoir de l'aide contre la répression féroce du régime Assad ?"

Emboîtant le pas à la Tunisie et à l’Egypte, la Syrie s’est elle aussi révoltée au mois de mars 2011 pour tenter de mettre fin à 40 ans d’hégémonie du clan el-Assad. Malgré des dizaines de milliers de morts, l’issue de cette guerre qui ne dit plus son nom est aujourd’hui incertaine. Oppressés par un régime qui commet des crimes aveugles, plus de 20000 Syriens ont fui leur pays pour trouver refuge en Turquie. Mahmoud Hassino, journaliste, est l’un d’entre-eux. Partie 2

Antoine Védeilhé

Antoine Védeilhé

Antoine Védeilhé est journaliste.

Il est l'auteur du blog Ces gens-là.

Voir la bio »

A (re)lire, la partie 1 : En Syrie, on grandit dans le sang

À Istanbul, Mahmoud Hassino vit de petits boulots, des traductions essentiellement. Pas question pour lui de reprendre son activité de journaliste: « Je ne crois pas que ce serait une bonne chose pour un syrien de travailler comme journaliste en Turquie. Il y a beaucoup de journalistes en prison ici, c’est un point commun avec mon pays ». S’il assure ne pas vouloir dire trop de mal du pays qui l’a accueilli, Mahmoud n’est en revanche pas tendre avec le premier ministre turc Recep Tayyip Erdogan : « Je pense que la Turquie fait tout pour maintenir la situation telle qu’elle est parce que si elle fournit des armes à l’Armée Syrienne Libre et que le régime tombe, les Kurdes pourraient récupérer des armes. Et, il y a des risques pour que les provinces frontalières entre la Turquie et la Syrie se transforment en régions Kurdes réclamant leur autonomie, devenant ainsi de nouveaux bastions pour le PKK (le Parti des Travailleurs du Kurdistan qui revendique un Kurdistan autonome) ».

La Turquie, qui partage 800 kilomètres de frontières avec la Syrie n’est pas la seule puissance pointée du doigt par Mahmoud. Le rôle joué par Israël est selon lui prépondérant : « Nous pensons que Netanyahou a demandé à Barack Obama de limiter les pressions sur la Syrie parce que Bachar el-Assad a menacé de pilonner Israël si une coalition internationale intervient ». La Chine et la Russie, qui ont longtemps gelé toutes les négociations proposées par le conseil de sécurité de l’ONU sont elles aussi vilipendées : « Les Chinois et les Russes ont vu dans cette crise la possibilité de vendre des armes à Bachar el-Assad et ils ont profité de la situation ». Et, une fois encore, Mahmoud ne manque pas de critiquer le rôle joué par la Turquie : « Les bateaux russes qui mouillent dans le port de Tartous sont passés par les eaux turques! La Turquie est donc forcément au courant du trafic en cours! ».

Viens alors le temps du débat sur les raisons qui ont poussé une coalition internationale à intervenir en Libye quand la Syrie se contente d’accueillir des observateurs mandatés par la Ligue Arabe ou l’ONU. Bradley Secker, photojournaliste anglais de retour d’un reportage en Syrie au coeur de l’Armée Syrienne Libre et présent dans l’appartement ce soir-là lâche tout fort ce que tout le monde pense tout bas « Vous n’avez pas assez de pétrole en Syrie! ». Si la raison invoquée ne suffit pas à elle seule à justifier l’immobilisme des autorités occidentales, il est vrai que la Syrie, qui dispose de réserves de gaz et de coton notamment n’a pas la richesse en or noir qui avait assuré à la Libye un appui international quasi-immédiat.

Aujourd’hui, plus d’un an après le début du soulèvement, le bilan est terriblement lourd. Les observateurs parlent de plus de 10000 morts auxquels il faut aussi ajouter les milliers de personnes disparues ou arrêtées et qui ne réapparaîtront probablement jamais. Bradley Secker, qui s’est rendu dans des villages détruits par l’armée témoigne : « J’ai vu des gens prendre des morts en photos avant de les enterrer. Ensuite ils placardent les photos dans les villes pour que les gens puissent reconnaître les personnes tuées et ainsi savoir ce qu’il est advenu des disparus ».

En Février, le régime avait feint l’ouverture en organisant un référendum sur une nouvelle Constitution supprimant la prééminence du parti Baas au pouvoir. À peine 57% des électeurs se sont présentés aux urnes pour un résultat de 89% en faveur de la nouvelle constitution. Pour Mahmoud, ce résultat ne daigne pas que l’on y porte la moindre attention : « Pour nous le message était clair, le fait même d’aller voter donnait une légitimité au régime. De toute façon qui pouvait aller voter? Hama était assiégée, Homs était bombardée, Idlib était encerclée ».

Six mois après avoir quitté la Syrie, Mahmoud a vu les rangs de l’opposition s’épaissir de jour en jour. Ses amis les plus pacifistes appuient désormais ouvertement l’Armée Syrienne Libre. Certains ont même pris les armes. « Nous voulions d’une révolution pacifiste. C’est l’armée qui nous a contraint à prendre les armes » assure Mahmoud. Celles-ci sont devenues monnaies courantes aux frontières et des syriens vivent désormais du trafic : « J’ai un ami qui est devenu receleur. En Syrie, tout le monde l’appelle Nicolas Cage » lâche Mahmoud dans un sourire qui tranche avec la tristesse que l’on peut lire dans ses yeux. Bradley qui a rencontré certains de ces nouveaux trafiquants raconte : « Avant, il faisait de la contrebande de cigarettes. Maintenant les armes les ont remplacées. J’ai vu des fermiers transporter des kalachnikovs à dos d’âne ».

Lorsqu’on lui demande si la fin des combats est proche, Mahmoud ne se leurre pas. Six mois, peut-être un an seront selon lui nécessaire pour que la rébellion vienne à bout du régime. Avec le risque que le temps et la puissance du régime essoufflent l’insurrection. De quoi révolter Bradley Secker qui fustige : « En 2003 les Américains n’ont pas attendu d’avoir l’autorisation de l’ONU pour intervenir en Irak. Qu’ils arrêtent de se réfugier derrière le veto du conseil de sécurité et qu’ils prennent leurs responsabilités! ».

A l’heure du bilan, Mahmoud explique pourquoi les Frères Musulmans qui se sont installés au pouvoir en Tunisie à la suite de la Révolution du Jasmin au début de l’année 2011 sont dans une position délicate en Syrie : « Le massacre d’Hama en 1982 a eu lieu suite à une défection d’un groupe de 150 personnes des Frères Musulmans qui s’est armé pour combattre le régime avec la fin tragique que l’on connaît. À cause de ce groupe, des gens qui faisaient confiance aux Frères ont arrêté de les supporter. C’est cette confiance que les frères musulmans doivent désormais reconquérir ». Et pour se faire, les Frères Musulmans usent de nouvelles recettes. Ils insistent sur un pays sécuritaire, la constitution d’une société civile avec des droits pour tout le monde. Même l’orientation sexuelle fait désormais partie de leurs discours. Une révolution pour un parti musulman. Mais pour Mahmoud, il ne s’agit là que de promesses en l’air : « Notre site sur internet affiche notre transparence disent-ils. Mais nous n’y croyons pas».

Aujourd’hui, le plan Annan qui instaure un cessez le feu dans tout le pays est dans une impasse. Mahmoud dresse alors un ultime constat, déchirant : « C’est une guerre désormais. Actuellement le régime se fout de l’avenir du pays. L’armée tue des gens tous les jours. Le clan Assad sait qu’il va devoir partir mais avant il veut détruire les villes qui se sont frottées à lui voire tout le pays s’il le faut.Damas est l’une des plus vieilles villes du monde. Nous avons les plus vieilles églises, les plus vieilles mosquées mais maintenant nous aurons les cafés et les cinémas les plus récents! Bachar el-Assad est en train de détruire le vieil héritage de la Syrie. On peut reconstruire des bâtiments, mais on ne pourra pas reconstruire l’Histoire. Il nous faudra une quinzaine d’années avant de pouvoir dire que nous sommes à nouveau un pays ». Le sourire de Mahmoud s’est effacé de son visage. Seul subsiste un regard vitreux.

Lorsque nous quittons l’appartement où nous nous sommes rencontrés, le Bosphore qui fracture la ville en deux continents se dessine à l’angle de la rue. J’interroge Mahmoud sur la façon dont il compte rejoindre la rive Européenne maintenant que les bateaux assurant la liaison depuis l’Asie ont coupé leur moteur. Le sourire revenu, il me glisse : « Je vis sur la rive asiatique. J’ai peut-être quitté mon pays mais je suis resté fidèle à mon continent! ».

Je viens de mettre un visage sur un de ces 25 000 réfugiés syriens.

Un réfugié à l’esprit libre.

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