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A la rencontre des Américains,
"Fuck the war" (1/2)
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American dream

A la rencontre des Américains, "Fuck the war" (1/2)

Dans son ouvrage paru le 13 octobre, Louise Couvelaire relate ses rencontres avec de jeunes Américains, incarnations des différentes facettes des Etats-Unis. A San Francisco, elle rencontre Colby Buzzell qui a combattu en Irak. Extraits (1/2)

Louise Couvelaire

Louise Couvelaire

Louise Couvelaire a été journaliste au Nouvel Observateur pendant plus de dix ans. Elle a également collaboré au Monde 2 et à la revue XXI. En octobre 2008, elle a publié un essai sur la campagne présidentielle américaine, Desperate White House.

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Il tient son blog moins de deux mois, durant l’été 2004 : « J’écrivais tout le temps mais je n’ai osé mettre en ligne que parce que c’était anonyme. » Il signe ses articles CBFTW, Colby Buzzell fuck the war. Au début, il fait ça pour lui-même. Partout où il va, il transporte un carnet qu’il glisse dans l’une des poches de son treillis. Il n’en parle à personne et se planque pour écrire : « L’armée est une bande de machos, j’avais peur que mes camarades se moquent : “Tu écris un journal !!!!!” »

Il est surpris quand il reçoit des dizaines de mots d’encouragement et de commentaires. Une thérapie collective. Il continue. Rend compte tous les jours : « Je n’essayais pas d’être Hemingway et je ne me prenais pas non plus pour un journaliste embarqué. » Le 5 août 2004, il poste un blog qui raconte une embuscade de la veille : « Men in Black / Mossoul, 4 août 2004. » Les tirs de mortier, les snipers qui visent sa section, les balles qui sifflent dans ses oreilles, les munitions qui commencent à manquer, la panique, la fumée, un lieutenant blessé, le sang, la chaleur, un homme en blanc qui traverse tranquillement la rue, un sergent touché… Bilan : quatorze Irakiens morts, trente et un blessés. Il pense que tous les journaux vont en faire leur une dès le lendemain, mais il ne voit quasiment rien dans la presse. Quelques lignes seulement. « Pour l’armée, pas de nouvelles bonnes nouvelles, moins il y a d’infos, plus ils sont contents. »

Colby ne regarde plus les infos. Dans l’Ohio un vétéran se tire une balle dans la tête, rien. Le lendemain un rappeur meurt, cela fait l’ouverture des JT. Ça le déprime. La guerre de Corée est appelée la « guerre oubliée ». Cette guerre, sa guerre, Colby l’appelle la « guerre invisible ». Comme si l’Amérique ne voulait pas la voir. Jamais il n’avait imaginé que le Wall Street Journal pourrait reprendre son article. Et pourtant, quelques jours seulement après son blog sur l’attaque de Mossoul, le grand quotidien le publie. Anonyme, Colby ne le restera pas longtemps. Sa hiérarchie découvre vite le patronyme de celui qui se cache derrière ces initiales. Il est convoqué et sommé de stopper sur-le-champ ses activités extramilitaires. Sécurité défense oblige. C’est la raison officielle. Il obéit.

En réalité, Colby a des lecteurs. Par milliers. Qui lisent ce qui ne figure pas dans les journaux ni les rapports. Futilité, absurdité, morbidité, réalité… Cette guerre ou une autre, qu’importe, ce n’est pas le sujet. Toutes les guerres. Futiles. Absurdes. Morbides. La réalité. Un récit brutal mais lisible. Apolitique, accessible, efficace. Au point que l’armée a revu sa façon d’écrire ses propres rapports, histoire de mieux convaincre le plus grand nombre, de mieux faire comprendre. Colby tourne la tête, hausse les sourcils, surpris: « Ah bon ? - Oui, l’armée te copie, Colby. »

Comme Matt Pottinger, auteur de « Fixing Intel » (Améliorer le renseignement), un rapport qui dénonce le fonctionnement du renseignement en Afghanistan. Ou encore le « Black Hawk Down » de Douglas Cubbison, un historien militaire qui raconte l’incapacité des troupes américaines à communiquer avec la population locale. Pas de jargon militaire mais des anecdotes à la pelle, ainsi celle de ce soldat qui dit tout haut en arrivant dans un village : « Ces gens me dégoûtent. »


Extraits de American Stories : Ils vont changer l'Amérique (Nil, 13 octobre 2011)

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