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Relancée ou coulée ? Le match des points de vue sur l’Europe
©ALAIN JOCARD / AFP

Situation de l'Union européenne

Relancée ou coulée ? Le match des points de vue sur l’Europe

Alors qu'un plan de relance historique a été adopté pour soutenir les pays de l'Union européenne les plus touchés par la crise de la Covid-19, des tensions sont apparues. Le couple franco-allemand ne semble plus être respecté et chaque membre choisit sa propre voie.

Éric Verhaeghe

Éric Verhaeghe

Éric Verhaeghe est le fondateur du cabinet Parménide et président de Triapalio. Il est l'auteur de Faut-il quitter la France ? (Jacob-Duvernet, avril 2012). Son site : www.eric-verhaeghe.fr Il vient de créer un nouveau site : www.lecourrierdesstrateges.fr
 

Diplômé de l'Ena (promotion Copernic) et titulaire d'une maîtrise de philosophie et d'un Dea d'histoire à l'université Paris-I, il est né à Liège en 1968.

 

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Guillaume Klossa

Guillaume Klossa

Penseur et acteur du projet européen, dirigeant et essayiste, Guillaume Klossa a fondé le think tank européen EuropaNova, le programme des « European Young Leaders » et dirigé l’Union européenne de Radiotélévision / eurovision. Proche du président Juncker, il a été conseiller spécial chargé de l’intelligence artificielle du vice-président Commission européenne Andrus Ansip après avoir été conseiller de Jean-Pierre Jouyet durant la dernière présidence française de l’Union européenne et sherpa du groupe de réflexion sur l’avenir de l’Europe (Conseil européen) pendant la dernière grande crise économique et financière. Il est coprésident du mouvement civique transnational Civico Europa à l’origine de l’appel du 9 mai 2016 pour une Renaissance européenne et de la consultation WeEuropeans (38 millions de citoyens touchés dans 27 pays et en 25 langues). Il enseigne ou a enseigné à Sciences-Po Paris, au Collège d’Europe, à HEC et à l’ENA.

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Atlantico.fr : La semaine dernière a été signé un plan de relance historique pour soutenir les pays de l'Union les plus touchés par la crise de la Covid-19 révélant les tensions entre les membres. Cet accord a-t-il été accouché par une Europe en train de couler ? 

Guillaume Klossa : L’accord du Conseil européen est un accord politique majeur qui renforce l’intégration européenne et donne un signal de sursaut européen au monde.  Trois phénomènes l’ont rendu possible :

- Les Européens, Allemagne en tête, ont rapidement pris conscience qu’il fallait une réponse d’ampleur sans précédent à la crise du Covid 19 et qu’aucun état seul n’était en mesure de faire face aux conséquences économiques et sociales de cette crise sanitaire. Cette nécessité est apparue d’autant plus évidente que contrairement à la crise de 2008, il était clair que les Européens ne pourraient pas non plus compter sur une réponse coordonnée au niveau international.

- Le Brexit a rendu possible des discussions qui étaient impensables tant que Londres appartenait à l’Union Européenne comme celles sur la solidarité financière européenne avec des transferts massifs entre les pays les plus riches et les pays les plus touchés par le Covid, sur un presque doublement du budget européen, sur la capacité d’endettement collective de l’Union via la Commission européenne et donc la possibilité de transformer l’union en puissance financière souveraine.

- Dans un contexte de tentation protectionniste tant en Chine qu’aux Etats-Unis, tous les Etats membres ont compris que leur intérêt vital était la sauvegarde et le renforcement du marché intérieur qui conditionnent leur croissance future et que la seule manière de le faire était un plan de relance sans précédent, qui n’est à mon avis qu’une première étape.

Ce n’est donc pas un accord comptable mais un accord politique et géopolitique d’ampleur.  L’Europe a pris conscience que si elle voulait exister dans un monde qui n’est plus européen, elle devait écrire une nouvelle page de son histoire et que cette crise, qui n’était voulue par personne, était une opportunité de rabattre les cartes.

Eric Verhaeghe : Je nuancerais la question en demandant si l'Europe qui a conclu cet accord est bien encore, ou non, l'Europe du traité de Rome. Autrement dit, s'agissait-il encore d'une construction commune visant à la prospérité collective, avec une sorte d'ambition séculaire d'unir ceux qui étaient divisés autour d'un projet collectif ? Dans la pratique, l'élargissement à marche forcée voulu et mené à la fois par l'Allemagne et par la Grande-Bretagne, montre ses limites : l'Europe est désormais un champ de foire où chacun espère gagner un lot à la machine à sous. Mais on aurait tort d'attribuer l'essentiel de cet état d'esprit aux nouveaux entrants. La France de Macron mérite ici une palme spéciale. Il est extravagant que notre Président se soit précipité le lendemain du sommet sur les écrans de télévision pour expliquer qu'il avait arraché 40 milliards à ses partenaires. Cette déclaration, cette mise en exergue, cette sortie triomphale illustrent bien en quoi l'Europe qui s'est mise d'accord la semaine dernière est une Europe qui a coulé. L'enjeu européen pour la France, c'est de gratter de la subvention, point barre. Et l'on pourrait aller plus loin en affirmant que l'objectif d'une intégration européenne renforcée ne va guère au-delà de la conviction que l'Allemagne (et quelques autres) seront obligés de payer sans possibilité de s'en sortir s'il existait un budget européen. 

De ce point de vue, la génération Macron a profondément transformé le projet européen par rapport à l'idéal de ses fondateurs. L'objet n'est plus de rapprocher ceux qui se font la guerre. L'objet est d'instaurer un vaste mécanisme de transfert financier du nord vers le sud. C'est une sorte de projet pikettien de partage des richesses au niveau continental. 

Le moteur franco-allemand n'est plus respecté et chaque membre choisi sa propre voie. Quelle vision et quelle solidarité existe encore en Europe ?

Guillaume Klossa : Les médias et les politiques ont trop mis en scène les désaccords entre les Etats membres. Cet accord est  en fait l’un des accords d'importance les plus rapides de l’histoire européenne. Il aura été acquis en à peine deux mois. La discussion sur l’ampleur et la nature du plan de relance n’a vraiment commencé qu’à partir du 18 mai avec la proposition franco-allemande d’un plan de 500 milliards d’euros de subventions suivie de la proposition de la Commission européenne d’un plan de relance de 750 milliards d’euros. Quand on voit l’incapacité des États-Unis et de la Chine ces dernières années à se mettre d’accord sur des dossiers majeurs, qu’on assiste à la désagrégation rapide de l’ordre multilatéral, on se dit que l’Union européenne est un modèle de fonctionnement coopératif très efficace, capable en quelques semaines de faire converger des positions radicalement différentes à la base.

À partir du moment où on décide un plan de relance en commun de 750 milliards dont 390 milliards d’euros de subventions consistant à un presque doublement du budget européen et que l’on s’endette en commun jusqu’en 2058, on crée de nouvelles solidarités de fait. C’est la concrétisation d’une solidarité financière sans précédent et on se donne pour la première fois les conditions afin de faire de l’euro la monnaie d’une puissance financière souveraine capable de rivaliser avec le dollar. Potentiellement, si les Parlements des Etats membres valident le plan de relance, c’est une nouvelle page de l’histoire européenne qui s’ouvre.

Eric Verhaeghe : Vous devriez interroger la gauche française, et Macron, sur ce sujet. Lorsque Peugeot a voulu éviter le chômage à 500 de ses salariés en Pologne, en les détachant en France pendant le confinement, tous les adeptes français de la solidarité européenne, les Laurent Berger, les Xavier Bertrand, les Le Maire, se sont précipités pour dénoncer l'opération et prôner le recrutement d'intérimaires français à leur place. Bel exemple de solidarité ! Les Polonais auraient fait la même chose avec des ouvriers français, tous ces bien-pensants auraient hurlé contre le manque de solidarité européenne. Et encore récemment, une directive sur le transport routier a intégré, à la demande de la France, des dispositions protectionnistes qui devraient balayer cette activité en Roumanie. Tout cela au nom de la protection de nos intérêts. Cette directive rejoint le discours dominant en France sur le travail détaché en Europe depuis plus de 10 ans. Nous aimons la solidarité à la façon de Sud Rail ou de la CGT Cheminots : quand elle nous profite. Mais pour peu que les autres nous demandent de payer pour les aider, tout de suite, la solidarité nous intéresse beaucoup moins, et nous la taxons sans complexe de prurit nationaliste. 

De ce point de vue, la solidarité européenne n'est pas différente de la solidarité telle que la gauche l'entend en France : un transfert unilatéral de richesses qui doit toujours profiter aux mêmes. Les Hollandais et les Autrichiens, qui ont fait d'importants efforts budgétaires pour rétablir les grands équilibres de leurs finances publiques ne sont pas dupes de ces prises d'otage sémantiques. Ils sont prêts à payer pour l'Europe dès lors que leurs partenaires européens se prennent en main comme eux-mêmes l'ont fait. 

Face aux menaces extérieures comme celle de la Chine, l'Union-Européenne a-t-elle suffisamment de force pour résister ? 

Guillaume Klossa : Pour négocier efficacement avec la Chine, qui au demeurant ne menace pas sa sécurité et est un partenaire majeur, l’UE doit accélérer son organisation interne. Elle a montré durant cette crise que, malgré un retard à l’allumage en matière de coopération sanitaire, elle avait une capacité de réaction bien plus forte que ce qui était attendu. Ce qui se passe en Europe aujourd’hui, très peu l’aurait imaginé il y a trois mois. L’Union européenne est en train de se doter des moyens de sa puissance. C’est seulement en empruntant le chemin de la puissance qu’elle pourra discuter d’égale à égale avec la Chine. 

Eric Verhaeghe : L'Europe pourrait avoir de la force si elle purgeait son passé. On sait tous que l'Europe est sous tutelle américaine parce que personne ne souhaite que l'armée allemande ne redevienne puissante. Nous vivons ce paradoxe de voir le plus grand et le plus riche pays de l'Union Européenne occupé par l'armée américaine. On notera ce débat surréaliste ouvert par Trump sur le retrait éventuel de soldats américains basés en Allemagne, avec une Allemagne qui s'accommode très bien de cette occupation militaire. Et je n'évoque même pas ici le parapluie nucléaire américain. Mais quelqu'un peut-il sérieusement imaginer une Europe prise au sérieux sur la scène internationale tant que ses membres dépendent des Etats-Unis pour l'engagement de la force nucléaire, et pour mener un combat au sol ?

Dès lors que vous ne posez pas ouvertement la question de notre indépendance militaire, vous répondez à la question que vous posez sur la résistance européenne face à la Chine, ou à d'autres. Il faut reconnaître à Macron une forme de courage puisqu'il a, à l'automne 2018, poser avec une certaine force la question d'une défense européenne. Souvenez-vous : le sujet avait fâché Trump au moment des commémorations du 11 novembre. Trump a rédigé quelques Tweets rageurs, et les Gilets Jaunes ont bloqué les rues. En octobre 2019, Macron a remis le couvert sur le sujet, avant que le débat public français ne soit saturé par la grève historiquement longue contre la réforme des retraites. Je suggère amicalement à tout le monde de méditer sur la difficulté non pas de poser la question de l'indépendance européenne, mais de la résoudre. 

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