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Régis Jauffret  dans la peau de Gustave Flaubert
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Régis Jauffret dans la peau de Gustave Flaubert

Auteur de« Microfictions » « Sévère » et « Papa », Régis Jauffret fait événement avec « Le dernier bain de Gustave Flaubert » (Seuil). Malgré l’oeuvre de René Dumesnil, le travail monumental de Sartre, la biographie de Michel Winock et l’apport d’ exégètes de toutes nationalités- en particulier ceux de la Pléiade- nous n’avions pas de Flaubert intime : c’est fait !

Annick  Geille

Annick Geille

Annick Geille est écrivain, critique littéraire et journaliste. 

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«Emma, Frédéric Moreau, Bouvard et Pécuchet : ces rêveurs sont victimes de leur médiocrité mais aussi de « l’éternelle misère de tout ». Manière de vivre autant que d’écrire, le style est une beauté autonome et vengeresse destinée à dominer la sottise universelle et le langage qui la colporte », dit l’éditeur à propos des quatre mille lettres de Gustave Flaubert (1821-1880) publiées et commentées  dans plusieurs volumes de la Pléiade.

L'année 2021 marque le bicentenaire de la naissance  du géant, auteur  -entre autres - de « Madame Bovary » et de « l’Education sentimentale »  . Régis Jauffret publie dans cet esprit son nouveau roman « Le  dernier bain de Gustave Flaubert » (Seuil), utilisant le concept du «  Dernier  dimanche de Sartre » de Jean-Pierre Enard (+) ( éditions du Sagittaire,  puis« Finitudes »),opuscule qui  relatait en 1978 - soit deux ans avant la mort de Sartre- la dernière journée de l’auteur de la Nausée. Tous ceux qui glosent ici ou là sur le rôle qu ‘aurait joué le créateur de l’existentialisme  dans la French Theory (ultra- américaine ) prouvent surtout qu’ils n’ont jamais lu une ligne de Sartre. Sartre n’a rien à voir avec la « cancelculture ».Ses écrits datent parfois face à la modernité de Camus : l’idéologie date terriblement dans le roman,  le tuant  dès qu’elle s’exprime. L’idéologie, disait Revel, « c’est ce qui pense à notre place ». 

A  propos  des éditions du Sagittaire, leur co-fondateur Gérard Guégan - auteur d’une trentaine d’ouvrages-Prix Freustié 1997 et Prix Renaudot de l’essai 2011 –publie aujourd’hui « Fraenkel, un éclair dans la nuit » ( L’Olivier),portrait de l’éternel fugitif que fut cet ami de Breton: Théodore Fraenkel. « Oublié des livres d'Histoire, il aura connu Vaché et Aragon, Desnos et Tzara, le stalinisme et la guerre d'Algérie. Révolutionnaire dans l'âme, Fraenkel est aussi un amoureux passionné, tel un personnage de la Nouvelle Vague égaré dans un roman de Victor Serge. Beau programme.

Pour revenir à Flaubert tel que vu par Régis Jauffret  dans « Le dernier bain de Gustave Flaubert »,  il s’agit des dernières heures d’un homme de cinquante-neuf ans prématurément vieilli par une dépression chronique, qui lui vaut des crises d’épilepsie récurrentes. Régis Jauffret, qui n’est pas non plus la gaieté sur terre, comme pas mal d’artistes, comprend  parfaitement la déprime congénitale de son personnage : « Désespéré de naître, j’ai poussé un atroce hurlement. (…) je semblais si peu gaillard qu’on attendit le lendemain pour me déclarer à l’état-civil car si j’étais mort entre-temps on en aurait profité pour signaler mon décès par la même occasion ».  Jauffret ose s’emparer du « patron » pour en faire son  narrateur et, concernant Flaubert, cette narration à la première personne affirme une modernité assez « gonflée », mais parfaitement adaptée. L’auteur du « Dernier bain de Gustave Flaubert » a l’art d’utiliser sa science du sujet  pour fabriquer une forme donc un style qui aurait plu à son personnage. La structure du livre est absolument géniale. Elle se donne en trois parties : la première s’intitule « Je » (  soit Flaubert -narrateur, donc :  « Même au zénith de notre relation, je préférais Louise  absente, lointaine, séparée par des heures de chemin de fer » (P. 120)( Louise Collet : le seul amour féminin durable de la vie de Flaubert NDLR). La deuxième partie du livre s’appelle « Il » :  le personnage Flaubert existe à la troisième personne.« Le roman était une dictature où il enfermait des innocents. Des malheureux qui ne pouvaient modifier d’un atome le cours vertigineux de leur destinée. Toute une vie à dévaler la pente pour finir par éclater au fond d’un gouffre » (P.196). La dernière séquence du roman baptisée «  Chutier » permet de découvrir des fragments de texte qui ajoutent de la profondeur et du mystère au déroulé fictionnel.L’auteur de « Papa »  ose le tout pour le tout,  et jonglant avec la psyché de Flaubert, réalise un numéro de voltige sans filet. Kidnappant la statue de Gustave non sans humour, le romancier rend  au mythe Flaubert son humanité. Il réussit ainsi son  meilleur roman. Durant toute la première partie -soit plus de cent- soixante- dix pages, Flaubert nous parle « en direct  live »,si j’ose dire,  si bien que nous sommes propulsés derechef dans son intimité. D’abord stupéfaits, puis délicieusement asservis à ce parti -pris narratif, nous  marchons- que dis-je nous courons comme un seul homme,  décidés à tout entendre et tout comprendre des confidences du personnage Flaubert. Par exemple ceci  qui « dit » tellement bien son génie besogneux (Gustave s’exprime aussi  post-mortem, ce qui donne au récit sa profondeur de champ) : «  Du temps où je vivais, mon plus mauvais souvenir était de n’avoir pu éviter un double génitif quand Madame Bovary découvre dans la chambre de son veuf de mari le bouquet de fleurs d’oranger qui avait servi de bouquet de mariée à sa première femme. L’avant-veille de mon décès je m’étais  demandé si je n’aurais pas mieux fait d’écrire à la place  un bouquet de fleurs séchées puisque le plus souvent les fleurs séchées sont d’oranger. Cependant s’abstenir de préciser la race des fleurs aurait pu conduire certains lecteurs à imaginer des roses, des marguerites. » 

Et à propos du « gueuloir » qui poussait Flaubert à crier ses écrits pour  en vérifier le rythme : « Lorsque mes croisées étaient ouvertes les passants  pouvaient entendre des phrases en cours de fabrication hurlées comme des appels à l’aide ». Régis Jauffret a le même imaginaire que son narrateur. Il le comprend donc à l’absence de virgule près. Lorsqu’on se souvient du fait que Sartre a consacré sept ans et trois volumes  (publiés en 1971 et 1972)à Flaubert , espérant lui offrir  par  cette « anthropologie structurale et historique », une sorte de « roman-vrai », l’ on est d’autant plus surpris de découvrir l’ermite de Croisset vivant non pas dans l’Idiot de la famille, mais chez Régis Jauffret. J’imagine que  l’auteur des Microfictions songeait à ce  narrateur hors du commun depuis longtemps. Il méditait l’angle du futur roman ( la mort, donc, car la Camarde est omniprésente). L’auteur avait lu tous les livres et connaissait par cœur la totalité des théories concernant  le pape des lettres.  Le transformer en cet humain fraternel que nous aimons et comprenons  si bien était une entreprise périlleuse ;  Jauffret a gagné son pari : Flaubert devient  sous nos yeux ce grand écrivain franco-français encré en sa Normandie avec ses petites virées amoureuses bisexuelles ici ou là . « Je continuais à écumer la bibliothèque de mon père,  engloutissant  dans un même appétit  les traités d’anatomie,  l’Histoire des animaux d’Aristote (…)  J’absorbais sans hoquet Molière, Rousseau, Racine,  et Rabelais jusqu’à la moelle » .L’ogre observant cet ogre, c’est le romancier Jauffret,  capable lui aussi d’avaler à toute allure des pans entiers de la vérité de son personnagedont la  grandeur n’a d’égale que sa fragilité. Un fou de lecture dévorant  des  centaines de livres  chapardés dans la bibliothèque de ce géniteur tellement indifférent- médecin-légiste respecté à Rouen,  disséquant sous nos yeux des cadavres encore chauds. Le sang gicle sur ces mains du bourgeois à l’aise dans sa vie quand « L’Idiot de la famille » ( cf. Flaubert vu par Sartre) lui, reste captif d’un prodigieux mal-être ( celui des artistes avant qu’ils ne créent). Le rêve de Sartre qui souhaitait la résurrection de Flaubert dans « L’idiot de la famille » -s’accomplit par Jauffret interposé.  L’auteur de l’Education sentimentale se déploie sous nos yeux dans toute sa complexité. Ce qui lie Jauffret à son personnage, c’est l’expérience  précoce d’une vocation littéraire irrésistible, et une certaine mélancolie chronique, si bien que Flaubert comme Jauffret ont à tour de rôle ce côté sarcastique et drôle des tristes  qui savent l’omniprésence de la mort dans la vie. « Vivement que la mort oblige Régis Jauffret à porter ce niqab de bois vernis qu’on appelle un cercueil » , songe un personnage des Microfictions,  plein de ressentiment.La Faucheuse survient un matin de  mai  1880 chez Flaubert et Régis Jauffret  la peint comme s’il vivait lui- même le dernier matin du monde.  « . J’ai regardé la porte se refermer derrière elle sans savoir que je la franchirai bientôt pour la dernière fois car elle donnait sur ma mort ». Les meilleurs  moments du roman sont dévolus à la ruée des personnages de Flaubert  l’attaquant pendant son agonie. « L’art était la seule chance pour le monde d’exister. » 

« Combien de mots dans sa vie. Les mots pensés, les mots échappés de sa bouche sans laisser de trace, les mots écrits, publiés, perdus, retrouvés, en attente, quelque part étendus sur du papier bouffé par les souris, dans une malle au fond d’une cave ». 

  Nous pensions  connaître Flaubert. Nous le découvrons, dans une intimité inaugurale, car nous ne l’avions jamais de « si près tenu et tant aimé » .Régis Jauffret n’a pas froid aux yeux. Il devient Flaubert, se mettant littéralement dans la peau du « patron ». Oui,  l’art ce n’est pas simple, semblent  chuchoter l’auteur et son  illustre narrateur. Non, il n’y a ni victimes ni coupables,  mais cet Albatros cher à Baudelaire,  empêché de marcher avec ses ailes de géant. 

La preuve est faite désormais que pour écrire une biographie, il  faut et il suffit d’être un grand romancier. 

Le dernier bain de Gustave Flaubert /Régis Jauffret/Le Seuil/21 euros

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La Divine Comédie : permettre à chacun d’atteindre sa vérité profonde.

Le 14 septembre 2021 marquera le 700ème anniversaire de la mort de Dante, auteur de la Divine Comédie, chef-d’œuvre mondialement connu. Dès aujourd’hui, Babel publie une nouvelle traduction de cette  Divine Comédie signée Danièle  Robert, qui signe aussi la préface dont voici un extrait.

  « C’est une expérience intérieure que Dante nous invite à partager sous la forme d’un voyage  long et « tourmenteux » empli de risques, d’angoisses, de découvertes effrayantes, analogues à celles qu’il a effectuée sur lui-même et qu’il relate à partir d’une vision que l’on a qualifiée soit de « visio per sommum » soit de rêve éveillé ; une construction mentale, en tout cas, d’une puissance poétique hors du commun où l’imaginaire et le réalisme sont étroitement mêlés et où l’exploration de toutes les ressources du langage a pour but de permettre à chacun d’atteindre sa vérité profonde. » 

« Nous montâmes vers la lumière ainsi,

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tout comme en parler était juste aussi »

Cette traduction propose en effet pour la première fois en France, dans son intégralité, une lecture du poème qui prend en compte la structure voulue par Dante. C’est en respectant la dimension orale du texte, son mouvement, sa cadence musicale, ses jeux de sonorités, en puisant au cœur même de la création dantesque les éléments caractéristiques de son écriture afin de les transposer en français tout en respectant les spécificités des deux langues, que Danièle Robert relève le défi  afin de nous permettre d’aller plus loin encore dans la découverte de la beauté de ce chef-d’œuvre.

La Divine Comédie/Dante Alighieri / nouvelle traduction de Danièle Robert/Babel/Actes Sud 13 euros et 50 cents

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