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Régionales : le Front National a réussi à sur-mobiliser son électorat tout en progressant dans les terres de l’ouest qui lui résistaient jusque-là
©REUTERS/Pascal Rossignol

Conquête

Régionales : le Front National a réussi à sur-mobiliser son électorat tout en progressant dans les terres de l’ouest qui lui résistaient jusque-là

Le dimanche 6 décembre se tenaient le premier tour des élections régionales. Le FN sort largement en tête des élections, réunissant presque 30% des voix, devant les Républicains et le PS. Retour sur la capacité du parti de Marine Le Pen à avancer dans les terres de ses adversaires.

François Kraus

François Kraus

François Kraus est Directeur des études politiques au département Opinion de l'Ifop.

 

 

 

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Atlantico : Les élections régionales l'ont montré, le FN est en expansion et parvient même à gagner des voix dans certains bastions des partis de gouvernement. Quels sont les régions où il est le plus susceptible de se développer, où il pourrait engranger la plus forte progression ?

François Kraus : Nous n'avons pas encore l'ensemble des résultats à l'échelle d'une commune ou d'un canton précisément. Nous sommes actuellement dans une approche très large et ce qui est intéressant c'est de constater que le FN arrive en tête dans des régions comme le Centre-Val de Loire, qu'il parvient à faire égalité en Normandie – terre de l'ouest, démocrate chrétienne qui basculait à gauche depuis quelques années.

Toutes les terres urbaines, industrialisées, qui connaissent le chômage et les migrants sont historiquement des zones de force du Front National. Elles courent du Havre à Nîmes, en passant par le Languedoc, et longent la Garonne jusqu'à Bordeaux. Ce qu'on observe depuis 2011, soit depuis l'arrivée de Marine Le Pen à la tête du Front National, c'est une homogénéisation du FN. D'une part sur le plan sociologique car il a réussi à dépasser son cœur électoral, concentré sur les catégories populaires. Il s'est étendu aux professions intermédiaires, à un pan de la fonction publique et même dans les catégories supérieures, traditionnellement hostiles à ce genre d'idées. 

D'autre part, sur le plan géographique, on constate qu'il réalise des scores très importants dans les terres du sud de la France. C'est particulièrement vrai dans le Midi-Pyrénées, l'Aquitaine, le Limousin, terres républicaines et de gauche. C'est également vrai pour les terres traditionnellement acquises à la démocratie chrétienne, là aussi de gauche, comme la Bretagne, la Normandie, les Pays-de-la-Loire. Cela reste, bien entendu, des zones de faiblesse par rapport à l'est, mais c'est dans ces terres que le FN obtient ses records de progression : il accapare désormais une part non négligeable d'électeurs de droite, culturellement et générationnellement hostile à ses idées. Il prouve donc qu'une frange de cette population peut passer des Républicains au Front National. Il existe une vraie marge de progression à l'ouest… Quand le FN arrive à 40% en PACA ou dans le Nord-Pas-de-Calais, il lui reste assez peu de catégories dans lesquelles piocher des voix. Ce n'est pas encore le cas en Bretagne, même si les scores finaux seront probablement moins hauts.

Quelles sont aujourd'hui les caractéristiques du vote FN? Peut-on effectivement parler du premier parti de France dans l'électorat ouvrier, par exemple ?

L'avancée du FN ne signifie pas qu'il est la première force politique chez les ouvriers à proprement parler. Dans la mesure où cette population s'abstient très majoritairement (à 60% pour ces élections), c'est l'abstention la première force politique au sein des ouvriers. Chez les ouvriers qui ont voté, en revanche, le Front National caracole. Ils sont 53% à avoir voté pour le FN au premier tour, contre une moyenne d'un peu moins de 30%.

Qu'en est-il des jeunes ? Sont-ils aussi attirés par le Front National qu'on l'entend parfois ?

Globalement, les jeunes se scindent en deux catégories. D'une part la jeunesse encore en étude, plutôt intégrée. D'autre part la jeunesse qui a d'ores et déjà intégré la vie active en suivant des filières professionnalisantes, qui n'a pas toujours de diplôme… Cette jeunesse-là vote très fortement FN. Les étudiants, en revanche, sont plutôt dominés par la gauche. Dans des filières comme le droit ou la médecine, la tendance est généralement à la droite modérée. Le FN, pour des raisons culturelles et de formations (les professeurs sont quasi-systématiquement hostiles aux paradigmes avancés par le Front National), peine à percer dans le milieu étudiant et y demeure assez rare. Quand le niveau de formation est plus basique, les jeunes sont souvent plus disposés à adhérer au discours du FN, notamment parce qu'ils sont plus exposés au marché de l'emploi, à la concurrence internationale…

Qui sont les électeurs qui continuent de "résister" au vote FN ? Concrètement, dans quelle population le parti de Marine Le Pen ne parvient-il pas à s'installer ?

L'essentiel des gens qui votent encore pour les partis traditionnels sont généralement plus âgés. Les 65 ans et plus, par exemple, composent l'un des noyaux électoraux principaux de la droite et du centre puisqu'ils représentent 40%  des votes. Quant à la population qui vote plus à gauche, on y trouve généralement des individus nés entre la génération du Baby-Boom et de François Mitterrand, soit des gens qui atteignent aujourd'hui les 40 ou les 60 ans. Les fonctionnaires et le service public comptent aussi parmi les populations plus imperméables au Front National, néanmoins les choses tendent à changer. Entre les différents statuts, les différentes fonctions, les populations changent et les affinités politiques également. La fonction publique d'Etat, incarnée par les militaires, est plus ouverte au discours frontiste que les enseignants qui penchent généralement bien plus à gauche. De même, les salariés d'entreprises publiques comme la SNCF (qui ne sont pas fonctionnaires, donc) sont souvent très marqués à gauche, votant pour le Front de Gauche. Pour autant, il y en a beaucoup qui sont aussi, du fait de leur exposition, sensible au discours du Front National.

Avec près de 50% de participation, un Français sur deux est allé aux urnes ce dimanche 6 décembre. Qui sont ceux qui se sont (ou ne se sont pas) abstenus et à qui cette abstention a-t-elle profité ? Qui, à l'inverse, en a le plus souffert ?

L'aspect purement géographique de l'abstention a été traité par le ministère de l'Intérieur et ses cartes donnent un bon aperçu de la situation. S'il s'agit d'aborder un côté plus sociologique, on peut dire que l'abstention a le plus touché la gauche. 40% des électeurs mélenchoniste se sont abstenus. 50% de ceux de François Hollande, lors de la dernière présidentielle, ont fait de même. A l'inverse, 60% à 65% des électeurs de droite et d'extrême-droite sont allés voter. La mobilisation différentielle a beaucoup joué en faveur de ces partis. C'est une tendance qu'on observait déjà lors des précédentes élections départementales et européennes.

Dans la mesure où François Hollande et Manuel Valls engrangent une hausse de popularité conséquente, peut-on vraiment parler de claque pour la gauche ? Pourquoi ?

Il est important de distinguer la popularité "sondagière" et la popularité électorale. Le regain de popularité en faveur de l'exécutif était lié à un réflexe légitimiste qu'on observe pratiquement systématiquement en période de guerre ou de conflit extérieur. C'est un réflexe qui a tendance à davantage suivre en faveur de la fonction que de la personne à proprement parler. Ce taux de popularité de François Hollande et de Manuel Valls n'impliquait aucune transformation électorale. Éventuellement, cela aura pu jouer sur quelques points et mobiliser quelques personnes qui avaient décidé de ne pas voter pour sanctionner le Parti socialiste. Pour autant il faut distinguer la popularité de l'exécutif d'une potentielle et traduction électorale.

Que dire du Front Républicain ? Cette stratégie marche-t-elle auprès des Français?

Le Front Républicain répond à une stratégie de communication du gouvernement qui cherchait, entre autre, à faire peur à l'électorat de gauche. L'idée était de dire que le PS se retirerait s'il n'arrivait pas premier et donc de ne pas laisser de choix aux électeurs si ceux-ci ne se mobilisaient pas.

La réussite du Front Républicain (plus que de la stratégie de communication de l'exécutif) dépend beaucoup des climats électoraux locaux. En PACA, par exemple, il est peu probable que Christian Estrosi parvienne à séduire les électeurs de gauche en raison de sa posture très droitière. A l'inverse, Xavier Bertrand et son parcours plus consensuel pourrait mobiliser plus d'électeurs, d'une gauche qui est également plus forte. Au fond, le nord dispose probablement de plus de possibilité de reports que le sud. Il existe un vrai clivage entre la droite dure du sud et celle moins sévère du nord.

Le 7 décembre, Louis Alliot estimait que le FN était désormais le premier parti d'opposition de France. Dans quelle mesure a-t-il raison ? Peut-on dire du FN qu'il est le premier parti de France ?

C'est une évidence. La question ne se pose pas dans la mesure où, en métropole, ils réalisent un score de 28.4% et que Les Républicains – alliés à l'UDI et au MODEM – n'atteignent que les 27%. A trois, ils font moins que le Front National. Si le débat existait lors des départementales ou le FN arrivait légèrement en dessous de l'alliance des droites, il était déjà le premier parti de droite au sens propre. Faire la distinction entre les têtes de listes aux départementales aurait révélé que Les Républicains étaient déjà plus faibles que le Front National. En outre, rappelons que le FN lutte seul contre un conglomérat de trois partis (LR, UDI, MODEM) et parvient néanmoins à tirer les meilleurs résultats. Au vu et au su de ces éléments, il n’y a plus de vraie question à ce niveau : en matière de parti au sens strict, le Front National de facto est le premier parti de France. De là à dire que Louis Alliot est dans le vrai quand il estime que le Front National incarne le premier parti d'opposition, c'est encore autre chose : cela dépend aussi de la perception qu'en ont les électeurs. Ce qu'il est possible de dire, c'est que d'un point de vue de force électorale, c'est indéniable.

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