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Réforme ferroviaire : ce qu’il nous en coûterait de céder aux grévistes SNCF (même pour un projet insuffisant)
©Reuters

Bras de fer

Réforme ferroviaire : ce qu’il nous en coûterait de céder aux grévistes SNCF (même pour un projet insuffisant)

La grève à la SNCF tourne au bras de fer entre des grévistes qui prolongent le mouvement et un gouvernement qui affiche une posture de fermeté. Ce dernier s'est d'ailleurs inscrit dans une logique où tout recul pourrait prendre des proportions considérables.

Bertrand  Rothé

Bertrand Rothé

Bertrand Rothé est agrégé d’économie, il enseigne à l’université de Cergy-Pontoise et collabore régulièrement à Marianne. Il est déjà l’auteur de Lebrac, trois mois de prison (2009) et co-auteur de Il n’y a pas d’alternative. (Trente ans de propagande économique).

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Alain Bonnafous

Alain Bonnafous

Alain Bonnafous est Professeur honoraire à l’Université de Lyon et chercheur au Laboratoire d’Economie des Transports dont il a été le premier directeur. Auteur de nombreuses publications, il a été lauréat du « Jules Dupuit Award » de la World Conference on Transport Research (Lisbonne 2010, décerné tous les trois ans).

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Atlantico : Après sept jours de grève, le bras de fer continue entre les cheminots et le gouvernement. Ce dernier a d'ailleurs fait mine de fermeté face aux grévistes. La question prend une tournure clairement politique. Quel serait le risque pour le gouvernement de reculer maintenant que le Premier ministre a réaffirmé qu'il ne céderait pas ? 

Alain Bonnafous : La question désigne la réponse. Ce serait une lâcheté politique flagrante que de renoncer à une réforme modeste en termes de conséquences sociales au seul prétexte que des syndicats puissants, mais en perte de représentativité, s’efforcent de reprendre des forces en choisissant une position offensive contre cette loi.

Bertrand Rothé :  Je vais me permettre une comparaison en partie disproportionnée. J’ai l’intuition que la stratégie mise en place par Manuel Valls et son équipe est dépassée. J’ai l’impression de revivre des phases de guerre froide. Comme en 1948, à l’époque de Jules Moch et Robert Lacoste, ils craignent des conséquences politiques en chaîne. A l’époque on parlait d’effet domino. "Il ne faut rien céder", sinon tout est emporté. Contre le nationalisme vietnamien sa mise en œuvre a fait beaucoup de ravages : l’utilisation du Napalm, l’agent orange, la petite vietnamienne brulée qui fuit devant les caméras… et il a installé le communisme pour longtemps. Aujourd’hui plus rien ne justifie de telles actions, des comportements aussi rigides, martiaux. Le monde a changé, il faut s’adapter, savoir "conquérir les cœurs et les esprits", c’est cela la réussite, même les militaires s’y sont mis. C’est plus long et moins glorieux mais il semble que ce soit plus efficace.   

Le public observe. Une partie des média essaie de le faire tomber du côté des "otages", c’est une stratégie vieille comme la privatisation de TF1, mais qui a fait tache d’huile. Les sondages disent que les usagers sont excédés. Je pense qu’ils n’ont pas encore choisi leur camp. Il faut se souvenir que les citoyens sont à la fois dans l’arène et sur les gradins des spectateurs. Il y a un effet miroir avec les grévistes. L’attente est longue sur les quais pour les usagers, mais chaque cheminot en grève est aussi un travailleur.

Dernier point et non des moindres. Nos jeunes élites et nos éditorialistes ont la mémoire courte. Se souviennent-ils du plan Juppé de 1995 ? Le contexte est un peu différent. Jacques Chirac s’était fait élire pour lutter contre la fracture sociale, il n’a pas tenté grand chose et s’est vite allongé devant les Allemands. François Hollande devait lutter contre la finance et retourner la courbe du chômage… L’histoire ne repasse pas les plats, mais elle remet souvent le couvert.  

Si les autorités se retrouvent à céder devant un mouvement un peu plus "dur" que la moyenne, cela n'enverrait-il pas le signal que même en période de crise et de restrictions, il suffit pour les syndicats d'être fermes pour obtenir satisfaction ? Un recul du gouvernement n'entraînerait-il pas le début d'une cascade de revendications ?

Alain Bonnafous : Dans la mesure où il n’y a pas d’enjeux majeurs pour les cheminots, par exemple au sens où leur statut serait remis en cause, il est clair que pour les syndicats grévistes il s’agit d’exercer un rapport de force qui a pour objectif de rendre plus accommodante la puissance publique dans les négociations futures. En particulier lorsqu’il s’agira de négocier un cadre social commun aux salariés du ferroviaire, y compris ceux des opérateurs privés. La question sera de savoir jusqu’où les agents de la SNCF pourront accepter de rapprocher leur productivité de celle des salariés des opérateurs privés ou du niveau européen. Tout recul du gouvernement garantirait l’avortement de ces adaptations.

Bertrand Rothé : C’est évidemment leur crainte. Je pense qu’elle est fondée sur une erreur de jugement. En face d’eux, ils n’ont pas une réaction rationnelle. Les gens, les cheminots, les Français ont peur. Et souvenez vous des vieilles thèses de Laborit, devant la peur il y a trois réactions possibles : l’agressivité, le suicide ou la fuite. La fuite est impossible. Depuis trente ans à chaque réforme, les politiques, souvent socialistes, comme Jacques Delors, ont annoncé des lendemains qui chantent. La seule conséquence, ce sont les augmentations du chômage et des inégalités croissantes. Les gens se sentent acculés, ils deviennent agressifs. Il faut faire baisser la pression. La CGT aimerait bien mais la centrale court après sa base, et les cheminots ne veulent rien entendre. Une de leurs peurs c’est de ne pas être écouté, et elle est fondée. En 2005 ils refusent le traité constitutionnel, on – socialistes et UMP – leur impose. Ils votent Hollande pour faire une pause dans la mondialisation, pour tenir tête aux choix allemands. Le président de la République devient quelques jours après son élection le vice chancelier de Merckel - l’expression est d’Emmanuel Todd -. Ils votent alors FN à 25 %. Le président fait une apparition à la télévision pour leur dire qu’il les a compris… et cela continue.

Un recul n'enverrait-il pas également un message politique très favorable à l'aile gauche de la majorité qui gagnerait ainsi en crédit ? La ligne politique de François Hollande et du gouvernement ne deviendrait-elle pas intenable face à l'opposition interne à la majorité si le scénario d'un renoncement se réalisait ?   

Alain Bonnafous : Il est clair que la composante de la majorité qui a des accointances anthropologiques avec la CGT se réjouirait d’une telle reculade.

Bertrand Rothé : Ce n’est pas au PS de faire une telle politique, c’est à l’UMP et à l’UDI.

Le mouvement a tendance a occulter le contenu de la réforme qui visait à préparer l'ouverture à la concurrence du rail en 2019 en rationalisant l'organisation de la gestion du réseau ferroviaire français et en stabilisant sa dette de 44 milliards d'euros. Quelles seraient alors les conséquences d'un renoncement par rapport à l'échéance de 2019 ?

Bertrand Rothé : L'ouverture à la concurrence du rail ? Prenez-vous les cheminots pour des imbéciles ? Nos concitoyens ne sont pas bêtes, les cheminots ont appris. Ils lisent, ils s’informent. Ils savent les conséquences d’une telle politique. Ils ont sous les yeux les conséquences d’un marché qui s’est ouvert à la concurrence. Les télécoms ! Ils se souviennent peut-être de l’arrivée de Free sur le marché. La liesse ! Le prix des communications téléphoniques qui baisse. Et puis à l’occasion d’un problème technique les consommateurs se sont rendus compte que les centres d’appels de Free et des autres opérateurs ont été délocalisés. On a alors parlé de plusieurs milliers d’emplois supprimés. Certains se souviennent des suicides chez France Telecom. Maintenant ce sont les cadres, les agents de maîtrise qui paient. 1 500 licenciements chez Bouygues Télécom ! Combien à venir chez SFR ? Ils savent aussi les fortunes qui se sont constituées sur ces marchés. Les médias se moquent de la Russie et de ses oligarques, et les citoyens français savent que chez nous la privatisation des services publics est à l’origine de très belles fortunes. On nous vante la baisse des prix. Mais nous avons tous, citoyens comme cheminots, de plus en plus l’intuition que la déflation qui arrive va toucher nos revenus. C’est aujourd’hui, c’est demain, cela va arriver assez vite, très vite même. Sous la pression de la concurrence internationale et nationale les salaires vont baisser. Ne nous trompons pas c’est l’objectif de la mise en concurrence. Ce que certains appellent les efforts de compétitivité.

Alain Bonnafous : A regarder de près les performances de RFF et de la SNCF, le moins que l’on puisse observer ces deux dernières années, c’est un certain relâchement dans les résultats comptables comme dans les indicateurs de productivité. Le regroupement de toutes les fonctions du réseau dans une même entité permet d’espérer une amélioration sensible sur les coûts d’entretien, de renouvellement et de gestion de l’infrastructure. La dérive continue de ces coûts, au contraire, ne pourrait qu’aggraver la dette.

Le gouvernement peut-il regagner un peu de son crédit dans l'opinion publique en ne cédant pas aux revendications des grévistes ? Risque-t-il au contraire de détruire les derniers espoirs qu'il lui restait de remonter dans les sondages s'il cède cette fois-ci face à un mouvement impopulaire ?

Alain Bonnafous : Je soupçonne qu’un recul conforterait en effet l’image de faiblesse du pouvoir mais que le maintien d’une loi présentée comme positive ne constituerait pas un exploit historique susceptible de transformer l’image du pouvoir dans le regard des citoyens.

Bertrand Rothé : L’opinion s’est exprimée, maladroitement peut-être, même sûrement. Le FN est aujourd’hui le premier parti français. 25 % des voix ! Les Français ne veulent pas de cette politique, de la mise en concurrence de tous contre tous. Ils ont compris que les réductions budgétaires à venir en période de récession ne font qu’accélérer les choses.

Je pense que si nous continuons comme cela, si le gouvernement continue sa politique, le FN arrivera très vite au gouvernement, et cela malgré les dérapages provocateurs de Jean-Marie Le Pen.

Même si le gouvernement ne doit pas reculer face aux grévistes, cela signifie-t-il pour autant que la réforme proposée va nécessairement dans le bon sens ? Quelles seraient les pistes pour améliorer le contenu de ce qui a été proposé ? Les syndicats pourraient-ils être d'accord avec une amélioration de son contenu ?

Alain Bonnafous : Si les amendements adoptés en commission sont retenus, le pire sera évité concernant le pouvoir du régulateur. En revanche en créant une hiérarchie dans le directoire de l’EPIC de tête en faveur du président de SNCF Mobilité qui aura autorité sur le président de SNCF Réseau, le législateur va choisir un mode de gouvernance qui enlève toute chance de vrai redressement économique de la SNCF. Il suffit d’imaginer ce que seront les propositions de péages que le patron de SNCF Réseau osera défendre face à son supérieur hiérarchique patron de SNCF Mobilité.

 

Pour lire le Hors-Série Atlantico, c'est ici : "France, encéphalogramme plat : Chronique d'une débâcle économique et politique"

 

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