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Un membre d'une association s'entretient avec un sans-abri après avoir distribué des masques, du désinfectant pour les mains, de la nourriture et des boissons en Chine, le 28 mars 2020.
Un membre d'une association s'entretient avec un sans-abri après avoir distribué des masques, du désinfectant pour les mains, de la nourriture et des boissons en Chine, le 28 mars 2020.
©ISAAC LAWRENCE / AFP

Pays en voie de développement

Réduction massive de la pauvreté : le succès chinois occulte la réussite d’autres pays plus inattendus

La Chine a connu un déclin rapide de l'extrême pauvreté au cours de la dernière génération. De nombreux autres pays ont connu des progrès dans le cadre de la lutte contre la pauvreté. Comment expliquer que les baisses spectaculaires de la pauvreté en Afrique ne soient pas plus montrées en exemple ?

Jean-Marc Siroën

Jean-Marc Siroën

Jean-Marc Siroën est professeur émérite d'économie à l'Université PSL-Dauphine. Il est spécialiste d’économie internationale et a publié de nombreux ouvrages et articles sur la mondialisation. Il est également l'auteur d'un récit romancé (en trois tomes) autour de l'économiste J.M. Keynes : "Mr Keynes et les extravagants". Site : www.jean-marcsiroen.dauphine.fr

 

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Atlantico : La Chine a connu un déclin rapide de l'extrême pauvreté au cours de la dernière génération. Mais il existe de nombreux autres exemples moins connus de tels succès dans le cadre de la lutte contre la pauvreté en réalité, selon des données de la Banque mondiale PovcalNet. Quels ont été les principaux facteurs, à l'échelle planétaire, de cette baisse de la population vivant avec moins de deux dollars par jour en 1981 puis en 2019, selon des données de la Banque mondiale PovcalNet ?

Jean-Marc Siroën : La réduction de l’extrême pauvreté dans les pays en développement est d’autant plus forte que la population a continué à croître rapidement ce qui contredit le pessimisme malthusien. Quelques nuances doivent néanmoins être évoquées même si elles ne remettent pas en cause ce constat général. D’une part, certains pays échappent à cette tendance et voient même augmenter leur pauvreté. Par ailleurs, méfions-nous des présentations spectaculaires qui comparent deux années extrêmes, en l’occurrence 1981 et 2019, dans un schéma qui fait croire à une évolution linéaire. Enfin, l’indicateur adopté – moins de 1,9 dollar par jour et par personne – est un seuil bas qui fait abstraction de critères non monétaires (éducation, santé, accès aux ressources essentielles, etc.).

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Cette régression de la pauvreté extrême est d’abord la conséquence de taux de croissance historiquement élevés qui succédaient à des années de stagnation, voire de régression, dans les pays en développement. Cette croissance n’a pas toujours été partagée et dans de nombreux pays t, dont la Chine, les inégalités ont fortement augmenté. Une minorité a alors gagné plus que la majorité mais tous ont gagné, d’où une réduction concomitante de la pauvreté.

Il n’existe pas de modèle unique mais on peut évoquer quelques évolutions assez largement partagées. Après une période d’explosion de la population, la plupart des pays notamment asiatiques ont avancé dans leur transition démographique ce qui signifie une population plus jeune et plus favorable à la croissance ainsi qu’une diminution des naissances qui auparavant pesaient sur le revenu des ménages. Ensuite, la plupart de ces pays ont remis en cause leur modèle d’économie planifiée souvent de type stalinien peu ouverte sur l’extérieur avec une priorité donnée alors à l’industrie lourde au détriment de l’agriculture. Enfin, des pays qui, comme la Chine, ont tiré la demande de matières premières ce qui a favorisé l’augmentation de leur prix. Les pays producteurs ont pu ainsi se soulager du fardeau de leur dette. Enfin, grâce à des réformes du droit de propriété ou à l’innovation technique, la productivité et les rendements agricoles ont augmenté ce qui a permis à la fois d’augmenter le revenu des ménages ruraux, souvent les plus pauvres, et à contenir le prix des biens alimentaires.

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Le succès de la Chine a-t-il éclipsé celui d'autres pays en Asie qui ont connu un recul spectaculaire comme la Birmanie ou le Népal ? Quelle a été leur méthode ?

Il est assez difficile de comparer l’immense Chine et le Népal et on se doute bien que les méthodes ont dû être différentes. Certains pays, comme le Vietnam, l’Indonésie ou le Bengladesh, se sont plus ou moins inspirés du modèle chinois d’intégration dans la chaîne de valeur mondiale en attirant les investisseurs étrangers afin de développer une industrie exportatrice. Mais les succès ne sont pas indépendants les uns des autres : la Chine est un marché pour les pays asiatiques et la proximité a favorisé leur insertion dans une chaîne régionale de valeur elle-même arrimée à la chaîne mondiale ce que ni l’Afrique, ni les pays latino-américains n’ont jusqu’à maintenant réussi à faire.

Les chiffres prometteurs pour l’Afrique via la Guinée, le Burkina Faso, la Gambie ou encore le Cap-Vert sont-ils le signe d’un bouleversement et d’un recul plus global de l’extrême pauvreté en Afrique ? Quelles sont les explications économiques et sociétales ?

La pauvreté a globalement reculé en Afrique aussi, mais de manière moins spectaculaire et plus contrastée. L’Afrique avait pourtant des atouts que n’avait pas l’Asie : l’abondance des matières premières et, pour une partie du continent, des terres riches et fertiles. En fait, l’Afrique est l’exemple même de ce que les économistes appellent la « malédiction des matières premières », un cocktail explosif de déséquilibres macroéconomiques, d’instabilité politique et de corruption. Des pays comme la République démocratique du Congo, la Guinée Bissau ou l’Angola ont même vu leur pauvreté augmenter ! Et puis l’Afrique n’a jusqu’à maintenant pas su aussi bien jouer de ses complémentarités que les pays asiatiques. Cela dit, l’Afrique dispose d’atouts qui invitent à l’optimisme : une structure démographique devenue plus favorable avec une main-d’œuvre jeune et bon marché. Les éventuelles « success stories » de demain seront aussi africaines.

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Comment expliquer que ces baisses spectaculaires de la pauvreté en Afrique ou en Asie ne soient pas plus montrées en exemple alors que la situation de la Chine semblait monopoliser les observateurs ? Y a-t-il un revers de la médaille ? Ces baisses sont-elles en trompe-l’œil ? 

Assez logiquement, les observateurs des pays industriels regardent d’abord les pays industriels où la pauvreté ne diminue plus avec simultanément une augmentation des inégalités en partie réelle, en partie « ressentie ». S’ils se sont intéressés aux pays pauvres c’est d’abord comme opportunité avant de les considérer comme des rivaux. C’est ainsi que la Chine a monopolisé l’attention.

La diminution de la pauvreté dans le monde est réelle mais fragile et des retours en arrière sont toujours possibles comme le montre le cas extrême du Liban, voire de l’Éthiopie, « success story » en devenir aujourd’hui minée par la guerre civile. Certes, certaines causes de cette amélioration sont relativement pérennes comme l’inversion de la situation démographique (avec même un risque de vieillissement dans des pays comme la Chine !) mais il ne faut pas oublier que c’est d’abord le développement qui accélère la transition démographique. Si le prix des matières premières devait rester élevé (bien que cyclique) cet atout pour les pays producteurs qui savent en maîtriser les effets, pourrait tourner au drame pour les pays importateurs. On doit se souvenir de la crise alimentaire de 2007 qui a particulièrement frappé certains pays africains. Avant même la crise du Covid, les pays en développement avaient renoué avec l’endettement ce qui aujourd’hui les fragilise et qui demain pèsera sur les transitions nécessaires qu’elles soient économiques, sanitaires ou climatiques.

Si la baisse de la pauvreté dans les pays les plus pauvres n’est pas un trompe-l’œil, il n’est donc pas acquis qu’elle se poursuive. Et n’oublions pas les pays qui, comme Madagascar, ont vu la pauvreté s’aggraver.

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