Récit national : le tournant narratif d’une nation "en guerre" lors des attentats de 2015 | Atlantico.fr
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Benjamin Netanyahu, Ibrahim Boubacar Keita, François Hollande, Angela Merkel, Donald Tusk et Mahmoud Abbas lors d'une marche le 11 janvier 2015 à Paris en hommage aux 17 victimes dans les locaux de Charlie Hebdo.
Benjamin Netanyahu, Ibrahim Boubacar Keita, François Hollande, Angela Merkel, Donald Tusk et Mahmoud Abbas lors d'une marche le 11 janvier 2015 à Paris en hommage aux 17 victimes dans les locaux de Charlie Hebdo.
©Eric Feferberg / AFP

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Récit national : le tournant narratif d’une nation "en guerre" lors des attentats de 2015

Sébastien Ledoux a publié « La nation en récit » aux éditions Belin. Depuis quarante ans, le récit national hante la France. Il s'est imposé dans les débats politiques et médiatiques, parallèlement aux questions relatives à l'identité. Comment en est-on arrivé là ? C'est en historien que répond ici Sébastien Ledoux. Extrait 2/2.

Sébastien Ledoux

Sébastien Ledoux

Sébastien Ledoux est chercheur en histoire contemporaine à l'université de Paris 1 Panthéon-Sorbonne et enseignant à Sciences Po Paris. Spécialiste des enjeux de mémoire, il a publié plusieurs ouvrages et de nombreux articles sur le sujet.

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La recherche par François Hollande de consensus narratifs sur l’histoire de la nation française est rattrapée par l’actualité dramatique des attentats terroristes des 7‑9 janvier et 13 novembre 2015. La mise en récit de la nation ne s’opère plus à partir de faits du passé mais d’événements du présent qui surgissent par effraction dans la société française. On a souvent évoqué l’effet de sidération provoqué par la tuerie au siège du journal Charlie Hebdo le 7 janvier. Cet effet renvoie directement à ce que Ricœur nomme « l’événement insignifié » qui ne peut être reçu d’emblée dans une chaîne de causalité intelligible : «D’abord quelque chose arrive, éclate, déchire un ordre déjà établi.» Toujours suivant le philosophe, à ce premier temps succède « […] une impérieuse demande de sens […], comme une exigence de mise en ordre » qui passe pour l’État par la mise en récit de l’événement avec des référents reconnaissables car déjà connus des concitoyens. Or, dès le jour de l’attentat de Charlie Hebdo, le mercredi 7 janvier, le cadre interprétatif et narratif de ces actes est donné par le pouvoir en situant la nation et la république comme des références centrales. La dénomination des victimes et le lien avec la nation sont traduits dans ce cadrage par le chef de l’État dans son allocution télévisée aux Français le soir de l’attentat. François Hollande annonce un «moment de recueillement » en hommage à «nos héros […] morts pour l’idée qu’ils se faisaient de la France, c’est-à-dire la liberté ». Le sens donné à leur mort est formulé par le récit traditionnel sur la nation en guerre : honorer la dette envers ceux qui ont défendu les valeurs de la nation et qui sont morts pour elle(s). À travers les journalistes de Charlie Hebdo, c’est la nation qu’ils incarnent qui est attaquée («la nation attaquée en son cœur») et qui doit se mobiliser pour se défendre. Dans ce cadrage symbolique, le président fait référence au passé national et à des valeurs qui l’ont constitué (la liberté) pour conjurer l’acte portant atteinte à la nation et projeter la victoire sur son ennemi : «La France, elle a toujours vaincu ses ennemis justement quand elle a su faire bloc autour de ses valeurs. » Dans cette mise en récit nationale de l’événement effectuée par le chef de l’État, la victoire de la nation est conditionnée au rassemblement de ses citoyens: «Rassemblons-nous face à cette épreuve et nous gagnerons. » Cet appel au rassemblement citoyen pour la défense de la nation attaquée plonge ses racines dans l’imaginaire français élaboré depuis la Révolution française dans une conception éminemment politique et démocratique, formulée un siècle plus tard par Renan avec le « plébiscite de tous les jours » comme seule et unique attestation de l’existence de la nation française. Quelle forme prend ce plébiscite le soir du 7 janvier 2015 ? Il est structuré par l’État dans un rituel de deuil honorant les victimes-héros de la nation qui prolonge le «peuple en armes» (levée en masse de 1793, mobilisation générale du 1er août 1914) en «peuple en larmes ». Le rituel de deuil collectif est organisé pour le lendemain, 8 janvier, autour de l’observation en commun d’une minute de silence mobilisant la nation tout entière.

Le cadrage narratif opéré sur l’attentat qui met en jeu la défense de la nation attaquée n’est pas uniquement le fait du pouvoir politique. L’événement donnant lieu à un traitement médiatique hors norme, il est également nourri par le discours des médias qui se structure autour de l’émotion collective. Par ailleurs, l’attentat de Charlie Hebdo constitue un « choc moral » provoquant des mobilisations immédiates de citoyens. Or, ces mobilisations se font parfois également avec l’emploi de référents nationaux (La Marseillaise entonnée dès le 7 janvier, drapeaux tricolores brandis) dans les réactions immédiates postattentats qui culminent avec la «marche républicaine » du 11 janvier rassemblant environ quatre millions de Français sur l’ensemble du territoire. Ces référents nationaux ne sont cependant pas exclusifs dans ces mobilisations citoyennes. Ils accompagnent d’autres messages symboliques (défense de la liberté de la presse formulée par le « Je suis Charlie », empathie et solidarité à l’égard des victimes, appel à la tolérance, condamnation de la violence), qui peuvent être formulés sans aucun lien avec le référent national, comme l’a montré dans ses travaux le sociologue Gérôme Truc. Les manifestations de non-nationaux sous la forme de messages de solidarité sur les réseaux sociaux ou dans des lieux consacrés à cet effet font également apparaître des communautés extranationales qui se sentent concernées par ces actes et souhaitent exprimer un principe de « commune humanité » sortant de la configuration narrative du récit national.

Si le besoin de s’unir, de se rapprocher, d’être en lien avec les autres pour affronter une épreuve collectivement dans une recherche de sécurité est l’un des ressorts affectifs prégnants des sociétés déjà relevé par le sociologue Georges Simmel au début du XXe  siècle, ce besoin d’unité est renvoyé par le pouvoir politique à la nation qui est déclarée attaquée dans ses valeurs fondamentales par un ennemi qui veut sa perte. Cette mise en récit dramatique mettant en jeu l’existence même de la nation « attaquée en son cœur» (Fr. Hollande) a des effets immédiats sur l’intrigue produite par le pouvoir politique. Des bribes d’une culture de guerre apparaissent sous deux formes dans la réponse institutionnelle à l’événement: l’héroïsation nationale des victimes «morts pour l’idée qu’ils se faisaient de la nation» (Fr. Hollande) – ce qui paraît quelque peu éloigné du rapport que ces journalistes de Charlie Hebdo entretenaient avec la nation en tant que référent –, et la division par deux blocs irréductibles entre un ennemi qualifié de «barbare» et un «nous» (citoyens rassemblés) qui doit se mobiliser publiquement dans une participation au rituel de deuil collectif national.

De manière logique dans ce cadrage narratif, ce sont les enfants, symboliquement porteurs de la perpétuation de la collectivité nationale, qui retiennent l’attention dans la constitution des blocs irréductibles ennemis. Les réactions politiques vives face aux incidents survenus dans certaines classes lors des minutes de silence indiquent une cristallisation des positions propre à une culture de guerre. Le Premier ministre Manuel Valls, qui se présente en première ligne dans le combat de la nation contre le terrorisme islamiste, met le ministère de l’Éducation nationale sous pression pour faire remonter les chiffres de ces incidents, estimés à environ deux cents sur tout le territoire. Une enquête parlementaire est ouverte au Sénat le 22 janvier par des élus de l’UMP qui rendent un rapport en juillet sous un titre éloquent: «Faire revenir la République à l’École. » Entre les auteurs des attentats qui ont suivi un parcours scolaire en France et les prises de distance ou contestations ouvertes de certains élèves à la demande de participation au rituel de deuil national en hommage aux journalistes de Charlie Hebdo, l’école est critiquée pour avoir manqué à sa fonction cardinale de formation de citoyens nationaux. La conjuration du péril mortel pour la nation provoqué par l’attaque qui est ainsi narrée et proposée par l’État passe par une émotion collective organisée dans un rituel de deuil honorant ses victimes, qui a pour fonction symbolique la conservation du groupe national.

 

Attentats du 13 novembre

La nationalisation de l’événement est encore plus marquée avec les attentats du 13 novembre 2015. Les attaques islamistes menées ce soir-là au Stade de France de Saint-Denis, à des terrasses et au Bataclan à Paris sont cette fois indifférenciées et visent à fissurer la collectivité nationale en provoquant un sentiment de peur et de vulnérabilité chez les uns, et un mouvement de ralliement chez les musulmans vivant en France. Le cadre d’une culture de guerre déjà présente dans la réponse de l’État à l’attentat de Charlie Hebdo est renforcé. Ainsi est instauré le 16 novembre un rituel national de deuil en hommage aux victimes. Ce même jour, le président de la République François Hollande déclare la «nation en guerre» devant le Congrès à Versailles, réunissant le gouvernement et les représentants de la nation symbolisant son unité. Enfin, le 27 novembre, une cérémonie d’hommage national aux victimes qui se sont sacrifiées (« le sacrifice de ceux qui étaient tombés à Paris» Fr. Hollande) est organisée dans la cour des Invalides – réservée traditionnellement aux honneurs militaires – alors que le président demande aux Français de pavoiser les rues de drapeaux tricolores ce même jour.

Si la nation est une communauté politique « imaginée comme intrinsèquement limitée et souveraine », les attentats du 13 Novembre vont également entraîner immédiatement un acte de souveraineté par une redéfinition des limites de la communauté nationale. François Hollande annonce devant le Congrès le 16 novembre le projet d’intégrer dans la Constitution une déchéance de la nationalité pour les binationaux nés Français. Du point de vue politique, ce projet est motivé chez François Hollande par un geste à l’égard du camp de la droite pour cimenter une unité du pays qui lui paraît menacée face à des attaques qualifiées d’actes de guerre. Ce projet de déchéance de nationalité aura en fait des effets clivants délétères dans son propre camp et dans l’opinion. S’il est activement soutenu par le Premier ministre Manuel Valls, il est critiqué par une partie du gouvernement (démission de la garde des Sceaux Christiane Taubira) et de sa majorité. Cette division, ajoutée à des protestations multiples émises dans l’espace public dans les mois qui suivent, conduit François Hollande à retirer le projet de révision constitutionnelle le 30 mars 2016.

Alors que les attentats terroristes se poursuivent sur le sol français après 2015, la ritualisation de l’hommage de la nation à ses victimes-héros se sacrifiant pour elle se poursuit également, témoignant un tournant narratif durable du pouvoir exécutif. La création en juillet 2016 d’une nouvelle décoration, la «Médaille nationale de reconnaissance aux victimes du terrorisme », institutionnalise cette intrigue narrative de reconnaissance de la nation à ceux qui sont morts pour assurer son existence. Tandis que la pratique de l’hommage national restait jusque-là plutôt rare pour les soldats morts en opération extérieure (OPEX), François Hollande rend un hommage national aux Invalides le 20 avril 2016 à trois soldats décédés au Mali. Dans l’entre-deux-tours de l’élection présidentielle, le chef de l’État décide de rendre un hommage national le 25 avril 2017 dans la cour de la préfecture de Police à un policier tué par un terroriste sur les Champs-Élysées.

Si la mise en récit de la nation connaît ainsi une inflexion guerrière autour du diptyque « sacrifice des héros-victimes pour la défense de la nation/dette de la nation les honorant » à partir de 2015, en réponse aux attaques terroristes menées sur le sol national, la campagne présidentielle de 2017 voit le retour de thématiques antérieures situant de nouveau le récit national comme un marqueur politique majeur.

A lire aussi : L’offensive narrative sur la nation lors de la campagne électorale de Nicolas Sarkozy en 2007 

Extrait du livre de Sébastien Ledoux, « La nation en récit », publié aux éditions Belin

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