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Raymond Aron : "La France libre ne fut jamais une revue gaulliste"

Laurent Wetzel publie "Vingt intellectuels sous l'Occupation : Des résistants aux collabos" aux éditions du Rocher. L'historien reconstitue les tempéraments, les motivations et les convictions de ces intellectuels confrontés au plus grand désastre de notre histoire. Extrait 1/2.

C’est lorsque éclate la guerre que, de « spectateur », Raymond Aron devient un « spectateur engagé ».

En septembre 1939, Raymond Aron avait été affecté dans un poste météorologique. Pendant la drôle de guerre, il travaillait à une étude sur Machiavel. Lorsque intervint la déroute, il put rejoindre Saint-Jean-de-Luz et s’embarqua sur un paquebot, où se trouvait René Cassin, à destination de l’Angleterre. Il arriva à Londres le 28 juin 1940, et s’engagea dans la compagnie des chars d’assaut des Forces françaises libres. Comme on le trouva trop âgé pour être dans un char, on le transforma en comptable de cette compagnie qui était en partance pour Dakar. Il fut alors contacté par André Labarthe, chef du département de technique à l’état-major de la France libre, qui lui demanda de participer à la rédaction d’une revue mensuelle, La France libre, dont il était le directeur. De 1940 à 1945, Raymond Aron y publia, en les signant René Avord ou R.A., des dizaines de chroniques, analysant, entre autres, la situation politique et économique de la France soumise à la domination allemande.

Créée à l’instigation du général de Gaulle, La France libre était un organe de presse indépendant de la France libre : « Elle ne fut jamais une revue gaulliste. » L’une des principales raisons en était le refus manifesté par Raymond Aron de condamner l’armistice et même certains tenants de la Révolution nationale. Qu’on en juge par ces quelques citations extraites de ses Mémoires :

« L’armistice sauva quelques millions de Français des camps de prisonniers; la zone non occupée améliora la condition d’une moitié des Français; le souci d’épargner le sang français pouvait légitimement influer sur l’esprit des hommes d’État. »

« J’inclinai à croire que l’armistice avait été inévitable. En tout cas, ceux qui l’avaient signé ou accepté ne me paraissaient pas, de ce fait, déshonorés. Les magistrats qui instruisirent le procès Pétain ne retinrent pas l’armistice lui-même parmi les chefs d’accusation. Le Général, dans ses Mémoires, ne pardonne pas aux magistrats leur refus. Puisqu’il revendiqua la légitimité depuis le 18 juin 1940, puisqu’il emporta avec lui cette légitimité à Colombey-les-Deux-Églises en janvier 1946, l’armistice devait être criminel, et l’appel du Général l’expression authentique de la France, encore inconsciente d’elle-même. »

« Il faudrait bien, pour reconstruire la France, en exclure le moins possible de “traîtres”. Traîtres, les collaborateurs, oui ; traîtres, les tenants de la Révolution nationale, certainement non. Ceux qui regrettent aujourd’hui, à froid, que l’épuration n’ait pas frappé tous les tenants de la Révolution nationale en tant que tels, se conduisent en fauteurs de guerre civile. Même en 1941, je ne m’abandonnai pas à ces passions basses. »

Dans Le spectateur engagé, Raymond Aron ajoutait :

« La revendication de légitimité du général de Gaulle, qui rétrospectivement lui a été accordée, sur le moment était difficilement acceptable. La légalité du gouvernement était peu discutable, en ce sens qu’il y avait eu un vote de l’Assemblée nationale. »

Ce que Raymond Aron n’aimait pas non plus dans le gaullisme, c’était « le culte de la personnalité qui avait commencé de manière immédiate », « une espèce de fanatisme gaullien », voire une menace pour les libertés. En témoigne notamment la confidence qu’il a faite, en juillet 1942, à Daniel Cordier, le secrétaire de Jean Moulin :

« Puisque vous retournez en France, je vous demande un service pour la liberté : dites aux résistants qu’à la Libération, ils devront s’opposer par tous les moyens aux ambitions du Général. Sinon, ce sera une catastrophe pour la France. »

Daniel Cordier en fut stupéfait : « Consterné par ce que j’entends, je ne comprends pas ce déchaînement passionnel de la part d’un homme aussi raisonnable. »

Mais, à partir de novembre 1942, c’est-à-dire du débarquement allié en Afrique du Nord et de ce qu’il estima être la soumission totale du régime de Vichy à l’Allemagne nazie, Raymond Aron n’accorda plus la moindre excuse au maréchal Pétain et émit de moins en moins de réserves au sujet du général de Gaulle. Il s’en expliqua dans sa dernière Chronique de guerre :

« En novembre 1942, les hommes de Vichy ont laissé passer l’occasion. Leur gouvernement, sans flotte, sans empire, c’est-à-dire sans monnaie d’échange, se dégrade peu à peu en un simple instrument de l’ennemi. L’évolution s’achève lorsque les “gangsters” au pouvoir, Darnand, Déat, Henriot, deviennent ministres et poussent la répression contre les résistants. Les miliciens sont des soldats hitlériens. Ils redoublent la fureur allemande de leur propre fureur fratricide. Pétain continue de couvrir de son nom, Maurras de sa dialectique, l’entreprise infâme des traîtres obstinés au service du tyran aux abois […]. Il y a présomption de culpabilité, à l’égard de ceux qui ont suivi jusqu’au bout les sept étoiles du vieillard fétide.

Si, aujourd’hui, l’autorité morale de la France n’est pas trop entamée, nous le devons à l’Appel du 18 juin, celui qui maintenait la France dans la guerre et assurait la continuité de la Résistance, le retour de l’honneur français. »

Et Raymond Aron de conclure, par ces mots, cette ultime Chronique :

« Si l’épuration avait été mieux conduite, si les principaux responsables avaient été rapidement et solennellement châtiés, il eût été plus facile de se désintéresser des lampistes, d’éviter qu’une partie de l’opinion proteste contre les excès de l’autre et contre les insuffisances de l’épuration. Mais laissons les regrets. Il ne s’agit plus de regarder en arrière. L’espoir n’est pas d’arracher soudain les Français à eux-mêmes, à leurs préjugés, à leurs passions, mais de les unir dans une tâche commune, de leur proposer une grande œuvre à édifier ensemble. »

Extrait du livre de Laurent Wetzel, "Vingt intellectuels sous l'Occupation: Des résistants aux collabos", publié aux éditions du Rocher

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