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La question du racisme anti-blanc est soulevée dans d'autres pays européens, mais se pose parfois dans d'autres termes.
La question du racisme anti-blanc est soulevée dans d'autres pays européens, mais se pose parfois dans d'autres termes.
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Black, blanc, beur

Racisme anti-blanc : la question se pose-t-elle ailleurs en Europe (et comment) ?

En dénonçant l'existence d'un "racisme anti-blanc" dans certains quartiers difficiles Jean-François Copé a créé la polémique. Ce débat est-il propre à la France ou existe-t-il aussi chez nos voisins européens ?

Stéphane François,Michel Wieviorka et Hugh Schofield

Stéphane François,Michel Wieviorka et Hugh Schofield

Stéphane François est politologue et historien des idées. Spécialiste de l'extrême droite, il est aussi chercheur au sein de l'IDPSP de Rennes et du laboratoire "Culture et société en Europe" à l'université de Strasbourg.

Michel Wieviorka est directeur d'études à l'Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociale (EHESS). Il a notamment publié Pour la prochaine gauche aux Editions Robert Laffont et Evil chez Polity.

Hugh Schofield est correspondant en France pour la BBC.

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Atlantico : Dans un livre publié le 28 septembre, "Manifeste pour une droite décomplexée", Jean- François Copé souhaite "briser un tabou" en dénonçant l'existence d'un "racisme anti-blanc" dans certains quartiers difficiles. Ce débat est-il une spécificité française ou existe-t-il des débats du même type dans d'autres pays européens ?

Stéphane François : Il y a des discussions de ce type dans d’autres pays, qui sont liées aux débats sur la substitution ethnique (le "grand remplacement" cher à Renaud Camus ou Jean Raspail). On trouve généralement ces débats dans les pays à forte immigration arabo-musulmane, comme la Belgique ou les Pays-Bas. On trouve aussi des débats de ce type en Grande-Bretagne depuis les années 1970. Voire même dans la Russie post-soviétique : il s’agit pour ce pays d’un débat mis en avant par l’extrême droite russe pour condamner les migrations de populations caucasiennes et justifier les ratonnades anti-caucasiennes. Le thème du "racisme anti-blanc" est en fait un thème porteur pour les différentes formations identitaires européennes, certains agissant par la violence, tandis que d’autres, refusant les violences physiques, développent un discours agressif.

Michel Wieviorka : L'idée qu'une minorité puisse être raciste par rapport aux blancs est une idée qui circule aux Etats-Unis et en Europe, mais le débat français est particulier. C'est un thème d'extrême droite repris à l'occasion d'une opposition politique entre les deux candidats à la présidence de l'UMP. 

Hugh Schofield : On assiste à ce genre de débats en Angleterre mais avec beaucoup de timidité car il s’agit d’une question très sensible. On l’aborde avec beaucoup de précautions pour ne pas heurter certaines sensibilités. Certains politiciens ont évoqué cette question et ce ne sont pas forcément des politiciens de droite. La personne qui a le plus évoqué cette question est en fait un député du parti travailliste (ndlr : gauche), Phil Woolas. Sa circonscription connaît une forte immigration pakistanaise. Ce député parle franchement d’un racisme anti-blanc même s’il est de gauche.

Il y a des politiciens et des intellectuels qui disent qu’il existe des racismes de toute sorte et qu’il ne faut pas s’en cacher. En Angleterre il est même plus facile d’évoquer cette question lorsque l’on se situe à gauche de l’échiquier politique. A droite, on craint d’être accusé de proximité avec l’extrême droite. A gauche, seules quelques voix s’élèvent. Comme en France, cette question est liée à l’extrême droite.  

Le débat se porte aussi sur la discrimination contre les blancs en ce qui concerne la distribution des allocations sociales. Le parti travailliste craint que la classe ouvrière blanche bascule à l’extrême droite si on ne parle pas de ces questions. 

Quels sont les pays qui ont soulevé cette question ? Le débat a-t-il été posé dans les mêmes termes ?

Stéphane François : Le débat se pose parfois dans les mêmes termes, en particulier là où il y a une mouvance identitaire structurée et dynamique (Belgique, Pays-Bas, Italie notamment). Il est d’ailleurs symptomatique de voir que ces différents mouvements tentent régulièrement de se fédérer sur le thème commun de la défense de la "race blanche". Ainsi, depuis 2005, différents groupuscules identitaires se rencontrent : en Espagne en novembre 2005, en juin 2006 en Russie, et en Belgique la même année. A chaque fois, il s’agit de défendre la "race blanche" contre l’islamisation et la mondialisation. Et surtout de défendre les "blancs" contre les "autres", vus comme des hordes d’envahisseurs racistes, avides des systèmes sociaux des pays européens…

Michel Wieviorka : Le fait d'accuser des gens qui ne seraient pas blancs d'être des racistes anti-blanc et d’en faire un argument politique me semble très français.

Dans d'autres pays, il peut y avoir des minorités qui se mobilisent mais on ne les accusera pas d'être racistes contre les blancs, on les accusera plutôt de mettre en cause la nation, les valeurs collectives. Avec le terme "anti-blanc", on est dans la pure racialisation. Copé aurait pu parler de racisme anti-Français, mais il a employé le terme "anti-blanc".Je trouverais les critiques qui disent qu'il y a du racisme anti-Français plus virulentes et plus efficaces. 

Hugh Schofield : D’abord, au Royaume-Uni, ce n’est pas vraiment un débat, ce discours n’est pas très répandu. Le débat est posé en termes d’immigration, d’islam, de valeurs. Si le débat existe, il est davantage lié aux craintes que soulève l’islam.

En France le thème du racisme anti-blanc ou anti-Français a longtemps été préempté par le Front national. Ce thème a-t-il aussi été instrumentalisé par les autres partis populistes européens ?

Stéphane François : Oui, ce type de discours a été instrumentalisé. Comme en France, ce débat a été repris par différentes formations populistes, ou par la frange démagogique de certains partis de droite et/ou d’extrême droite, comme aux Pays-Bas, en Belgique, en Italie ou au Danemark. Dans ces pays, la dénonciation du "racisme anti-blanc" est toujours corrélative d’une condamnation d’une supposée islamisation du pays. Ce type de discours est un thème classique de ces partis.

Hugh Schofield : Il s’agit clairement d’un des thèmes de l’extrême droite, mais en Angleterre le parti d’extrême droite est un petit parti qui n’est pas comparable au Front national. Il ne s’agit pas d’un débat national et ces questions ne sont soulevées qu’à l’occasion de faits divers. Je ne dis pas que ça n’existe pas, on en parle bien sûr. Mais le problème en France est que dès lors que l’on soulève ces questions, on est accusé d’être d’extrême droite.

Lors de la dernière campagne présidentielle, beaucoup d'observateurs ont noté un rapprochement entre la droite classique et l'extrême droite. A-t-on constaté la même évolution dans les autres pays européens ?

Stéphane François : Oui, mais ce phénomène n’est pas récent, loin de là. Il y a eu l’exemple italien, avec la participation aux différents gouvernements Berlusconi de la Ligue Padane d’Umberto Bossi et de partis postfascistes comme l’Alleanza Nazionale de Gianfranco Fini qui, il est vrai, dans ce dernier cas a vu son discours idéologique évoluer. Avant lui, il y eut le cas de la participation du FPÖ de Jorg Haider (parti nationaliste, ndlr) en Autriche, qui fit pourtant grand bruit dans les médias à l’époque… En fait, le problème vient surtout de certains observateurs qui ont toujours l’impression de découvrir l’eau tiède. Il faut réfléchir sur la longue durée, dans une optique comparatiste. Contrairement à ce que l’on peut lire sur l’idée d’un cordon sanitaire séparant la droite de l’extrême droite, il y a toujours eu entre les deux des passerelles, y compris en France, avec certains milieux gaullistes ou giscardiens.

Michel Wieviorka : Ce sont évidemment des grandes questions, mais qui peuvent prendre des formes différentes d'un pays à un autre. Si vous allez en Italie, il s'est passé presque l'inverse. Vous aviez une extrême droite vacillante qui s'est transformée pour devenir un parti respectable. Si vous allez dans l’Angleterre des années 1970, vous n'avez pas d'extrême droite parce que le discours du Front national était porté par la droite classique. Il y a des cas de figure différents d'un pays à un autre mais à chaque fois la question est posée.

La question se pose partout en Europe au sujet des droites classiques : doivent-elles inclure dans leur sein des thématiques de l’extrême droite ou doivent-elles plutôt s’allier à l’extrême droite ? Si l’on réfléchit à l’échelle des  trente ou quarante dernières années, ce phénomène n’est ni propre à la France, ni propre à la période actuelle. Le Front national en France s'est constitué en 1972, mais est apparu comme une force politique en 1983, à l’occasion d’une élection partielle à Dreux où le candidat d'extrême droite, Jean-Pierre Stirbois, avait fait alliance avec la droite classique. La question de faire alliance avec l’extrême droite s’est à nouveau posé dans les années 1990, lors des élections régionales.

Hugh Schofield : Le parti conservateur de David Cameron a viré vers le centre. Tout l’enjeu pour David Cameron a été de désintoxiquer l’image des conservateurs. Les conservateurs craignent toujours d’être accusés d’être le parti des riches et afin d’éviter ce types d’accusations, le parti conservateur à viré vers le centre. 

La crise a-t-elle contribué à faire émerger ce thème ?

Stéphane François : Oui, la crise, ainsi que la fragmentation communautaire de nos sociétés, a joué un rôle dans l’émergence de ce type de discours. Cependant, ce thème a pris de l’ampleur à la suite des différentes campagnes sur la supposée incapacité des musulmans à s’intégrer dans les sociétés occidentales. Vers 2003, le Bloc Identitaire associait islamisme, "racailles" et "racisme anti-blanc". Le pseudo-débat sur l’identité nationale a aussi favorisé l’expression de ces discours dans les médias. De fait, nous devons bien le reconnaître, cette synthèse a eu un beau succès, comme nous pouvons le voir avec sa récupération par M. Copé.

Michel Wieviorka : En période de crise, les propos racistes ont plus d'espace de façon générale. Mais ces mêmes thématiques pourraient émerger à des périodes moins tendues. L'idée d'un racisme anti-blanc est arrivée dans le débat public avant 2008/2009. La crise exacerbe les conduites de haine, de racisme et de xénophobie, c'est une thématique qui a un espace de toutes manières.

Hugh Schofield : Je ne crois pas. L’Angleterre est un pays beaucoup plus à l’aise en termes de "races". Nous avons pu nous réinventer cette année, notamment grâce aux Jeux olympiques. Je crois que nous avons fait la paix avec ce que nous sommes, c’est-à-dire des citoyens avec des origines très variées. 

Le thème du racisme "anti-blanc", bien qu'utilisé par les mouvements populistes, ne recouvre-t-il pas malgré tout certaines réalités ?

Stéphane François : Effectivement, ce thème n’est pas sans fondement comme l’ont montré les recherches d’un jeune chercheur, Tarik Yildiz. S’il n’est pas marginal, il n’en reste pas moins minoritaire. Ceci dit, il est très difficile de mesurer cette forme de racisme : elle n’est pas prise en compte par la Commission nationale consultative des droits de l'homme (CNCDH). Des insultes telles que "sale juif", "sale noir", "sale arabe" sont punies par la loi, pas "sale blanc", qui relève pourtant du même champ sémantique. Nous devons bien reconnaître qu’il relève d’un tabou. Et c’est bien dommage. L’extrême droite s’en est emparée, la gauche morale le dénie et la recherche en pâtit…

Michel Wieviorka :  Oui, vous retrouverez dans certains discours l’idée d’une domination qui s'exerce par les blancs et pour les blancs, mais je pense que les discours racistes qui seraient portés par des minorités ne sont pas proprement anti-blancs. Je pense qu'ils sont anti-Français, antisémites, qu'ils peuvent être éventuellement portés par une thématique de type religieuse. La notion de racisme anti-blanc signifierait que quiconque est blanc appartiendrait à une race différente qu'il faut détester. Ce n'est pas ça, y compris dans ce que veut dire Copé.

Il y a peut-être des minorités, elles-mêmes racialisées, qui s'en prendraient aux dominants. Certes, les dominants sont blancs, mais ils ne sont pas désignés comme blancs. Ils sont désignés comme bourgeois, comme riches, comme français. Ce sont des facilités de langage et c'est un clin d’œil au Front national qui a utilisé l'expression, mais dans l'ensemble c'est une thématique excessive. Cette thématique oublie qu'il y a dans ce pays des dominants et des dominés, et qu'avant de parler du racisme exercé par les dominés, il faut quand même parler du racisme par les dominants.

Hugh Schofield : Ce problème existe probablement Outre-manche, mais je ne voudrais pas l’exagérer. Ce sentiment existe dans la classe ouvrière, qui a notamment l’impression de subir une certaine discrimination vis-à-vis des aides sociales.

Pendant un temps, nous avons eu le sentiment que l’idée du multiculturalisme avait échouée. Mais il y a quelques années nous avons assisté à un regain de fierté dans le drapeau anglais. Et nous parlons avec beaucoup de confiance du fait d’être Anglais. On assiste à une sorte de fusion et les tensions diminuent, même si elles ne disparaissent pas.

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