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Centrafrique vote élections
Centrafrique vote élections
©ALEXIS HUGUET / AFP

Elections

Quels enjeux pour les scrutins présidentiels et législatifs au Niger et en Centrafrique ?

Les citoyens centrafricains et nigériens se rendaient aux urnes ce dimanche 27 décembre dans le cadre d'élections présidentielles et législatives. Emmanuel Dupuy revient sur le contexte politique et sur les enjeux de ces élections.

Emmanuel Dupuy

Emmanuel Dupuy

Emmanuel Dupuy est président de l'IPSE (Institut Prospective et Sécurité en Europe). Spécialiste des questions de sécurité européenne et de relations internationales, il a notamment été conseiller politique en 2011 auprès de la Task Force Lafayette (forces françaises en Afghanistan). Délégué général des Centristes chargé des questions internationales et de sécurité. 

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L’élection présidentielle, couplée avec celles des législatives, était organisée le 27 décembre au Niger. Quels sont les enjeux de ce double scrutin ?

Emmanuel Dupuy : Indiscutablement, ce sont les questions sécuritaires et sanitaires qui seront au cœur de ce scrutin présidentiel, couplé avec les élections législatives. Ce sont ainsi 7,4 millions de votants - sur une population de presque 23 millions d’habitants - qui auront à trancher entre continuité et alternance.

Ce scrutin advient, du reste, dans le contexte d’une nette augmentation du nombre de cas confirmés de covid-19 passé à 2258 cas au 14 décembre 2020.

Ce scrutin cumulé, verra ainsi l’actuel président de la République, Mahamadou Issoufou ne pas briguer un troisième mandat, après son élection en 2011 et sa réélection en 2016.

L’actuel président de la République, qui a cédé en 2013, la présidence du parti au pouvoir, le Parti nigérien pour la démocratie et le socialisme (PNDS-Tarayya) à Mohamed Bazoum, alors ministre des Affaires étrangères, a choisi ce dernier pour lui succéder en avril prochain, date de la fin « officielle » du mandat de l’actuel président.

Il est vrai que l’invalidation par la Cour Constitutionnelle, sur fond de condamnation en 2017 pour « supposition d’enfants » et de facto de son casier judiciaire le rendant inéligible, au titre de l’article 8 de la Constitution nigérienne, du principal opposant, Hama Amadou rend service à Mohamed Bazoum. Nonobstant la grâce présidentielle dont il a pu bénéficier, la voix et plume de l’ancien premier ministre (1995-1996 / 2000-2007) et ancien président de l’Assemblée nationale du Niger (2011-2013), Hama Amadou, qui préside le Moden Fa Lumana (Mouvement démocratique nigérien) ne sera, sans doute, pas de nature à remettre en cause la probable élection de Mohamed Bazoum, qui avait démissionné de son poste de ministre de l’Intérieur pour mieux faire campagne.

Reste à savoir si cette élection aura lieu dès le 27 décembre, dès le premier tour du scrutin, ou le 21 février, si deuxième tour, il y a…

Alors que le président sortant, Mahamadou Issoufou ne se présente pas, c’est Mohamed Bazoum, qui semble être le « dauphin » du président sortant. Peut-on s’attendre à un scrutin serré ?

Les trente candidats en lice - in fine retenus par la Cour Constitutionnelle, le 13 novembre dernier -  sur les 41 dossiers présentés, ne pourront, sans doute, mettre en péril l’élection de celui qui se présente comme le digne successeur de Mahamadou Issoufou, sur fond d’aggravation du climat sécuritaire, eu égard à la recrudescence des attaques terroristes sur plusieurs points du territoire.

Parmi les trente candidats qui se présenteront, le 27 décembre, contre le « dauphin » du président Issoufou, trois sont à signaler plus précisément, quoique vraisemblablement incapables de perturber la probable continuité au pouvoir du Parti nigérien pour la démocratie et le socialisme (PNDS).

Il y a, aussi, l’ancien « putschiste », le général Salou Djibo, qui exerça, la présidence du Conseil suprême pour la restauration de la démocratie (CSRD), entre la date du putsch militaire du 18 février 2010 qui renversa le président démocratiquement élu Mamadou Tandja, décédé il y a quelques semaine et l’élection présidentielle d’avril 2011, qui amena au pouvoir Mahamadou Issoufou. Néanmoins, Salou Djibo, investi par le parti Paix Justice Progrès ( PJP - Génération Doubara) semble peu enclin de pouvoir réussir son pari, visant à « faire de la politique autrement », comme ce dernier aime pourtant à la rappeler.

Par ailleurs, il y a l‘ancien Premier ministre, Seini Oumarou, qui fut à la tête de la Primature entre 2007 et 2009. Investi par l’ancien parti unique, au pouvoir entre 1999 et 2010, le Mouvement national pour la société du développement (MNSD), ce sera sa troisième tentative électorale.

Enfin, à défaut de la candidature invalidée d’Hama Amadou, mentionné précédemment, il y aussi l’ancien président Mahamane Ousmane, qui exerça la Magistrature Suprême, entre mars 1993 et janvier 1996, avant d’être renversé par le Colonel Ibrahim Mainassara. L’ancien président jouit du soutien du Renouveau Démocratique et Républicain (RDE - Tchanji).

Mahamane Ousmane, premier président démocratiquement élu est le candidat du Mouvement du Renouveau Démocratique et Républicain (MNRD). Il bénéficie désormais de l’appel à voter en sa faveur d’Hama Amadou, qui était arrivé second du dernier scrutin de 2016 (17,73% des voix au premier tour, 7,49% au second tour).

A défaut de candidat de consensus et, eu égard à la très relative et fragile coalition de l’opposition, dans le cadre de la coalition pour une alternance démocratique CAP 20 - 21, seule la société civile nigérienne, rangée derrière le mouvement « Tournons la page » pourrait perturber un scrutin, qui verra le président Issoufou partir sur un bilan politique et social sur la dernière décennie relativement bon.

Parmi les nombreux sujets qui ont marqué la campagne électorale, celui de l’insécurité revêt la plus grande importance. Est-ce là le principal enjeu et écueil de ce scrutin ?

La recrudescence de l’insécurité, tant du point de vue des groupes armés terroristes (GAT) agissant à l’ouest comme au Sud-Est du pays reste la principale épine dans le pied de Mahamadou Issoufou.

Ce dernier, pour y remédier a annoncé, il y a quelques jours, quelque peu en guise de cadeau « électoral », son souhait de voir augmenter sensiblement le budget consacré aux questions de sécurité. Ce dernier a évoqué ainsi son souhait de voir les quelque 25 000 membres actuel des forces armées nigériennes être multipliés par quatre d’ici 2025. Avec près de 17% de son PIB consacré aux questions militaires, l’on est, en effet, en droit de s’interroger sur la viabilité de cette décision, voire même son opportunité.

Les attaques des GAT se sont, en effet, multipliées depuis cet été, notamment caractérisées par l’attaque dans le parc animalier de Kouré, à seulement 75 km de Niamey, qui a couté la vie à 6 membres de l’ONG française ACTED, le 9 août dernier ; ou encore dans la région dite des trois frontières (Mali, Niger, Burkina-Faso) où sont décédés 4000 personnes en 2019 ; ou, enfin, dans la région de Diffa, au sud-est du pays, dans la zone frontalière avec le Nigéria, où s’est déroulé la dernière attaque attribuée au groupe terroriste de Boko Haram, le 14 décembre tuant 27 personnes.

Mais au-delà de cette dramatique situation, il y a aussi les 2 millions de Nigériens, parmi les 30 millions de Sahéliens qui sont dans une « situation d’insécurité alimentaire extrême », dont principalement les 220 000 réfugiés et 187 000 personnes déplacées à cause de la situation sécuritaire, comme est venu le rappeler, le 13 octobre dernier, dans une conférence à Science Po, le secrétaire général adjoint des Nations Unies, en charge des affaires humanitaires (UNOCHA), Marc Lowcock.

Tous ces facteurs aggravants, font que le prochain président sera celui qui saura trouver les mots et vanter les actions à mener pour y faire face, tout en s’assurant que la solidarité régionale (sur le plan sécuritaire - via le G5-Sahel réunissant le Niger aux côtés du Tchad, du Mali, du Burkina-Faso et de la Mauritanie et, sur le plan économique et politique, à travers la Communauté Economique des Etats d’Afrique de l’Ouest - CEDEAO - dont Mahamadou Issoufou  a assuré la présidence jusqu’en septembre dernier) et le soutien international soient au rendez-vous, en même temps.

C’est là, assurément que la prime au sortant sera déterminante.

Ce scrutin se fera sans le président Mahamadou Issoufou qui ne se représente pas au terme de deux quinquennats au moment même où la question du troisième fait débat en Afrique. Le Niger donne-t-il un exemple de démocratie ?

Les élections présidentielle et législatives nigériennes du 27 décembre adviennent, en effet, dans un contexte où les comparaisons sont aisément brandies pour mettre en exergue la bonne tenue de certaines et la moindre légitimité d’autres.

Il est vrai que la « jurisprudence » guinéenne et ivoirienne des 18 et 31 octobre dernier, autour de processus électoraux perturbés par des troisièmes mandats renouvelés d’Alpha Condé et Alassane Dramane Ouattara ne peux que mettre en exergue la caractère « normal » de ce scrutin au Niger. Il est vrai, qu’en ne se représentant pas, le président Issoufou respecte ainsi la Constitution d’octobre 2010. Cela devrait le voir se faire décerner le prix Mo Ibrahim, en 2021, récompensant le modèle démocratique que cette sage décision revêt, notamment à l’aune des prochains scrutins présidentiels au Tchad, en avril 2021, voire au Sénégal en 2024.

C’est ce qu’avait fait dire au ministre français des Affaires étrangères, Jean-Yves Le Drian, lors de sa dernière visite à Niamey, en novembre dernier, que les élections au Niger seront « une référence pour l’Afrique ».

Néanmoins, ce n’est pas forcément l’avis de l’opposition et de la société civile nigérienne. Cette dernière n’a eu de cesse, de rappeler que malgré une certaine « tolérance » quant à l’exceptionnalité des défis auquel est confronté le Niger, le vernis démocratique risque de craquer, une fois le président Issoufou parti pour d’autres mandats.

L’on prête, en effet, à ce dernier, l’envie de briguer le poste de Secrétaire général de l’ONU, au moment où le mandat d’Antonio Guterres sera remis en jeu, en décembre 2021. A moins que celle de Président de la Commission de l’Union Africaine, dont l’actuel titulaire, Moussa Faki Mahamat, remet en jeu son mandat, lors du prochain sommet de l’UA en février prochain, à Addis-Abeba, ne tente l’ancien président nigérien, encore jeune et envieux de postes internationaux.

La République Centrafricaine (RCA) tenait aussi sa présidentielle ce dimanche 27 décembre ? Les enjeux sont-ils les mêmes qu’au Niger ?

Organisée le même jour, l’élection présidentielle et, là aussi cumulée avec les élections législatives, en République centrafricaine (RCA) ne revêt pourtant absolument pas le même enjeu.

Certes, l’élection présidentielle en RCA advient dans un contexte politique tout aussi « normalisé » qu’au Niger, eu égard au « droit » de l’actuel président sortant, Faustin-Archange Touadéra de se représenter pour un deuxième mandat, après celui, en février 2016, qui le vit mettre fin à la présidence de transition de Catherine Samba-Panza (janvier 2014 - février 2016).

Néanmoins, l’aggravation de la situation sécuritaire en RCA voit désormais le scrutin menacé à quatre jours dans sa tenue même. Pour rappel, la Coalition pour le Changement (CPC) née de la fusion, le 17 décembre dernier, des groupes armés, réunissant la milice de l’Unité pour la Paix (UPC) dirigée par Ali Darassa Mahamat, le mouvement 3R d’Abbas Sidiki, le Front Populaire pour la Renaissance de la Centrafrique (FPRC) dirigé par Noureddine Adam, ou encore le mouvement des anti-Balaka dirigé par Maxime Mokom et Dieudonné Ndamaté, est, pour nombre d’observateurs, désormais soutenue par l’ancien président François Bozizé. L’on a vu, son fils, Jean-François Bozizé, ministre de la défense démissionnaire en 2013, récemment aux côtés des rebelles.

Cette nouvelle forme des mouvements rebelles ont réussi à s’emparer « brièvement » de Bambari, quatrième ville du pays, à 380 km de Bangui.

L’élection de dimanche tourne, en réalité autour de l’ancien président François Bozizé. Ce dernier, candidat de son parti, Kwa na Kwa, dont la candidature avait été invalidée, le 3 décembre dernier par la Cour constitutionnelle, pour cause de « tentative de coup d’état » - au regard de l’article 103 du Code électoral - risque ainsi de réussir, paradoxalement, son coup, en mettant en péril le scrutin.

Les élections législatives et présidentielle en RCA revêtent aussi un autre facteur différenciant.

Celui de l’impact des ingérences extérieures. L’arrivée de 300 « instructeurs » russes ces derniers jours vient ainsi rejoindre les quelque 175 instructeurs russes déjà sur place, depuis un accord sécuritaire entre la Russie et la RCA en mai 2018.

Cette présence russe qui est allé crescendo, au grand dam de la France, depuis la levée de l’embargo onusien sur les armes en décembre 2017 a permis à la Russie de s’installer durablement en RCA, via la société militaire privée, Wagner, dirigée par Evgueni Prigojine, réputé très proche du président russe Vladimir Poutine. Il convient, dès lors, de contextualiser cette réalité politico-militaire, quelques mois seulement, après la fin de l’opération française Sangaris (décembre 2013, octobre 2016). Il en va, aussi, de même avec le Rwanda, qui lui aussi n’entend pas alléger sa pression sur les fragiles équilibres politiques et identitaires centrafricains. Plusieurs centaines de militaires rwandais seraient sur le point de revenir en RCA, après leur départ en 2016-2017, confirmant ainsi la ferme intention du président Paul Kagamé de soutenir son alter-égo centrafricain, vaille que vaille.

Dans ce contexte, la Mission multidimensionnelle Intégrée des Nations Unies pour la Stabilisation en Centrafrique (MINUSCA) et ses 12 000 casques bleus (11650 militaires et 2080 policiers), aura fort à faire pour rendre possible la tenue de ce scrutin.

Ce dernier sera forcément perturbé par le seul fait que l’homogénéité électorale ne sera pas garantie pour les quelques deux millions de centrafricains enregistrés sur les listes électorales, sans oublier les quelques 620 000 réfugiés centrafricains réfugiés en dehors du pays qui ne pourront voter.

Pensez-vous qu’après le scrutin, ce pays pourra définitivement tourner la page et rompre avec le cycle de la violence politique et intercommunautaire ?

« Il faut que les casques bleus imposent la paix et ne se contentent plus d’opérations de déstabilisation » confiait le député centrafricain de Mala, Jean-Pierre Mara. Il a parfaitement raison !

C’est sans doute là, la clé de la stabilisation en Centrafrique.

Nul doute que Makeur Ndiaye, le Représentant spécial du Secrétaire général des Nations Unies pour la RCA, à la tête de la MINUSCA, aura cette évolution de la tâche de la mission onusienne à mettre en œuvre immédiatement après le double scrutin. D’autant que la Résolution 2552 du 13 novembre dernier, qui prolonge la mission de stabilisation de la MINUSCA jusqu’au 15 novembre 2021, l’y incite.

L’on comprend, dès lors, comme expliqué précédemment, le très fort scepticisme qui accompagne un scrutin présidentiel que le président sortant souhaite gagner par KO, dès le premier tour. Néanmoins, le scrutin de 2020 risque de ressembler, du moins sur le papier, à celui de 2016.

Seuls 5 candidats parmi les 22 candidatures déposées ont été retenus par l’Autorité nationale des élections (ANE).

Ce sont un peu les mêmes qui se représentent. A commencer par Anicet-Georges Dologuélé (qui fut Premier Ministre entre 1999 et 2001) qui concoure de nouveau au titre de son parti, l’Union pour le Renouveau centrafricain (URCA) et Martin Ziguélé qui fut premier ministre entre avril 2001 et mars 2003) et qui « rempile » au titre du Mouvement de Libération du Peuple Centrafricain (MLPC) qui appartient toujours à l’internationale Socialiste.

La seule « nouveauté » pourrait ainsi résider dans la candidature autorisée, cette fois-ci, de Catherine Samba-Panza, qui n’avait pas eu le droit de se présenter en 2016, eu égard à son statut d’ancienne présidente de transition, après le Coup d’état qui vit porter au pouvoir Michel Djotodia, en 2013.

Néanmoins, après la destitution d’Abdou Karim Meckassoua de la Présidence de l’Assemblée nationale, en octobre 2018, suite à une pétition de députés proches voire instrumentalisés par le président Faustin-Archange Touadéra, c’est, sans doute davantage du côté des équilibres de la nouvelle assemblée nationale qu’il faudra regarder. Ce dernier, parmi les quatre « opposants » autorisés à concourir contre le président sortant aura donc une double revanche à prendre.

Peut-être faudra-t-il y voir le seul suspens de ce scrutin.

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