Quand le Pentagone payait pour faire diffuser de fausses vidéos d'Al Qaïda | Atlantico.fr
Atlantico, c'est qui, c'est quoi ?
Newsletter
Décryptages
Pépites
Dossiers
Rendez-vous
Atlantico-Light
Vidéos
Podcasts
International
Quand le Pentagone payait pour faire diffuser de fausses vidéos d'Al Qaïda
©Naseer Ahmed

Propagande

Quand le Pentagone payait pour faire diffuser de fausses vidéos d'Al Qaïda

Une enquête exclusive du Bureau of Investigative Journalism, une organisation non gouvernementale basée à Londres, a révélé qu'un cabinet de relations publiques britannique a été payé des millions de dollars par le Pentagone pour créer de fausses vidéos terroristes et pister ceux qui les regardaient.

The Daily Beast- Crofton Black & Abigail Fielding-Smith, Bureau of Investigative Journalism 

Le Pentagone a versé plus d'un demi-milliard de dollars à l’agence britannique de communication Bell Pottinger pour réaliser un programme de propagande top secret, pendant la guerre en Irak, entre 2007 et 2011, révèle le Bureau of Investigative Journalism.

La production de Bell Pottinger comprenait des séquences réalisées dans le style des chaînes d'information arabes et de fausses vidéos d’insurgés islamistes qui pouvaient être utilisés pour localiser les internautes qui les regardaient, selon un ancien employé.

Le personnel de l'agence a travaillé avec des officiers militaires américains de haut rang dans leur QG de Camp Victory, à Bagdad, pendant que l'insurrection faisait rage à l'extérieur.

Lord Tim Bell, ancien président de Bell Pottinger, a confirmé au Sunday Times, que son entreprise avait travaillé pour une opération militaire "secrète".

Selon son patron, Bell Pottinger rendait des comptes au Pentagone, à la CIA et au Conseil national de sécurité pour son travail en Irak.

Bell Pottinger, l'une des sociétés de relations publiques les plus en vue de Grande-Bretagne, est connue pour avoir amélioré l'image de Margaret Thatcher et pour avoir aidé le parti conservateur à remporter trois élections. L'agence que M. Bell a co-fondé a eu des gouvernements répressifs et Asma al-Assad, l'épouse du président syrien, dans sa liste de clients.

Dans la première entrevue qui ait jamais été donnée à des médias par un employé de Bell Pottinger à propos de son travail pour l'armée américaine en Irak, le monteur-vidéo Martin Wells a déclaré que le temps qu’il avait passé à Camp Victory l’avait ''choqué, lui avait ouvert les yeux, et avait changé sa vie.''

La production vidéo de l'agence a été validée par le général David Petraeus, alors commandant des forces de la coalition en Irak et à différentes reprises par la Maison Blanche, selon Martin Wells.

L'agence Bell Pottinger a produit beaucoup de matériel pour le Pentagone, et dans certains cas, les productions allaient bien au-delà d'un contrat de communication standard.

Le Bureau of Investigative Journalism a reconstitué le fonctionnement de l'entreprise à travers le recensement des passations de marchés de l’armée américaine, à travers les rapports de l'inspecteur général du département de la Défense américain, et les contrats d'approvisionnement fédéraux, ainsi que via les rapports annuels de l'agence Bell Pottinger et les publications spécialisées dans la propagande militaire. Ont été interviewés une demi-douzaine d'anciens officiels et de personnes sous contrat impliquées dans les opérations de communication en Irak.

Il y avait trois types d'opérations de communication couramment mises en oeuvre en Irak à l'époque, selon un conseiller sous contrat militaire, familier du travail de l'agence Bell Pottinger : les blanches, les grises, les noires..'' 'Blanche' pour une production sourcée, dont le producteur est identifié'' dit  le conseiller. ''Grise qui est non sourcée, et noire qui sera faussement attribuée à une autre source. Ce type d’opération 'noire' permettait de savoir qui regardait quoi, et c’était un outil couramment utilisé à l’époque.''

Le travail de l'agence Bell Pottinger en Irak était une énorme commande qui aurait coûté plus de cent millions de dollars par an en moyenne. Un document révélé par le Bureau of Investigative Journalism indique qu'à un moment donné, la compagnie employait près de 300 personnes britanniques et irakiennes.

L'agence de relations publiques dont le siège est à Londres s’est installée en Irak peu après l'invasion américaine. En mars 2004, elle a été chargée par l'administration temporaire du pays de faire la ''promotion d'élections démocratiques'', une ''grosse opération'' revendiquée dans son rapport annuel.

L'agence est ensuite passée à des opérations de moins grande envergure. Le Bureau of Investigative Journalism a identifié des transactions d’un montant de 540 millions de dollars entre le Pentagone et Bell Pottinger pour des opérations d'information et des opérations 'psychologiques' dans une série de contrats signés entre mai 2007 et décembre 2011. Un contrat d'un montant de 120 millions de dollars courrait en 2006, nous-a-t-on dit.

La majeure partie de l'argent servait à faire face aux coûts de production et de distribution, a déclaré Lord Bell au Sunday Times, mais la firme aurait gagné environ 15 millions de dollars par an en honoraires.

Martin Wells, l'ex-employé de Bell, a déclaré au Bureau of Investigative Journalism qu'il ne savait pas où il mettait les pieds, quand il a été interviewé pour un poste chez Bell Pottinger en mai 2006.

Il avait travaillé comme monteur-vidéo indépendant et avait reçu un appel de l'agence lui demandant de se présenter pour une entrevue pour un nouveau contrat. ''Vous allez faire des choses nouvelles qui concernent le Moyen-Orient'' lui a-t-on dit.

''J’ai pensé que cela semblait intéressant'' se souvient Wells. ''Je suis entré dans ce bâtiment, escorté dans un ascenseur jusqu'au sixième étage, en sortant, il y avait des gardes là-haut. Je me demandais, qu’est ce qui se passe ici ? Et il se trouve que c’était une sorte de bureau de la Navy. Donc, d’après ce que j’ai pu comprendre, c'était une unité de collecte de renseignements.''

Après un bref entretien, Wells a demandé quand il en saurait plus sur son travail, et a été surpris par la réponse.

''Vous savez déjà'' lui a-t-on dit. ''Nous avons déjà vérifié vos antécédents.''

C’était un vendredi après-midi, et Wells devait prendre l’avion le lundi. Quand il demandé 'pour aller où ?' Il a obtenu une réponse surprenante : Bagdad. "J’avais donc 48 heures pour rassembler tout ce dont j’avais pour aller vivre dans un désert" dit Wells.

Le jour dit, l'avion de Wells a suivi une procédure d‘atterrissage particulière, en tire-bouchon, pour éviter le feu des insurgés à l'aéroport de Bagdad. Il a supposé qu'il serait installé quelque part dans la Green Zone sécurisée, à partir de laquelle les responsables de la coalition administraient l’Irak. Au lieu de cela, il s’est retrouvé dans Camp Victory, une base militaire.

Il s’avérait que le cabinet de relations publiques britannique qui l'avait engagé travaillait pour une opération de renseignement militaire américain.

Une vague de violence a submergé la capitale irakienne quand Wells a commencé son contrat. Pendant le mois de son arrivée, il y a eu cinq attentats suicide à la bombe dans la ville, dont une voiture-suicide près de Camp Victory, qui a tué 14 personnes et blessé 6 autres.

Quand on lui demande ses premières impressions, Wells dit qu'il a été frappé par un environnement de travail très différent de ce à quoi il était habitué. "C’était un bâtiment très sécurisé" se souvient-il, avec "des pancartes à l'extérieur indiquant : 'Accès interdit, zone contrôlée, si vous n’avez pas d’autorisation, vous ne pouvez pas entrer'."

A l'intérieur, il y avait deux ou trois zones avec beaucoup de bureaux, dit Wells, avec un espace pour le personnel de Bell Pottinger et l'autre pour l'armée américaine.

"J’ai fait l'erreur d'entrer dans l'une des zones des militaires américains, et un militaire américain m’a mis dehors, en disant ‘Vous n'êtes pas autorisé ici en aucun cas, c’ est hautement confidentiel, sortez’ en mettant la main sur son arme, ce qui était une bonne entrée en matière'" ajoute Wells.

Il est vite devenu évident qu'il ferait beaucoup plus que du montage d’images d’actualité.

Son travail comprenait la production de trois types de produits. Le premier était des publicités télévisées montrant Al-Qaïda d'une façon négative. Le second était des séquences d’actualité identiques à celles qui sont tournées par des chaînes d’info arabes, raconte Wells. Bell Pottinger envoyait des équipes pour tourner des images en vidéo basse définition sur des lieux d'attentats d'Al-Qaïda, puis les montait comme une séquence d’actualité. Ensuite, un commentaire en arabe était enregistré et le tout était distribué aux stations de télévision de la région, selon Wells.


L’origine américaine de ces séquences était parfois tenue cachée. Les révélations, en 2005, concernant la société de relations publiques Lincoln Group qui avait aidé le Pentagone à publier des articles dans les journaux irakiens, parfois présentés comme des informations impartiales, ont provoqué une enquête du ministère de la Défense.

Le troisième, et le plus sensible, programme décrit par Wells était la production de faux films de propagande d'Al-Qaïda. Il a expliqué au Bureau of Investigative Journalism comment les vidéos étaient faites. On lui donnait des instructions précises : ''Nous devons faire ce style de vidéo et nous devons utiliser des images d'Al-Qaïda. Cela doit durer 10 minutes, et il faut tel type de format de fichier, il doit être encodé de telle manière.''

Les Marines américains prenaient les CD lors de leurs missions et les abandonnaient dans les décombres quand ils attaquaient des cibles. Wells ajoute : ''S’ils faisaient une descente dans une maison, ils laisaient beaucoup de désordre, et ils devaient déposer un CD au passage.''

Les CD étaient conçus pour utiliser Real Player, une application de streaming populaire sur Internet. Wells a expliqué comment son équipe intégrait, dans les CD, un code lié à un compte Google Analytics, ce qui permettait d’obtenir une liste d'adresses IP là où les CD avaient été visionnés. 

Le compte qui permettait de les suivre avait une liste de diffusion très restreinte : selon Wells, les données étaient réservées à un cadre supérieur de l'équipe de direction de Bell Pottinger, et l'un des commandants militaires américains.

Wells explique leur valeur de renseignement. ''Si quelqu’un le regarde dans Bagdad...vous savez qu'il y a une cible là-bas. S’il y a une autre lecture du CD, 48 heures ou une semaine plus tard, dans une autre partie du monde, alors, c'est plus intéressant, et c'est ce qu'ils cherchent plus, parce que cela vous donne une piste''.

Les CD sont apparus dans des endroits 'intéressants,' Wells s’en souvient, en Iran, en Syrie, et même en Amérique.

'Je faisais une liste chaque jour et, si quelque chose d'intéressant surgissait, je le donnais aux responsables ' dit-il.

Le Pentagone a confirmé que Bell Pottinger a travaillé pour lui en Irak dans le cadre de l'Operations Task Force (IOTF) pour produire certains documents dont la production était clairement attribuée aux forces de la coalition, et d’autres non. Le Pentagone a insisté pour souligner que toute la production de l’IOTF était fiable.

L’IOTF n’était pas la seule mission sur laquelle l'agence Bell Pottinger a travaillé. Wells dit que certains travaux de Bell Pottinger ont été réalisés dans le cadre du Joint Psychological Operations Task Force (JPOTF), ce qui a été confirmé par un responsable américain de la Défense.

Ce fonctionnaire a déclaré qu'il ne pouvait pas donner de détails sur les activités de JPOTF, ajoutant : " Nous ne commentons pas les méthodes de collecte de renseignements concernant des opérations passées ou présentes."

Lord Bell, qui a démissionné de la présidence de Bell Pottinger cette année, a déclaré au Sunday Times que le déploiement de dispositifs de tracking décrit par Wells était ''parfaitement possible'' , mais qu’il n’était pas personnellement au courant.

La production de Bell Pottinger était validée par le commandant des forces de la coalition en Irak. Wells se souvient : ''Deux colonels regardaient ce que nous faisions chaque jour, quand ils avaient approuvé, cela était transmis au général Petraeus.''

Certains de ces projets sont remontés encore plus haut dans la chaîne de commandement. ""S’il ne pouvait pas signer, cela allait jusqu’à la Maison Blanche, c’était validé là-bas, et la réponse redescendait vers nous."

Petraeus est devenu directeur de la CIA en 2011 avant de démissionner à la suite de la révélation d'une liaison avec une journaliste.

L'attribution d'un contrat aussi important à une société britannique avait créé du ressentiment parmi les agences américaines de communication qui se battaient pour obtenir des contrats en Irak, selon un ancien employé de l'un des concurrents de Bell Pottinger.

''Personne ne pouvait comprendre comment une société britannique obtenait des centaines de millions de dollars de financement des États-Unis quand il y avait des entreprises américaines tout aussi capables, qui auraient pu le faire" dit Andrew Garfield, un ex-employé du Lincoln Group, qui est maintenant membre sénior de l'Institut de recherche en politiques étrangères. " Les entreprises américaines ont été écoeurées"

Ian Tunnicliffe, ancien soldat britannique, était à la tête d’un groupe de trois personnes issues de la Coalition Provisional Authority (CPA), le gouvernement de transition en Irak après l'invasion de 2003. C'est ce groupe qui a accordé, en 2004, à Bell Pottinger le contrat pour promouvoir des élections démocratiques.

Selon Tunnicliffe, le contrat, qui s’élevait à 5,8 millions de dollars, a été attribué après que la CPA eut compris que ses propres productions en interne destinées à sensibiliser au cadre juridique de la transition démocratique en Irak avant les élections ne fonctionnaient pas.

''Nous avons fait un appel d’offre relativement rapide pour mettre en concurrence des agences de communication'' se souvient Tunnicliffe.

Tunnicliffe a déclaré que Bell Pottinger était l'un des trois soumissionnaires pour le contrat, et qu’il avait fait simplement une proposition plus convaincante que celle de ses rivaux.

L'Irak était une opportunité très lucrative pour les entreprises de communication. Le Bureau of Investigative Journalism a découvert qu’entre 2006 et 2008, plus de 40 agences ont été payées pour des services tels que des programmes de télévision et de radio, la production vidéo, panneaux d'affichage, publicité et sondages d'opinion. Ces entreprises étaient américaines comme le Lincoln Group, Leonie Industries et SOS International, ou basées en Irak comme Cradle of Civilization New Media, Babylon Media, et Iraqi Dream.

Mais le plus gros budget que le Bureau of Investigative Journalism a été en mesure de retrouver est allé à Bell Pottinger.

Selon Glen Segell, qui a travaillé dans une task force sur des opérations de communication en Irak en 2006, ces agences ont été utilisées en partie parce que les militaires ne possèdaient pas cette expertise en interne, et en partie aussi parce qu'ils opéraient dans un cadre juridique un peu flou.

Dans son article de 2011 "Covert Intelligence Provision in Irak", Segell note que la loi américaine a empêché le gouvernement d'utiliser la propagande envers la population américaine. Dans un environnement médiatique mondialisé, les opérations en Irak pouvaient théoriquement être vues de manière aussi critique qu’aux Etats-Unis, ''Il était donc prudent légalement pour les militaires de ne pas se lancer dans ce genre d’activités ...'' écrit Segell.

Il soutient que les programmes d'information ont fait la différence sur le terrain en Irak. Certains experts ne sont pas d’accord cependant.

Une étude faite en 2015 par la Rand Corporation, un think tank militaire, a conclu que ''l’évaluation des efforts déployés pour informer, influencer et persuader, a été un défi pour le gouvernement et le ministère de la Défense.''

Les activités de Bell Pottinger pour le compte du gouvernement américain se sont arrêtées en 2011 lorsque les troupes américaines se sont retirées d'Irak. 

Bell Pottinger a changé de propriétaire après un rachat  en 2012 et sa structure actuelle n'a plus aucun rapport avec l'unité pour laquelle Wells a travaillé, qui a été fermée en 2011. Ses responsables impliqués dans cette unité nient toute surveillance avec un logiciel telle que celle décrite par Wells.

Wells a quitté l'Irak après moins de deux ans, lassé des contraintes de travail dans une zone de guerre et de regarder des vidéos d'atrocités quotidiennement.

Wells est ambivalent sur cette période où il a travaillé pour la propagande de l'armée américaine. Le travail de Bell Pottinger en Irak consistait à mettre en évidence la violence insensée d'Al-Qaïda, dit-il, un éclairage qui, à l'époque, pensait-il, avait un effet positif. "Mais, quelque part dans ma conscience, je me demandais si c’était vraiment ce qu’il fallait faire" ajoute-t-il.

Lord Bell a déclaré au Sunday Times qu'il était ''fier'' du travail de Bell Pottinger en Irak. ''Nous avons fait beaucoup pour aider à résoudre la situation. Pas assez. Nous n’avons pas pu mettre de l’ordre dans la pagaille, mais cela faisait partie de la machine de propagande américaine''.

Que cette opération de communication ait atteint ses objectifs, ou pas, on ne le saura jamais vraiment, dit Wells. "Si vous regardez la situation actuelle, cela ne semble pas avoir fonctionné. Mais à l'époque, qui sait, si elle a sauvé ne serait-ce qu’une vie, alors c’est que cela a été positif."

En raison de débordements, nous avons fait le choix de suspendre les commentaires des articles d'Atlantico.fr.

Mais n'hésitez pas à partager cet article avec vos proches par mail, messagerie, SMS ou sur les réseaux sociaux afin de continuer le débat !