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Le président Emmanuel Macron et le dirigeant turc Recep Tayyip Erdogan se saluent lors d'une conférence de presse conjointe, le 5 janvier 2018, à l'Elysée à Paris.
Le président Emmanuel Macron et le dirigeant turc Recep Tayyip Erdogan se saluent lors d'une conférence de presse conjointe, le 5 janvier 2018, à l'Elysée à Paris.
©LUDOVIC MARIN / POOL / AFP

Bonnes feuilles

Quand l’Europe importe l’instabilité

Thibault Muzergues a publié « Europe champ de bataille : De la guerre impossible à une paix improbable » aux éditions Le Bord de l’eau. Dans cet ouvrage provocateur et richement documenté, Thibault Muzergues nous oblige à faire face à nos vieux démons : si l'Europe (occidentale) a pu vivre en paix depuis 75 ans, cette période constitue une exception dans l'histoire d'un continent marqué par la guerre, et d'une certaine façon fait pour elle. Extrait 2/2.

Thibault Muzergues

Thibault Muzergues

Thibault Muzergues est un politologue européen, Directeur des programmes de l’International Republican Institute pour l’Europe et l’Euro-Med, auteur de La Quadrature des classes (2018, Marque belge) et Europe Champ de Bataille (2021, Le Bord de l'Eau). 

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L’expression de « poudrière des Balkans », devenue cliché après la Première guerre mondiale, a été ravivée durant les années 1990, à une époque où les conflits de l’ex-Yougoslavie menaçaient à nouveau les équilibres du continent. Les Européens avaient alors assisté impuissants aux bains de sang en Bosnie-Herzégovine et au Kosovo tandis que d’autres puissances – Russie, mais aussi Turquie, Arabie saoudite, et Iran – tâchaient d’aider leurs alliés par le biais de la solidarité religieuse[1]. Les États-Unis avaient finalement mis tout le monde d’accord : les Russes avaient dû s’incliner devant la puissance américaine, les djihadistes iraniens avaient pour la plupart (sous pression de Washington) été évacués du théâtre d’opérations bosnien, et les Saoudiens avaient dû faire profil bas à Sarajevo et Pristina, notamment après les attentats du 11 septembre qui avaient mis à jour les liens incestueux que les grands financiers du royaume pouvaient avoir non seulement avec l’Islamisme politique, mais aussi avec le terrorisme.

Le problème des Balkans est bel et bien celui qui pourrait se poser en cas de retrait américain du continent. En effet, au tournant des années 2010, les États-Unis ont décidé de changer leurs priorités stratégiques pour mieux se concentrer sur les défis à venir dans la zone Asie-Pacifique. Encore plus que l’Europe, les Balkans sont les grands absents de cette vision mondiale : le calcul était qu’un retrait américain serait compensé par une présence plus forte des Européens, suivant ainsi l’idée d’un partage du fardeau (burden sharing) entre les deux côtés de l’Atlantique. Le problème est que l’Europe a en grande partie failli dans son ambition de s’imposer comme le nouvel acteur dominant dans la région, notamment du fait de ses problèmes internes. La nature ayant horreur du vide, celui-ci a rapidement été comblé par des acteurs extérieurs, comme l’ont justement souligné Lars Hänsel et Florian Feyerabend de la Fondation Konrad Adenauer : aujourd’hui « l’Occident, et en particulier l’UE, n’est plus le leader incontesté dans les Balkans occidentaux, et la politique d’élargissement de Bruxelles basée sur la conditionnalité semble montrer ses limites »[2]. Dans cet univers, la Russie joue comme dans le reste de la région un rôle particulièrement disruptif[3], mais il n’est pas le seul : les pays du Golfe (Arabie saoudite, Émirats Arabes Unis et Qatar) et surtout la Turquie, historiquement très liée à cette région du fait des cinq siècles de présence ottomane, ont repris leurs activités d’influence, que ce soit sur le plan politique et culturel (resserrement des liens de l’AKP au pouvoir en Turquie avec des partis « frères » comme le SDA bosniaque, construction de mosquées, etc.), ou sur le plan économique, comme dans le cadre de l’investissement massif des Émiratis pour la rénovation des rives de la Sava à Belgrade.

Dans les deux cas, on assiste à une offensive de soft power venue de l’extérieur dans cette région du sud-est de l’Europe. Celle venant du Golfe persique nous pousse bien entendu à la prudence. Les liaisons dangereuses entretenues par les pétromonarchies arabes et l’Iran avec des groupes islamistes armés ne sont plus à démontrer, et elles expliquent en partie, notamment avec l’approfondissement des réseaux djihadistes après 1999, pourquoi les Balkans sont devenus une région proportionnellement très touchée par la radicalisation et le départ de jeunes musulmans vers la Syrie durant les années 2010[4]. Les pays du Golfe n’ont néanmoins pas d’intérêts politiques (hormis la « défense des Musulmans ») particulièrement forts dans la région, ce qui limite leur influence. En revanche, la Turquie de Recep Tayyip Erdoğan est beaucoup plus présente, pour des raisons historiques : du XVe au XIXe siècle, la région a été intégrée à l’Empire ottoman, et les liens qui n’avaient jamais totalement disparu après les indépendances se sont retrouvés renforcés dès lors que les réflexes identitaires basés sur la religion sont réapparus au moment de la chute du communisme : les populations musulmanes (notamment en Bosnie et au Kosovo, mais aussi dans la minorité turcophone de Bulgarie) ont pu renouer des liens culturels plus ou moins forts avec Ankara, tandis que les entreprises turques se sont implantées dans la région, particulièrement mais pas uniquement dans les pays à majorité musulmane, avec de gros investissements dans le secteur bancaire, les télécommunications et les infrastructures comme les aéroports de Pristina, Skopje, Ohrid et Zagreb (qui est rappelons-le la capitale d’un État-membre de l’Union européenne, la Croatie). De manière tout aussi visible, la construction de mosquées aux proportions parfois pharaoniques pour les standards de la région – la toute nouvelle Grande Mosquée de Tirana, la plus grande des Balkans, construite gratuitement par les Turcs à quelques pas du parlement dans un pays à majorité musulmane mais à la pratique très peu ancrée en est un exemple édifiant[5].

Que cherche Recep Tayyip Erdoğan dans les Balkans ? On aurait tort de voir la Turquie comme une sorte de Russie du Sud-Est européen : si le caractère disruptif de son action saute aux yeux en Méditerrannée orientale (avec tout le potentiel déstabilisateur d’un conflit naval avec la Grèce ou Chypre et un risque d’embrasement régional qu’on a pu voir à l’été 2020) ou encore dans le Caucase Sud (guerre du Haut-Karabakh de l’automne 2020), les ambitions d’Ankara sont pour l’instant plus modestes dans les Balkans, qui restent loin des zones les plus importantes pour l’avenir du pays. Aujourd’hui, la Turquie ne cherche pas à reprendre pied dans des territoires qu’elle a perdus il y a plus d’un siècle, mais il semble néanmoins clair qu’elle cherche à gagner en influence dans une zone hors UE encore « à prendre », que ce soit par des moyens économiques en conquérant de nouveaux marchés et en offrant des alternatives moins exigeantes aux entrepreneurs sur place, ou en se posant comme le principal défenseur des Musulmans dans la région. C’est ce qui explique la construction de nouvelles grandes mosquées, ou la reconstruction d’anciens lieux de cultes (citons notamment celle de la mosquée de Ferhad Pacha à Banja Luka en Bosnie-Herzégovine) : en effet, la concurrence est féroce avec les Saoudiens, Qataris et Emiratis, et celle-ci a des dimensions idéologiques et doctrinales, certains groupes comme les Salafistes ou les Frères musulmans étant aujourd’hui parrainés par des États-protecteurs tandis qu’ils se vouent une rude concurrence pour sauver l’âme de leurs coreligionnaires. Dans ce processus, les ambitions turques sont limitées par un manque relatif de moyens pour financer de très grands projets – qui contraste avec les puits sans fond des monarchies pétrolières du Golfe, et un relatif éloignement géographique.

Cette influence est néanmoins réelle, et l’armée turque est suffisamment puissante et présente sur la Méditerranée orientale pour que l’on puisse imaginer la Turquie adopter une attitude aussi disruptive sur terre qu’actuellement sur mer si la situation venait à dégénérer. Or, les tensions ne manquent pas dans la région, que ce soit entre la Serbie et le Kosovo, en Bosnie même où les institutions issues de la paix de Dayton de 1995 ont de plus en plus de mal à tenir, ou encore en Macédoine du Nord, où les déséquilibres démographiques entre les populations albanophones (musulmanes) et macédonienne (slave orthodoxe) génèrent de fortes incertitudes pour l’avenir. Tant que la région est en paix, l’influence turque reste en adéquation avec les intérêts de l’Union européenne, dans la mesure où Ankara peut encore jouer un rôle de stabilisateur, et de promoteur de l’intégration dans les structures euro-atlantiques (rappelons que malgré des conflits graves ces dernières années, la Turquie reste un pilier de l’Alliance atlantique, et sa deuxième armée, derrière les États-Unis)[6]. En cas de déstabilisation de la région, Ankara pourrait néanmoins changer de comportement et adopter les tactiques beaucoup plus disruptives qu’elle suit déjà là où les intérêts immédiats d’Ankara sont en jeu.

Le danger immédiat ne vient d’ailleurs probablement pas a priori des Balkans, mais plutôt de la Méditerranée orientale. La Turquie, dont la position stratégique au beau milieu d’une zone très instable (rappelons que le pays jouxte non seulement la Syrie et l’Irak, mais aussi l’Iran ainsi que l’Azerbaïdjan et l’Arménie, dont le conflit armé sur le Haut-Karabakh a acté le retour des Turcs dans le Caucase-Sud), est en effet de plus en plus impliquée dans les conflits qui se déroulent à ses portes, que ce soit sur terre (soutien à l’Azerbaïdjan au Haut-Karabakh et à des milices clientes en Syrie et en Libye), mais aussi sur mer dans la mesure où l’intervention turque dans des zones à majorité musulmane et qui ont longtemps fait partie de son empire nécessite une maîtrise au moins relative de la Méditerranée orientale, que ce soit pour expédier des armes à Tripoli ou pour importer les hydrocarbures dont l’économie turque a absolument besoin pour continuer à créer de la richesse. Lorsqu’Ankara montre ses muscles et utilise ses armées dans des zones proche-orientales déjà instables et souvent dépourvues de structures étatiques après une décennie de guerre, elle s’inscrit dans un grand jeu d’influence entre puissances au Proche-Orient, dans lequel ses intérêts se heurtent à plusieurs acteurs, dont la France. Mais lorsque cet engagement trouve une déclinaison maritime, elle rentre en conflit direct avec la souveraineté de deux pays membres de l’Union européenne, Chypre et la Grèce. C’est ce conflit qui a amené une brusque montée des tensions en Mer Égée à l’été 2020, dans lequel la France s’est directement mêlée pour appuyer son allié grec[7]. L’effet d’enchaînement du conflit, et surtout l’enchevêtrement des crises méditerranéennes dans laquelle plusieurs pays européens sont mêlés (et ne jouent d’ailleurs pas tous forcément le même jeu) donne la mesure du potentiel belliciste que peut avoir la relation turco-européenne actuellement, dans un contexte plus général où Ankara prend ses distances vis-à-vis de l’Occident en général.

La Turquie d’Erdoğan restera-t-elle longtemps arrimée à l’OTAN et à l’Europe ? Le rapprochement turco-russe de ces dernières années, les tensions renouvelées autour de Chypre et des îles grecques à l’été 2020, les tensions autour des migrants et le caractère de plus en plus autoritaire du régime en place à Ankara permettent d’en douter, malgré l’intérêt stratégique que portent les États-Unis à la Méditerranée orientale. Ankara voit en effet l’Union européenne s’affaiblir en Europe du Sud-Est et en Méditerranée, et cherche à comprendre comment elle peut exploiter ces faiblesses à son avantage. Dans ce cadre, Ankara dispose d’un argument de poids au cœur de l’Europe du Nord-Ouest : une communauté turque très soudée et relativement peu intégrée, notamment en Allemagne (du fait de la volonté des autorités de ne pas intégrer ces Gasterbeiter, mais également en raison de facteurs propres aux communautés turcophones, historiquement très encadrées par les autorités d’Ankara, et influencées par le biais historique ottoman contre l’intégration hérité du système du millet, comme l’a rappelé Jérôme Fourquet dans sa description de cet îlot turcophone dans L’archipel français)[8]. Le gouvernement turc n’a pas hésité ces dernières années à utiliser un langage incendiaire[9] et à donner des consignes de vote à ceux qu’elle considère toujours comme ses ressortissants, même lorsque ceux-ci sont de troisième ou quatrième génération. Les appels à la communauté turque des Pays-Bas et d’Allemagne à voter contre des partis définis par le pouvoir à Ankara comme « anti-islamiques »[10] en 2017 et 2018 ont certes eu des effets limités. En sera-t-il de même en cas de crise euro-turque, dans laquelle Ankara pourrait choisir de prendre parti d’une détérioration de la crise identitaire que nous connaissons en Europe ? Ce n’est pas impossible, même si la Turquie possède une arme largement plus létale qu’elle peut user contre l’Europe en cas de tensions : la dépendance des Européens vis-à-vis d’Ankara pour réguler voire stopper les courants migratoires.

La Turquie est en effet devenue un acteur incontournable depuis la crise des migrants de 2015 : outre les fonds que l’UE continue de lui envoyer dans la perspective d’une adhésion à laquelle plus personne ne croit, Bruxelles verse également ce qu’il convient d’appeler un tribut à Erdoğan pour garder ses refugiés syriens et irakiens, mais aussi afghans, bangladeshi et pakistanais (entre autres) sur son territoire. Les détroits et la côte turque de la Mer Égée, si proche des îles grecques, représentent un des trois goulots d’étranglement entre les trois péninsules européennes (ibérique, italienne et balkanique) et les zones de transit pour les migrants. De manière assez similaire aux empires romains et byzantins qui versaient un tribut à leurs voisins pour qu’ils accueillent leurs « barbares » dans un limes de protection, les Européens versent désormais des sommes importantes aux Turcs, mais aussi aux Libyens (pourtant en pleine guerre civile) et aux Marocains pour que ceux-ci gèrent, sans grande préoccupation pour la défense des droits de l’homme, les afflux de migrants venus d’Afrique subsaharienne et du Moyen-Orient.

Cette stratégie est certes la seule possible à court terme. Mais elle risque de devenir un état permanent de dépendance vis-à-vis de pays tiers qui pourraient menacer les Européens de déverser des flots de réfugiés sur les routes d’Europe, au gré des crises désormais nombreuses au Proche et au Moyen-Orient. La crise du début 2020 dans laquelle Ankara a mis la pression sur les Européens en ouvrant les vannes migratoires pour obtenir une position plus conforme à ses intérêts en Syrie et de nouvelles sommes d’argent pour soutenir une économie turque en grande difficulté nous rappelle que cette dépendance a un coût pour les Européens. Peut-on pour autant parler de chantage de la part d’Ankara ? La position de vulnérabilité de l’Europe, pour qui l’arrivée d’un million de réfugiés et de migrants en 2015 a été un vrai choc, et le versement de pas moins de 3 milliards d’euros à la seule Turquie pour faire face à la crise tendent à confirmer cette hypothèse. Pourtant, à y regarder de plus près, Ankara ne fait que marchander un service qu’elle rend à l’Europe, en prenant sur elle de garder les 3,6 millions de réfugiés enregistrés qui vivent sur son sol (soit 4,7 % de la population turque[11], une situation encore plus explosive qu’en Europe du fait non seulement du nombre de migrants désormais installés sur le territoire turc, mais aussi de la claire différentiation ethnolinguistique entre Arabes et Turcs).

Si l’afflux de migrants représente un problème à la fois pour les populations arrivantes (intégration au marché du travail et à la nation d’accueil) et les populations locales, comme nous avons pu le voir lors de la crise des migrants de 2015, le défi migratoire est un problème de long terme, voire de très long terme. Comme l’a rappelé l’universitaire américain Stephen Smith dans son ouvrage sur la ruée vers l’Europe, la transition démographique en Afrique subsaharienne est loin d’être achevée : si la population au sud du Sahara « a plus que quadruplé, passant de 230 millions en 1960 à un milliard vers 2015 »[12], elle doit continuer à augmenter de manière exponentielle durant les trente dernières années. De ce fait, la très vaste Afrique a déjà largement dépassé l’Europe en termes d’habitants, et l’écart va continuer de s’accentuer durant les prochaines années : si l’UE compte 447 millions d’Européens aujourd’hui pour un milliard d’Africains, « dans trente-cinq ans, ce rapport sera de l’ordre de 450 millions d’Européens pour quelque 2,5 milliards d’Africains, soit cinq fois plus »[13]. Or, cette croissance démographique se produit dans un écosystème assez proche des théories de Thomas Robert Malthus : des États déjà faibles ont les plus grandes difficultés à absorber les nouvelles populations dans leur système éducatif, sanitaire et socio-économique, et les ressources en eau restent finies : le risque d’une surexploitation des fleuves Niger et Indus (entre autres) dans un environnement déjà menacé par la désertification contribue à déstabiliser ces régions déjà fragiles. Smith rappelle d’ailleurs que « la pression démographique sur les ressources naturelles, à commencer par la terre nourricière mais aussi l’eau, augmente le risque de conflits. Au Darfour, la multiplication par six des habitants depuis l’indépendance – la population dans l’ouest du Soudan est passée de 1,3 millions en 1956 à près de 8 millions en 2017 – met à rude épreuve un écosystème dont la désertification est accélérée par le réchauffement planétaire. »[14].

Dans un environnement aussi difficile, il n’est pas étonnant que beaucoup soient candidats au départ. Ces individus, qui ne sont ni les plus favorisés, ni les plus pauvres, sont la tête de pont d’une longue migration – vers l’Europe, mais aussi dans d’autres parties du globe, où l’arrivée d’étrangers provoque là aussi de graves difficultés. C’est le cas depuis la fin de l’apartheid en Afrique du Sud, où on ne compte plus les cas de violence anti-migrants, ou encore en Côte d’Ivoire, où le « miracle ivoirien » a attiré une très grande population immigrée venue des autres pays francophones de la région. Le questionnement sur la nature de « l’Ivoirité », et le chiffre toxique d’« un quart d’étrangers » vivant sur le sol ivoirien ne sont pas étrangers aux violences qui ont miné le pays de la fin des années 1990 au début des années 2010[15].

Un tel scénario de montée des violences est-il possible en Europe ? Nul besoin d’appartenir à des groupes identitaires ou conspirationnistes pour l’envisager. Les Européens ont certes besoin de « chair à retraite »[16] pour des raisons économiques (quoique l’exemple du Japon montre également que la robotisation atténue en partie ce problème), mais cet avantage est en partie annulé par la dynamique démographique apportée par les nouveaux arrivants : comme le rappelle Smith, « les migrants adultes », en devenant actifs (ce qui n’est pas le cas dans des pays à fort chômage structurel comme la France), contribuent à financer le système des retraites mais, « compte tenu de leurs familles qui sont, en moyenne, plus nombreuses, le gain auprès des retraités serait compensé par le coût pour scolariser, former et soigner leurs enfants »[17]. Le problème économique reste donc entier, et le défi identitaire ignoré.

Nous avons pu voir les effets dévastateurs de la crise migratoire de 2015 sur la psyché européenne, dans le contexte déjà fort peu favorable d’une crise économique et sociale aiguë dans la zone Euro. Les vagues d’attentats, qui découlent de cette crise puisque l’État islamique a bien infiltré ses soldats dans les convois de migrants, et les cas d’agression – notamment sexuelle – n’ont fait qu’apporter plus d’anxiété dans une crise identitaire désormais incontestable dans les sociétés européennes. On pourra certes accuser les partis et les politiques d’extrême-droite de faire leur fortune électorale sur des problématiques complexes et explosives, mais ils sont tout autant pyromanes que messagers de l’anxiété de populations européennes qui se sentent menacées d’un déclassement tant social que culturel, et tant que les autorités publiques refuseront de voir le problème en face, les tensions continueront de monter.

Jusqu’à la guerre civile ? Le scénario d’un conflit armé entre islamistes et nationalistes de Soumission semble certes être bien plus loin que l’horizon 2022 imaginé par Michel Houellebecq[18], mais il n’est pas non plus totalement irréaliste : les émeutes de Chemnitz ou la fusillade de Hanau en Allemagne ont montré qu’un incident isolé pouvait très vite dégénérer en violences (et que celles-ci ne sont d’ailleurs pas monopolisées par les migrants). Or, lorsque le diable sort de sa boîte il est très difficile de l’y faire rentrer – une succession d’incidents de ce type pourrait à terme convaincre les dirigeants de certaines communautés que la violence organisée est devenue le seul remède à leurs problèmes, et le chemin vers la guerre civile serait alors tout tracé.



[1] Harun Karčić, Globalisation and Islam in Bosnia : Foreign Influences and their Effects, article paru dans le journal Totalitarian Movements and Political Religions, 11:2, 151-166, 2010. Disponbile en ligne :  10.1080/14690764.2010.511467.

[2] Florian Feyerabend et al., The Influence of External Actors in the Western Balkans : A Map of Geopolitical Players, Berlin : Konrad Adenauer Stiftung, 2018, p.4. Disponible en ligne : https://www.kas.de/documents/252038/253252/7_dokument_dok_pdf_53583_2.pdf/194afc48-b3be-e3bc-d1da-02771a223f73?version=1.0&t=1539646959279 

[3] Ibid., p.5

[4] Ibid.., p.7

[6]  Voir Asli Aydıntaşbaş, From Myth to Reality : How to Understand Turkey’s Role in the Western Balkans, Policy Brief de l’European Council of Foreign Relations, mars 2019.

[7] https://www.challenges.fr/entreprise/defense/mediterranee-orientale-jusqu-ou-peut-aller-la-france-face-a-erdogan_725602 

[8]  Jérôme Fourquet L’archipel français : naissance d’une nation multiple et divisée, Paris : Seuil, 2019 pp.171-173

[9]  Par exemple lorsque le parlementaire Alparslan Kavaklıoğlu, président de la commission sécurité et renseignement du parlement turc déclare en Mars 2018 que « l’Europe deviendra musulmane », ou encore lorsque le Président Erdoğan explique dans un discours officiel de janvier 2019 que les frontières de la Turquie « vont de Vienne aux rives de la Mer adriatique, du Turkestan [ou Xinjiang pour les Chinois] à la Mer noire ». https://foreignpolicy.com/2019/05/07/erdogans-long-arm-in-europe-germany-netherlands-milli-gorus-muslim-brotherhood-turkey-akp/

[12] Stephen Smith, La Ruée vers l’Europe : la jeune Afrique en route pour le Vieux continent, Paris : Grasset, 2018, p.17

[13] Ibid., p.19

[14] Ibid., p.75

[15]  Voir Ibid., p.163

[16] Ibid., p.179

[17] Ibid., p.208

[18] Michel Houellebecq, Soumission, Paris : Flammarion, 2015

 

A lire aussi : Europe, champ de bataille : les guerres des Gilets jaunes 

Extrait du livre de Thibault Muzergues, « Europe champ de bataille : De la guerre impossible à une paix improbable », publié aux éditions Le Bord de l’eau

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