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Quand Alain Juppé mise sur une campagne à la Ségolène Royal pour les primaires socialistes de 2006
©Reuters

Parti dans le parti

Quand Alain Juppé mise sur une campagne à la Ségolène Royal pour les primaires socialistes de 2006

Depuis fin janvier, l’ancien Premier ministre multiplie les déplacements à la rencontre des Français, avec pour objectif de mettre en place des comités locaux et thématiques, rappelant inévitablement la stratégie mise en place par Ségolène Royal avant les élections de 2007 à travers Désir d'avenir notamment.

Jean Petaux

Jean Petaux

Jean Petaux est docteur habilité à diriger des recherches en science politique, spécialiste de la vie politique française. Il s’est aussi spécialisé dans l’analyse localisée de la politique. Il dirige une collection aux éditions « Le Bord de l’Eau » intitulée : « Territoires du politique ». Prochain livre à paraître : « Entretiens avec Jacques Valade » (octobre 2021). Officier des Palmes académiques, il est, par ailleurs, membre associé de l’Académie nationale des Sciences, Belles-Lettres et Arts de Bordeaux.  

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Atlantico : Que pourrait lui apporter cette stratégie, quel problème est-elle sensée résoudre ?

Jean Petaux : Je crois que cette démarche répond très clairement à une ambition : tenter de retisser du lien politique et social entre gouvernants et gouvernés, entre élus et électeurs. C’est une préoccupation majeure chez Alain Juppé qui, par exemple, dès 2004-2005, juste avant son départ au Québec, a été un des premiers politiques à créer un blog qui fonctionne toujours et qu’il utilise dans les moments les plus importants d’ailleurs, puisque c’est le canal qu’il a emprunté pour annoncer sa candidature aux primaires de la présidentielle 2017, en août 2014. Non seulement Alain Juppé se sert de son blog mais en plus il est seul à le tenir et à y contribuer… C’est bien le lien direct qu’il a voulu créer avec ses mandants, ses électeurs, ses sympathisants. Une des préoccupations constantes du maire de Bordeaux, ancien Premier ministre, est de rétablir la confiance avec les Françaises et les Français. C’est, à ses yeux, un impératif majeur du "contrat" qu’il veut passer avec eux. D’une certaine manière sa "petite entreprise politique" (même s’il n’emploie pas cette expression) est une TPE (ou une ETI… selon que l’on est plus ou moins optimiste) qui veut fonctionner comme un "fab lab",ces nouvelles entités qui produisent des objets à partir d’imprimantes 3D… Là encore c’est assez novateur dans l’esprit… Même si les "Cahiers de Doléance" datent de 1788…. et ont préfiguré les fameux "Etats Généraux" de 1789…

Quels en sont les risques ? Quel en est l’intérêt ?

Le premier risque porte principalement sur le "débordement" de la base… Celle-ci, souvent plus tranchée (et tranchante) que les dirigeants (parce que plus mobilisée et plus radicale, dans un sens ou dans un autre peu importe), peut imposer des choix littéralement intenables pour une équipe de potentiels gouvernants. Dans ce cas-là, après l’élection, apparait un second risque : celui de la "fracture", de la coupure entre la base et le sommet qui ne veut pas se laisser entrainer dans le "jusqu’au boutisme" des militants ou des sympathisants.

Pour ce qui concerne l’intérêt, là encore il est double. D’abord le phénomène de "réservoir d’idées" peut réellement fonctionner… Même s’il est rare de trouver dans ce type de consultation ouverte une idée géniale qui révolutionnerait le monde, la pensée et l’art de gouverner, cela ne coûte rien de "tenter le coup"… Après tout la pénicilline a bien été découverte par hasard… C’est ce que l’on appelle d’un terme savant, le principe de "serendipity" ("sérendipité") qu’on traduit, mal, de l’anglais par "découverte accidentelle". L’autre intérêt c’est de faire croire à celles et ceux qui ont contribué qu’ils ont été entendus. C’est furieusement démago, mais de la part de quelqu’un (Alain Juppé) qui a non seulement la réputation d’être et qui est réellement "anti-démago",  c’est tout à fait crédible au contraire…

Cette plateforme collaborative avait d'ailleurs montré un certain décalage entre propositions et ligne juppéiste (voir ici). Le produit de cette plateforme représente-t-il un danger pour Alain Juppé ?

Non dans la mesure où l’équipe Juppé contrôle le flux des propositions qui arrivent sur cette plateforme… En fait Alain Juppé a ouvert une sorte de "boite à idées" offerte à toutes celles et tous ceux qui veulent contribuer. C’est un choix méthodologique assez classique désormais aussi bien en matière de modèle de management que de "mise à l’agenda politique". C’est  totalement différent de la démarche engagée par un François Fillon qui, pour sa part, fonctionne à l’ancienne et propose un programme. La démarche d’Alain Juppé s’apparente à ce que l’on nomme en science administrative du "bottom – up".

Quelles sont les différences qui demeurent entre les stratégies d'Alain Juppé et de Ro yal en 2006, et que peuvent-elles nous apprendre ?

Les circonstances entre "Royal 2006" et "Juppé  2015" sont très différentes. Pour la désignation à la candidature socialiste à  la primaire de l’automne 2006, Ségolène Royal devait convaincre uniquement des adhérents au PS (même si le système d’adhésion à 20 € avait été mis en place sous la responsabilité de Jack Lang aidé dans sa tâche par Vincent Feltesse, actuel conseiller de François Hollande). C’était donc ce qu’on appelle une "primaire fermée". Ségolène Royal devait, en quelque sorte, mener campagne à l’intérieur de l’enclos socialiste, même élargi par les "adhésions low-cost". Elle n’avait guère d’autre stratégie possible que de constituer son propre courant au sein même du PS afin de dépasser en nombre de soutiens DSK et Fabius, ses adversaires. Pour Alain Juppé, la situation est différente. S’il se confirme que l’accord se fait au sein même  de l’UMP pour une "primaire ouverte" (jusqu’au MODEM compris), alors Alain Juppé aura les coudées bien plus franches et il n’aura plus à se battre à l’intérieur de l’UMP… Il lui faut, au contraire, "ratisser" le plus loin possible au-delà des adhérents et créer une dynamique permettant peut-être de faire voter 3 millions de personnes (environ 15 fois plus que le nombre "d’encartés" actuels à l’UMP). Dans ce cas l’opposition Alain Juppé - Nicolas Sarkozy devient, d’une certaine façon, accessoire. On voit bien comment, dans une telle configuration, la structure partisane est dévaluée et devient un enjeu de pouvoir secondaire alors que dans le cas de Ségolène Royal il s’agissait en somme d’absorber, de phagocyter le parti par "Désir d’avenir". Preuve, s’il en était et même si c’était pour le dominer, que le PS était encore, alors, un enjeu.

Si pour Ségolène Royal, cette stratégie pouvait trouver une validité au vu de sa position d'outsider. Qu'en est-il pour Alain Juppé qui est très ancré au sein de l'UMP ? 

Il ne faut pas penser que Ségolène Royal n’était pas ancrée au sein du PS, qu’elle était marginalisée… La preuve c’est qu’elle a battu nettement les deux "éléphants" qui lui étaient opposés, dans un contexte encore une fois où seules 75.000 nouvelles cotisations à 20 € avaient été enregistrées et homologuées avant les primaires de novembre 2006. Elle disposait bien d’un socle spécifique constitué aussi bien de soutiens en propre mais aussi d’adversaires de Strauss-Kahn ou de Fabius… Et, incontestablement, les études l’ont montré à l’époque, d’une forte adhésion chez les militantes. Pour Alain Juppé, son poids à l’intérieur de l’UMP reste difficile à évaluer. On voit bien comment il peut bénéficier de tous les "anti-Sarkozy" au sein-même de l’organisation (qui détestent absolument celui qu’ils persistent à nommer "le nain") mais aussi du renfort de celles et ceux qui aspirent à une réhabilitation de la fonction présidentielle par exemple et qui savent qu’ils ne trouveront de réponse à cette demande ni chez Nicolas Sarkozy, ni chez Xavier Bertrand, ni chez Laurent Wauquiez, ni non plus (pour l’heure au moins) chez Bruno Le Maire. Alain Juppé représente alors une solution de repli, une alternative tout à fait honorable (un seul mandat présidentiel entre 2017 et 2022) avant un renouvellement générationnel indispensable et surtout une forme de changement par rapport au "retour de Nicolas" qui fait vraiment "saison 2".

"Nous ne sommes pas là pour doublonner avec le parti, mais ce n’est pas nous qui l’avons. Nous devons donc faire autre chose", assure un des responsables de la campagne. Quels sont les risques effectifs de cette stratégie, à un moment où certains commentateurs diagnostiquent un risque de scission de l'UMP, et un manque d'UMP ?

Il n’y a rien de nouveau sous le soleil, encore une fois…. "Les partis politiques concourent à l’exercice de la démocratie" dit la Constitution de 1958… C’est bien la preuve que même si tel ou tel candidat veut s’en passer, cela relève davantage du vœu pieux que de la réalité. Depuis 1965, première présidentielle au suffrage universel, tous les candidats qui ont voulu mener campagne en dehors d’un parti uni, soudé ont perdu tout espoir de victoire. On pourrait multiplier les exemples mais aussi bien Poher que Chaban, puis Barre et Balladur sont autant d’exemples de candidats qui auraient pu l’emporter mais qui ont souffert, à un moment ou à un autre, d’un affaiblissement de leur parti ou, pire, d’un choix partisan carencé, comme cela s’est produit pour Barre et Balladur qui n’ont pas trouvé dans l’UDF la force partisane dont disposait un Chirac, en 1988 (même s’il fut battu) ou en 1995 (quand il gagna). Alors les juppéistes courent effectivement un risque en essayant de monter une structure parallèle à l’UMP… Mais c’est un risque limité. La grande différence avec les décennies antérieures c’est que, de nos jours, l’UMP ne pèse pas grand-chose… Qu’en termes organisationnels et structurels elle est plus un parti de notables qu’un parti de masse. Qu’elle ressemble sans doute plus à l’UDF des années 80-90 qu’au parti populaire, batailleur et gouailleur que fut le RPR des années Chirac de 1976 à 2002… Et qu’en conséquence de quoi il y a peut-être une nécessité vitale à mettre en place une autre forme de structure cohésive de sympathisants dévoués corps et âme à la victoire de leur champion. On comprendra alors que la question d’une éventuelle scission de l’UMP ne soit plus un tabou si, d’aventure et par surcroît, l’actuel patron du parti s’avisait de mettre en route la machine à exclure…

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