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Facebook est devenu Meta pour représenter un avenir au-delà de son réseau social en difficulté.
Facebook est devenu Meta pour représenter un avenir au-delà de son réseau social en difficulté.
©KIRILL KUDRYAVTSEV / AFP

Moment clé

Protection de la vie privée : comment l’Europe doit-elle s’y prendre pour ne pas rater son bras de fer avec Facebook ?

Mark Zuckerberg, patron de Facebook (Meta), dont le cours de bourse s’est écroulé la semaine dernière a menacé de couper l’accès à Facebook et Instagram en Europe pour ne pas avoir à se plier à la loi sur le respect de la vie privée.

Anthony Poncier

Anthony Poncier

Anthony Poncier est Docteur en Histoire, membre du collectif Réenchanter Internet et expert en transformation digitale et en stratégies collaboratives. En cette qualité, il accompagne les entreprises dans la conception de leurs stratégies médias sociaux, ainsi que dans la création de leurs réseaux internes.

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Atlantico : Mark Zuckerberg, patron de Facebook (Meta), dont le cours de bourse s’est écroulé la semaine dernière a menacé de couper l’accès à Facebook et Instagram en Europe pour ne pas avoir à se plier à la loi sur le respect de la vie privée. Dans un communiqué, le réseau social a indiqué « Nous n’avons absolument aucun désir et aucun projet de nous retirer de l’Europe, mais la simple réalité est que Meta, comme beaucoup d’autres entreprises, organisations et services, s’appuie sur des transferts de données entre l’UE et les États-Unis afin d’assurer des services mondiaux. » De fait, quelle est la réalité de la menace de Facebook ? 

Anthony Poncier : Ce n’est pas la première fois que Facebook fait la même menace, ils l’ont fait il y a quelque temps vis-à-vis de l’Australie par rapport à une question sur la presse. Facebook s’est retiré quelques heures et est revenu tout de suite. Ils n’allaient pas se tirer une balle dans le pied. Or l’Australie c’est 25 millions de personnes, l’Europe c’est 450 millions. Je ne pense pas que Facebook puisse se dire qu’il va faire sans ce marché, c’est inconcevable. Les principaux revenus de Facebook viennent de la publicité, donc si les sociétés qui paient pour se retrouver sur Facebook se retrouvent privées des consommateurs, elles vont faire grise mine. D’un point de vue économique, ça reste très peu faisable. Deuxièmement, avec les réglementations qui sont en train de se mettre en place (Digital Act et autre) il n’est pas impossible que les Etats-Unis emboîtent le pas à l’Europe, comme ils l’ont fait en partie après le RGPD (avec le CCPA). On n’imagine pas Facebook couper l’accès à son site aux Etats-Unis, même s’ils adoptent une loi similaire. De plus, Meta cherche à se lancer dans les métavers et il est fort improbable qu’il décide de le faire en se privant de son public potentiel en Europe. D’autant qu’ils ont annoncé vouloir recruter de manière importante, notamment en Europe. Cette déclaration, c’est le bouton nucléaire mais personne n’appuiera dessus. Et l’exemple Australien n’aide pas à la crédibilité. Avec Cambridge Analytica et les récents lanceurs d’alertes expliquant que Méta privilégie l’argent à la santé des enfants, Facebook a une image de plus en plus détériorée. Comme son modèle repose sur la collecte des données, Facebook est prêt à monter les muscles.

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Que sait-on de l’état actuel de la collecte des données par Facebook en Europe ? Y compris des données que l’application ne devrait pas avoir ? A quel point la loi européenne actuelle gêne Facebook ?

Sur Facebook, les gens donnent d’eux-mêmes de nombreuses données, y compris leur géolocalisation, leur goût, leur religion, leur sensibilité politique. Quand vous vous connectez à Facebook pour la première fois, il vous propose de partager votre carnet de téléphone pour vous suggérer des amis Facebook. Ainsi, même des gens qui ne sont pas sur Facebook voient leurs données collectées. Par ailleurs, Facebook vous suit, même quand vous n’êtes pas connectés, pour voir les sites que vous consultez, ce que vous faites. Certains navigateurs comme Firefox ont mis en place des mini-logiciels pour éviter cela. Ce que fait l’Europe et ce que fait Apple gène Facebook parce que cela nuit à leur possibilité de faire de la publicité ciblée, car celle-ci s’appuie vraiment sur le tracking hors de Facebook et pas seulement sur les informations qui sont communiquées sur le site. Or plus une pub est ciblée, plus elle se vend chère.

Pendant un temps, Facebook partageait ses données d’utilisations avec d’autres plateformes comme Netflix. Facebook collecte un certain nombre de données sans demander l’autorisation qu’ils devraient pourtant avoir. De même, quand Facebook a racheté WhatsApp, il a garanti aux autorités un chinese wall entre les deux applications pour qu’elles ne puissent pas regrouper les informations. Facebook est revenu là-dessus, au nom de l’amélioration du service de ses utilisateurs. 

Ce qui pose actuellement des problèmes à Facebook avec le règlement européen c’est qu’aujourd’hui toute personne doit pouvoir accéder aux données collectées, donner son utilisation si elles sont partagées à d’autres personnes. Elle peut demander un droit de correction, d’effacement. Elles sont donc propriétaires de leur donner. Chaque entreprise, au-delà, des demandes directes des consommateurs doit pouvoir démontrer qu’elle demande l’autorisation de tout le monde et que tout un chacun peut demander à les récupérer. Là où ils ont une certaine chance, c’est que la loi telle qu’elle a été faite pour le RGPD fait que ce doit être la CNIL du pays où se trouve le siège européen du groupe qui doit se saisir du dossier pour qu’il y ait amende ou autre. Or tous les sièges sont en Irlande pour raison fiscale. La CNIL irlandaise n’est pas très grande et l’Irlande n’est pas le pays qui montre le plus d’activité et proactivité sur les sujets liés au GAFAM car elle ne veut pas scier la branche sur laquelle elle se trouve. Il y a actuellement des discussions pour rendre les processus de sanction plus opérants et permettre, éventuellement, à chaque état d’agir. 

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A quel point est-ce important que l’Europe continue à protéger les données ?

On peut prendre l’exemple de Google latitude, un logiciel qui n’a pas pu exister en Europe car on exigeait de devoir donner l’autorisation d’être géolocalisé à chaque connexion. Aux Etats-Unis, une seule autorisation initiale suffisait. Cela pose la question de la propriété des données par les utilisateurs. On peut imaginer un modèle futur ou certains acceptent de vendre leurs données contre des services et d’autres non. L’Europe a fait le choix de dire que les données personnelles appartenaient aux particuliers, mais que les entreprises publiques devaient laisser leurs données accessibles (ce qui a posé des problèmes à la RATP car Citymapper était devenu plus performant). Pour l’instant, l’Europe fait le choix de protection de la vie privée. La tendance actuelle, aux Etats-Unis et en Chine (avec le social scoring notamment) c’est de faire de moins en moins attention à la valeur de leurs données. Le fait que l’Europe mette des barrières, dès maintenant, c’est une bonne chose. 

On imagine mal Facebook se passer des européens mais inversement peut-on imaginer les européens se passer des applications du groupe Méta ? 

Il y a quelques années, cela aurait été particulièrement vrai. Néanmoins, on l’a vu quand WhatsApp a tenté d’imposer ses nouvelles conditions d’utilisation, non conformes au RGPD, le groupe Facebook n’est pas prêt à agir. Il a annoncé qu’il couperait l’accès aux utilisateurs qui ne souscriront pas au CGU, mais n’a pas arrêté de de repousser. Finalement, il a annoncé qu’il n’y aurait pas de coupure mais un accès potentiel dégradé, ce qui n’est toujours pas le cas. Et à l’époque Facebook avait une position monopolistique bien plus forte. Aujourd’hui, leur priorité, c’est la concurrence de TikTok. Or l’expérience montre que quand une marque n’est plus disponible, les consommateurs se tournent vers une autre. Facebook est actuellement en train de perdre des utilisateurs pour la première fois, donc si les applications comme Instagram ne sont plus accessibles, les gens iront sur une plateforme concurrente. Quand WhatsApp a voulu changer ses conditions, les utilisateurs sont, pour certains, partis sur Telegram ou Signal. Et il est rare que des utilisateurs reviennent.

Comment l’Union européenne peut-elle négocier son bras de fer avec Facebook ? 

Le fonctionnement de l’UE fait que quand il y a des projets de loi débattus, on accepte que les lobbys interviennent et tentent de faire évoluer le texte de loi avant son vote. Google est particulièrement investi sur ce terrain. Donc les GAFAM vont se battre. Mais des associations se battent dans l’autre sens. Dans l’absolu, l’Europe n’a pas à négocier avec Facebook. Elle doit réfléchir à la portée de son texte, à son intérêt et ses effets – sur la compétitivité, l’antitrust -. C’est une question d’expertise, pas de négociation. La menace est surtout une affaire de communication publique. La pression, elle, est permanente de la part des lobbyistes. 

Facebook essaie toutefois de faire une forme de chantage à l’accès, tentant un rapport de force, n’y aurait-il pas un danger d’y répondre favorablement ?

C’est inconcevable que l’UE fasse machine arrière car quand des textes passent ils sont validés par plusieurs instances dont le parlement européen. Ce dernier a montré une indépendance et une radicalité bien plus importante que celle des chefs de gouvernement. En termes d’image politique, ce serait désastreux. Si l’UE cède à Facebook, toutes les grosses entreprises, sur n’importe quel sujet, tenteraient de faire de même. Cela reviendrait à ce que l’Europe soit inféodée à des groupes économiques. Si les Etats-Unis entraient en jeu, ce serait une autre histoire car ce serait une question d’Etat à Etat. Mais si l’UE s’abaisse à négocier avec Facebook, c’est un suicide politique.

Est-ce que l’UE devrait au contraire montrer une position ferme et marquer « le coup » ?

Non car lorsque les premières lois ont commencé à arriver, Thierry Breton a fait exprès de ne jamais mentionner aucune marque, en utilisant des périphrases. C’était fait de sorte qu’on ne puisse pas accuser l’UE de cibler une entreprise en particulier. S’il réagisse à propos d’une entreprise, on leur reprochera de faire une loi anti-Facebook. L’Europe ne peut donc pas profiter de sa position de force pour cibler Facebook directement. Elle peut légiférer en général, dans un débat parlementaire.

L’enjeu devrait plutôt être de conscientiser les gens sur ce qu’ils font de leurs données et du fait qu’ils les donnent à une entreprise privée et qu’ils ne savent pas ce qu’elle va en faire. 



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