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Les variations de températures expliquent à elles seules 85% de la variation de consommation.
Les variations de températures expliquent à elles seules 85% de la variation de consommation.
©Reuters

Coup de froid

Printemps pourri : le calcul de ce qu’il va vous coûter

Le temps grisâtre et pluvieux ne plombe pas que le moral des Français. Il représente aussi un manque à gagner non négligeable pour l'économie et met plusieurs secteurs professionnels en réel danger.

Jean-Louis Bertrand

Jean-Louis Bertrand

Professeur de finance à l'ESSCA EM, Jean-Louis Bertrand est co-fondateur de Météoprotect, société spécialisée dans la couverture du risque météo.

Ancien trader et trésorier de grands groupes, il gère aujourd'hui l'analyse des besoins clients, la structuration de solutions, le développement des produits de couverture, et encadre les activités de recherche.

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Atlantico : Le mauvais temps dont est victime la France depuis plusieurs semaines, et annoncé comme devant durer, est au centre des préoccupations des Français et à la une des médias. La principale conséquence financière de ce dernier qui vient à l’idée est celle de l’augmentation de la facture énergétique des particuliers. Est-il possible de chiffrer les variations de celle-ci en fonction de la température ?

Jean-Louis Bertrand : La facture énergétique va en effet être salée. Non seulement il a fait plus froid que la normale, mais il a fait anormalement froid longtemps. Nous savons parfaitement quantifier, ville par ville, l’impact financier de ce printemps frais à partir de l’écart de température. Les variations de températures expliquent à elles seules 85% de la variation de consommation. Les livraisons de fioul pour les particuliers ont bondi de 40% en mars par rapport à l’année dernière, et de 20% en mai. En hiver, un degré en moins par rapport à la normale cause une hausse moyenne de consommation de 2°C à 4°C suivant la région, mais il y a des effets de seuils qui modifient cette relation, notamment lorsqu’on se trouve dans une zone de température très négative. Vous pouvez vous faire une idée des enjeux financiers en regardant les résultats des énergéticiens. En 2012, la météo a contribué à hauteur de 50% à la croissance du chiffre d’affaires d’EDF pour un montant de 926 M€. En 2011, une année anormalement douce avait privé l’entreprise de près de 2 milliards de chiffre d’affaires. C’est exactement la même chose chez GDF-Suez.

L’hiver et ce pseudo-printemps interminable va nécessairement avoir des conséquences importantes sur la consommation. L’argent que les ménages ont dépensé en chauffage ne le sera pas ailleurs. D’autant que nombreux sont les secteurs qui souffrent lorsque le printemps est anormalement et durablement frais. Le secteur du textile-habillement est un bon exemple. Quand les semaines chaudes et froides se succèdent, il y a des phénomènes de compensation et de report d’achat. Mais quand, comme cette année, la météo est durablement défavorable, il y a destruction de vente. Plus de report. Et les commerçants sont déjà obligés de consentir des remises très importantes pour ne pas risquer de se retrouver avec des stocks d’invendus conséquents, mais aussi parce que le consommateur n’est plus prêt à payer le même prix pour un vêtement qu’il ne va porter que quelques semaines cette année. La problématique est la même pour les grandes surfaces et les jardineries qui exposent à la vente les salons de jardins et parasols depuis fin février. Certains vont jusqu’à proposer 70% de remise, car ils savent que les clients ne sont plus disposés à payer le même prix en juin, sachant qu’il ne leur reste que quelques semaines pour profiter de leur achat.

La température est-elle le seul facteur ? Qu'en est-il de l'humidité, l'ensoleillement, la pluie ?

Le chiffre d’affaires de huit secteurs d’activité sur dix est météo-sensible en France. La température est la variable la plus influente dans 60% des cas, suivie par les précipitations puis viennent le vent (souvent en accompagnement de la température pour qualifier la température "ressentie") et enfin l’ensoleillement. Évidemment, chaque secteur à ses spécificités. Meteo Protect a développé une plateforme scientifique qui permet pour chaque secteur de connaître l’impact d’un degré, d’un millimètre de pluie ou une heure d’ensoleillement sur le chiffre d’affaires, de connaître les périodes de plus forte vulnérabilité (un degré en plus ou en moins sur les ventes de glaces n’a pas le même impact en décembre ou en juillet), et surtout, grâce à des bases de données très profondes, de créer un ensemble de scénarios permettant d’envisager la perte moyenne, la perte maximale et la probabilité qu’elles se produisent.

Les secteurs pour lesquels les précipitations jouent un rôle important sont par exemple les parcs d’attractions, zoos et autres lieux de divertissement en plein air, bien sûr l’hôtellerie de plein air, mais aussi, la production hydroélectrique. Au risque d’enfoncer une porte ouverte, la production d’énergie renouvelable ne dépend que d’une ressource : la météo. Et ce n’est pourtant pas un luxe car un nombre insuffisant de producteurs a mis en place des assurances météo pour leur garantir un productible minimum de façon à ne pas mettre en péril leur structure financière. Il n’est pas inutile de rappeler que 2013 est pour l’instant marqué par un grand déficit d’ensoleillement et que de 2011 et 2013 ont été des années avec beaucoup moins de vent qu’à l’accoutumée.

Quelles sont les autres conséquences économiques qu’a le mauvais temps sur les particuliers ? Nos comportements de consommation sont-ils sensiblement différents ? Si oui, comment ?

Bien sûr que nos comportements changent avec la météo. Plus de la moitié des 300 familles de produits d’un hypermarché sont météo-sensibles. Pour le supermarché, c’est essentiellement un problème de logistique et de marges. Pour le producteur qui lui est moins diversifié, c’est potentiellement une catastrophe. Les fabricants de saucisses ont été en activité très réduite depuis mars, avec des commandes au point mort. Quand les températures vont enfin remonter, les consommateurs ne vont  pas faire deux fois plus de barbecues. Les ventes entre mars et mai sont définitivement perdues. C’est typiquement le genre de risque pour lesquels l’assurance météo a été créée, pour bénéficier d’une compensation financière en cas de météo défavorable.

Existe-t-il des manières de se prémunir contre ces conséquences économiques ? Des initiatives existent-elles déjà ?

Oui. En 2011, Météo Protect a lancé l’assurance météo. C’est un système qui diffère un peu de l’assurance traditionnelle dans le sens où il n’y a pas d’expertise et pas de discussion en cas de météo défavorable et donc de sinistre. On l’a vu précédemment, Meteo Protect sait calculer l’importance du sinistre par degré par exemple. Donc l’entreprise fait ses prévisions d’activité à météo normale, et Meteo Protect l’aide à déterminer le seuil d’anomalie météo à partir duquel les conséquences sur la trésorerie et les résultats deviennent trop difficiles à supporter. Le contrat d’assurance météo précise alors la période à couvrir, qui peut aller d’un jour à une saison complète, le seuil à partir duquel l’indemnité se déclenche, et le montant de l’indemnité en fonction de l’intensité de l’anomalie, autrement dit combien l’entreprise touche par degré d’écart. En fin de période de couverture, c’est le rapport météo qui déclenche automatiquement le paiement. Et le paiement est immédiat. Pas de délai, pas de négociation, puisque tout est précisé en amont. Ce système d’assurance est parfaitement adaptable pour toute situation pour laquelle une anomalie météo est la cause de perte de chiffre d’affaires ou de hausse de coûts. Un parc d’attraction sait par exemple qu’en juillet-août il y a six jours de pluie et que chaque jour de pluie le prive de 20 000 euros par exemple. Le contrat proposé peut par exemple payer 20 000 euros pour chaque jour de pluie supplémentaire au-delà de six jours. Si le parc a la structure financière qui lui permet d’absorber davantage de risque, il peut ne s’assurer qu’à partir du huitième ou neuvème jour de pluie. Quoiqu’il arrive, en cas d’été pourri, le parc est indemnisé à hauteur du nombre de jours de pluie effectivement subi. Et ça c’est une sécurité dont il est difficile de se priver surtout après le printemps qu’on  subi. On peut multiplier les exemples à l’envie, dans l’agriculture, le BTP, les transports, le tourisme, ect.

A qui peut-on légitimement demander d’assumer ces conséquences financières ?

Pas au gouvernement ni aux contribuables en tout cas ! Qui va payer pour les surcouts de déneigement cette année. La viabilité hivernale va coûter cher pour toutes les communes qui ne se sont pas assurées. Météo France publie le nombre de jours de neige et de verglas moyen par ville et par département. C’est la base sur laquelle les budgets sont établis.  S’il neige davantage, il faut acheter davantage de sel, payer des heures supplémentaires, avec recours à des prestataires extérieurs, etc. La ville de Lyon dépense 400 000 euros par jour de déneigement. Cette année, dans certains endroits, il va falloir financer 100% de surcoût.  Meteo Protect propose une assurance viabilité hivernale, auquel cas le surcout est pris en charge par l’assureur. Sinon, les communes équilibreront leur budget de fonctionnement en montant les taux d’imposition… et compte tenu de la rareté des fonds publics, il est temps que les élus et les responsables du public aient une attitude gestionnaire financier et utilisent les produits adaptés. La totalité des entreprises sont protégées en cas de destruction causée par la météo. Elles trouvent normal d’assurer le patrimoine. Elles doivent avoir le même réflexe avec leur compte de résultats. Il faut couvrir l’impact de la météo sur la trésorerie.  Le climat change, le nombre, la durée et l’intensité des anomalies météo augmentent… à nous de nous adapter, et vite.

Propos recueillis par Jean-Baptiste Bonaventure

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