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Ce dimanche, une nouvelle manifestation contre le mariage pour tous sera organisée à Paris.
Ce dimanche, une nouvelle manifestation contre le mariage pour tous sera organisée à Paris.
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Printemps français, Manif pour tous et récupérations politiques tous azimuts : qui est vraiment au cœur du mouvement des opposants au mariage homosexuel ?

Alors que la loi sur le mariage pour tous a été promulguée, une nouvelle manifestation se déroulera ce dimanche à Paris. Le ministère de l’Intérieur et les organisateurs du défilé craignent des débordements d’extrémistes.

Roland Hureaux

Roland Hureaux

Roland Hureaux a été universitaire, diplomate, membre de plusieurs cabinets ministériels (dont celui de Philippe Séguin), élu local, et plus récemment à la Cour des comptes.

Il est l'auteur de La grande démolition : La France cassée par les réformes ainsi que de L'actualité du Gaullisme, Les hauteurs béantes de l'Europe, Les nouveaux féodaux, Gnose et gnostiques des origines à nos jours.

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Atlantico : Qui sont les mouvements et politiques qui gravitent autour des opposants au mariage homosexuel ? Que sait-on de leurs motivations ?

Roland Hureaux : Je ne sais pas exactement ce que vous entendez par "graviter". Le mouvement politique important le plus proche de la Manif pour tous a été dès le départ l’UMP ; son président, beaucoup de ses grands élus ont participé aux manifestations et elle appelle encore à manifester le 26 mai. Si l’on voulait  simplifier,  on pourrait dire que la Manif pour tous résulte de  la conjonction de deux forces qui interféraient déjà mais étaient loin de se confondre : l’ Eglise catholique et l’UMP et cela, malgré des états-majors réticents de part et d’autre. Il est vrai qu’une minorité de personnalités de l’UMP n’est pas d’accord, par exemple Nathalie  Kosciusko-Morizet, mais par rapport au courant principal,  elles  sont marginales. Vous parlez de motivations : il va de soi que l’UMP espère récupérer le mouvement  tout en ayant le souci de ne pas  se couper des pro-mariages unisexe, puissants dans les médias, position difficile à tenir. (ndlr, de nombreuses personnalités à l'UMP ne sont pas pour une abrogation de la loi, même Jean-François Copé, favorable à une réécriture du texte, s'est dit sceptique quant à une abrogation)

Au sein de l’UMP, le Parti chrétien-démocrate de Christine Boutin a joué un rôle important, bien sûr, mais son poids reste faible.

Le Front national s’est volontairement tenu à l’écart du mouvement pour des raisons que l’on devine même si ses deux parlementaires se sont clairement engagés conte la loi Taubira.

Les "identitaires"  dont on parle beaucoup sont une galaxie de groupuscules décentralisés et qui, tous ensemble,  ne font pas plus de quelques dizaines de personnes, quelques centaines peut-être : pas de quoi fouetter un chat. D’autant que je ne crois pas  qu’on trouve chez eux un Lénine  capable d’ordonner  l’assaut du Palais d’hiver !

Depuis plusieurs mois que le mouvement dure, comment a évolué le rapport de force entre ces multiples groupes ? Quels sont ceux qui ont pris de l'ampleur et pourquoi ? Et au détriment de qui ?

Par rapport à ces forces politiques que nous évoquions, le courant principal de la Manif pour tous, composé de gens sans engagement politique antérieur, pèse infiniment plus lourd et cela  dès le départ. Il s’agit d’un mouvement  parti de quasiment rien, auto-organisé autour de Frigide Barjot, dont le leadership ne fut d’ailleurs  jamais complètement  accepté et de quelques tètes surtout  issues des mouvements catholiques  traditionnels : AFC, Vita,  mais ces mouvements, aux effectifs limités, pesaient infiniment moins que ce qu'est devenue la Manif pour tous.

C’est une tactique du gouvernement  de faire croire que l’extrême droite aurait pris une place importante dans le mouvement. C’est évidemment faux. A moins qu’on ne classe à l’extrême droite les mouvements  pro-vie ou pro-famille modérés, mais ils y étaient dès le départ. Quand la gauche est embarrassée, elle agite l’épouvantail de l’extrême droite : ça marche de moins en moins  et cet amalgame n’a qu’un effet, aujourd’hui,  c’est de faire grandir encore  l’exaspération des manifestants et de les mobiliser un peu plus.  

Il est clair que Hollande a fait le calcul suivant : ces réformes sociétales provoquent une poussée de fièvre passagère dans les milieux  "cathos" et une fois le changement opéré, ils s’y habitueront  et tout rentrera dans l’ordre. Il découvre que les choses risquent de ne pas rentrer dans l’ordre aussi vite qu’il le souhaitait : du fait des tactiques de harcèlement  opérées par quelques jeunes, comme les "veilleurs", très pacifiques au demeurant,  et de l’immense amertume de la base qui s’est sentie profondément humiliée. Alors, il espère isoler et réduire les résistances en les assimilant à la droite extrême, en brandissant la menace de violences. Mais cela pourrait avoir l’effet inverse. 

Et si des violences se produisent effectivement,  on ne sait jamais, il accusera  l’extrême droite, comme Guillot criait "Au loup !". A force, on n’y croit plus.

Le principal changement au sein du mouvement est la scission de Béatrice Bourges avec le courant  principal au nom, en principe de positions plus dures : le Printemps français qu’elle a lancé et qui au départ a failli être un slogan de la Manif pour tous, signifie, si j’ai bien compris, que la thématique du mouvement est élargie à d'autres motifs de mécontentement  et Dieu sait s’il y en a. Par derrière, il y a un contentieux personnel entre Frigide Barjot et Béatrice Bourges, connu de tous et qui existait dès le départ du mouvement. Mais en tant que telle,  Béatrice Bourges, ancienne candidate indépendante  aux législatives de Versailles, n’a rien d’une passionaria révolutionnaire : en menaçant d’interdire le Printemps français, Manuel Valls  agite un épouvantail ; interdire un mouvement comme cela, embryonnaire, composé de jeunes gens plutôt bien élevés et qui n’ont commis aucune violence n’illustre qu’une chose : à quel point la loi Taubira, comme toutes les démarches purement  idéologiques, nous fait entrer dans une logique qui n’est plus démocratique. Et c’est cela qui est dangereux

Il y a un autre changement, passé inaperçu et peu analysé : la modification de la composition sociologique des manifestations : du 13 janvier au 24 mars on est passé de 800 000 à 1 600 000 manifestants sans que personne puisse dire d’où viennent les nouveaux venus, un public sans doute plus populaire que celui  du départ (ndlr, la police vait estimé à 340 000 le nombre de manifestants le 13 janviers et 300 000 le 24 mars).

Entre Frigide Barjot qui hésite à manifester et Jean-François Copé qui annonce qu'il ne manifestera plus après le 26 mai, plusieurs grandes têtes d'affiche se retirent du combat. Quels sont ceux qui vont prendre la place de ces personnalités médiatiques qui étaient encore relativement modérées ? Comment vont-ils faire évoluer le mouvement ? 

Frigide Barjot, ne s’est pas encore retirée, même si de temps en temps, elle joue les diva.  Jean-François Copé annonce qu’il ne  participera pas à des manifestations qui ne sont pas prévues. Là aussi la formulation de  votre question est tributaire de la rhétorique gouvernementale : le risque de noyautage par des extrémistes. Ce risque n’existe pas. Si le mouvement doit se poursuivre sous d'autres formes, sa composition sociologique, nécessairement modérée, ne va pas changer.  Cette poursuite, je la vois plutôt  sous la formules  de clubs ou  think tanks  tendant à attirer une génération nouvelle de décideurs. Les dernières semaines ont vu la montée, bien davantage que des identitaires, d’organisations comme le réseau Cambacérès, énarques hostiles à la loi Taubira, celle du nouveau club Esprit civique ou  du réseau Fonder demain : tous mesurent la gravité du divorce  entre les gouvernants et les gouvernés, sur ce sujet comme sur d’autres,  et cherchent  une nouvelle formule politique. Si tous sont hostiles à la loi Taubira, des divergences subsistent entre eux, en particulier sur l’Europe.

Issu de la bourgeoisie parisienne surtout catholique, le mouvement  de la Manif pour tous était sans doute, sans qu’on ait jamais compté,  majoritairement pro-euro. Or dans ses profondeurs, l’opinion est aujourd’hui très hostile à l’euro, ou au moins à ce qui en découle : rigueur, récession etc. C’est là une contradiction  qui ne sera pas facile à résoudre si le mouvement doit avoir une suite politique. 

Faut-il craindre que les modes d'actions des groupes qui semblent prendre davantage la main ces derniers temps vont-ils évoluer vers la violence ? Avec quels objectifs ?

C’est  vous qui dites que des forces violentes  semblent prendre  la main. Là encore, comme Valls, vous confondez la Manif pour tous et la fête du PSG au Trocadéro qui fut infiniment plus violente que ce qu’on n’a jamais  vu dans la périphérie des manifestations contre le mariage unisexe. 

Vous avez cependant raison sur un point  essentiel : le risque de violence existe mais il procède moins de groupuscules marginaux que de la  profonde exaspération de la masse des opposants à la loi Taubira  face au mépris, aux provocations, à  la malhonnêteté (je pense aux modalités du  vote au Sénat)  du gouvernement dans cette affaire. Les accuser d’extrémisme ne fait qu’aggraver cette exaspération. Est-ce ce que souhaite le gouvernement ?  

Cette exaspération rejoint celle de l’ensemble des Français sur les sujets  que sont le chômage, la baisse du pouvoir d’achat, l’insécurité, les scandales. Elle est la cause du mépris et de la haine qui s’expriment  dans le pays à l’égard du pouvoir socialiste, très au-delà de la Manif pour tous.

Hollande n’a jamais compris  qu’il  avait  été élu non pas à cause d'un basculement à gauche de l’opinion, mais au contraire  en raison de la défection d’une partie de la droite qui avait le sentiment d’avoir été grugée  par Sarkozy. Si Hollande avait été un homme d’Etat, il aurait pris en compte cette situation et adapté sa politique en conséquence. Or, au contraire, il a multiplié les provocations vis-à-vis de cette partie de la droite blessée sur le plan des valeurs ou de son sentiment identitaire, la loi Taubira étant la principale de ces provocations.

On peut aussi se dire que nous assistons à la conjonction de deux évènements : le plus grand mouvement social qui se soit produit en France depuis des années,  et le gouvernement le plus discrédité que nous ayons eu depuis longtemps, et que cette conjonction ne devrait pas normalement rester  sans effet. Mais en l’état actuel des choses, nous ne voyons pas comment pourrait  s’effectuer la jonction, comment la mèche pourrait mettre le feu aux poudres. Si le gouvernement ressent le Printemps français comme un danger pour la République, c’est qu’il est vraiment aux abois !  

La question du débouché politique du mouvement  se pose aussi à droite. Dans cette affaire, l’UMP a bien plus suivi que précédé. L’attitude de ses sénateurs a laissé des doutes chez les anti-mariage. Beaucoup de ses chefs sont encore dans le vieux schéma qui prévaut depuis quarante ans : "Quand nous viendrons au pouvoir, nous ne remettrons pas en cause les 'avancées'  effectuées par la gauche, sauf à la marge ; n’insultons donc pas l’avenir par des positons trop tranchées ; de toutes les façons ces braves gens qui manifestent nous apporterons leurs voix, même si nous ne faisons pas tout ce qu’ils attendent de nous."

Je crains que ceux qui pensent comme cela ne perçoivent pas le changement profond de paradigme auquel nous assistons. La Manif pour tous en est, plus que la cause, l’expression. Cette loi "de progrès" qui devait aller de soi  n’est passée qu’en force, avec un coût politique totalement  disproportionné et sans doute dissuasif pour d’autres évolutions que la gauche libertaire voudrait mettre en œuvre. Le sentiment que le prétendu sens  de l’histoire n’est pas irréversible se répand.

Il est probable que la droite, sauf à devoir affronter un discrédit analogue à celui de la  gauche aujourd’hui, ne pourra pas, la prochaine fois, éviter de  remettre en cause en profondeur tout  l’héritage de la gauche, pas seulement sur les questions sociétales.

Lié à cela, cet autre enjeu qu’est l’influence que la Manif pour tous aura sur les élections. Le PS, lui,  est cuit pour  longtemps, Manif pour tous ou pas.  Mais quid de l’UMP ? Les politiques ne s’intéressent  ni aux Champs Elysées ni au Champ de mars, seul compte pour eux le champ électoral. Si le mouvement démontre une certaine efficacité sur ce registre, il sera pris au sérieux. L’élection municipale de Paris est, à cet égard, un enjeu à considérer : déjà NKM est mise en difficulté (même  Frigide Barjot appelle à la mettre en échec !) en raison son abstention à l’Assemblée nationale. Affaire à suivre.

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