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Les sondages influencent le vote ? 
Et alors, ils constituent une source d'info comme une autre, ne les supprimons pas !
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Boule de cristal

Les sondages influencent le vote ? Et alors, ils constituent une source d'info comme une autre, ne les supprimons pas !

Le CSA l'a annoncé ce mardi : les sondages seront autorisés pendant toute la durée de la primaire socialiste. Ils restent pourtant un outil de mesure de l'opinion particulièrement critiqué. Le Président d'Opinion Way prend la défense de sa profession...

Hugues  Cazenave

Hugues Cazenave

Hugues Cazenave est Président de l'institut de sondage Opinion Way.

Il est l'auteur de La guerre des sondages.  

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Atlantico : Les sondages qui départagent les différents candidats de la primaire socialiste sont-ils fiables ?

Hugues Cazenave : La réponse est clairement non si l’on continue de laisser croire que les sondages sont des pronostics certains. Qui peut croire qu’il est possible de donner avec précision le résultat de ce scrutin, ou d’un autre, avant que la campagne ne touche à sa fin ? Jusqu’au jour du scrutin, les candidats chacun de leur côté continuent à faire campagne sur le terrain et dans les médias. Cette campagne n’aurait-elle donc aucun effet sur les intentions de vote des électeurs ? C’est absurde.

Même si les politiques et les médias le leur demandent trop souvent, les sondeurs ne sont pas des madame Soleil ni des devins. En revanche, nos outils mesurent très correctement ce qui se passe dans la tête des citoyens au moment où on les interroge. Ils constituent le meilleur, ou en tout cas le moins mauvais, des outils d’analyse des comportements électoraux. Leur fiabilité reste sans commune mesure avec celle des commentaires émanant des politiques et des médias.

La fiabilité des sondages sur la primaire socialiste est un faux débat. On nous dit que le corps électoral n’est pas connu, car la primaire est une première. Mais il est possible de dire la même chose de toute élection ou presque. Moins d’un électeur sur deux vote aux élections européennes, ce qui veut dire que le corps électoral des européennes est difficile à cerner.

De même, la participation à l’élection présidentielle varie fortement d’un scrutin à l’autre (très forte en 2007, beaucoup moins au premier tour de 2002) : là encore, le corps électoral est difficile à appréhender. Dans tous ces cas de figure, les instituts parviennent pourtant à identifier assez précisément les contours de l’électorat qui participera à ces différents scrutins. Les sondages sur la primaire PS ne diffèrent donc pas fondamentalement, contrairement à ce que certains prétendent, de ceux portant sur un scrutin classique à faible participation.

Les risques d’erreur sur ces sondages (en tant que mesures instantanées) sont limitées par un autre phénomène : les résultats triés par catégorie d’électeurs nous apprennent que la hiérarchie des intentions de vote en faveur des différents candidats ne varie que marginalement selon que l’on prend en compte l’ensemble des sympathisants de gauche ou les seuls sympathisants PS, ou encore ceux qui se déclarent tout à fait certains d’aller voter. S’il y a incertitude sur le nombre de votants, il n’y en que peu sur les intentions de vote (actuelles et non prédictives) des électeurs.

Enfin, la taille d’échantillon dans ces sondages est comparable, voire plus élevée que ce qui se pratique habituellement pour les scrutins nationaux : dans la dernière enquête d’OpinionWay, nous partons d’un échantillon global de la population française de 2712 personnes, au sein duquel on isole 1133 sympathisants de gauche, soit une taille supérieure à celle de 1000 personnes habituellement interrogées dans un sondage d’intentions de vote. C’est sur cette base que sont calculées les intentions de vote. Les résultats auprès des « électeurs potentiels » se déclarant tout à fait certains d’aller voter (donnant une note 10 sur une échelle de certitude de 1 à 10) ne doivent pas être considérés comme une intention de vote autonome mais comme les résultats de l’enquête auprès d’une sous-catégorie de l’échantillon total.

Vous étiez donc en désaccord avec la demande du PS visant à interdire la publication de sondages la veille et le jour des deux tours de la primaire ?

OpinionWay se serait plié bien volontiers à toutes les demandes du PS, comme à celles de la Commission des Sondages. Pour autant, l’argumentation relative à l’influence des sondages sur le vote des électeurs ne tient pas la route. Toutes les recherches effectuées par les scientifiques sur ce sujet ont démontré qu’il n’y avait pas d’influence significative.

Deux effets sont généralement constatés, l’effet « bandwagon », au profit du candidat le mieux placé, et l’effet « underdog » au profit de celui qui est le moins bien placé. Ces deux effets contraires restent marginaux et ont tendance à se neutraliser. Mais allons plus loin dans le raisonnement. Quand bien même cette influence serait prouvée, au nom de quoi faudrait-il la supprimer ?

La démocratie ne consiste-t-elle pas à multiplier plutôt qu’à interdire les influences ? Il y aurait donc une « bonne » influence sur les électeurs, celle des petites phrases du 20h, des affiches de propagande électorale et des éditos sur les affaires, et une mauvaise influence, celle des sondages ? Mais ne serait-ce pas plutôt le contraire qu’il conviendrait de soutenir : les sondages, à la différence des autres moyens de campagne, n’ont aucunement vocation à influencer les comportements des électeurs, mais seulement à les mesurer. De plus, ils ne reflètent jamais que les préférences des citoyens. Pourquoi devrait-on interdire à chaque citoyen de savoir ce que les autres citoyens pensent (comme cela était la règle sous le régime de Ben Ali en Tunisie et dans toutes les dictatures du monde)? En quoi devrait-on déplorer une influence des citoyens sur les citoyens ?

Le CSA annonce que les sondages seront autorisés pendant toute la durée de la primaire socialiste. Cette décision peut se comprendre, à double titre. Tout d’abord le principe de la liberté de la presse doit être respecté. Les médias sont considérés comme libres de publier toutes les informations qui leur semblent utiles et intéressantes pour leur lectorat ou leur audience. Ensuite, les « primaires citoyennes » ne peuvent pas être considérées comme des élections générales, concernant toutes les formations politiques et couvrant tout l’échiquier. Elles ne concernent a priori que la gauche, et se distinguent en cela de l’élection présidentielle et des autres scrutins nationaux. Il est donc compréhensible que les mêmes règles ne s’y appliquent pas. Je ne pense pas que cette décision du CSA préfigure une évolution des règles plus respectueuse de la liberté de la presse pour l’élection présidentielle et que les sondages sur la présidentielle soient autorisés la veille et le jour du vote en 2012.

Pourquoi les sondages déclenchent-ils autant de polémiques à l’approche des élections ?

A chaque élection, c’est la même histoire qui se répète. Les polémiques ont toujours existé sur les sondages. Elles se sont renforcées au moment où ils ont été interdits pendant toute la semaine précédant chaque jour de scrutin et non un jour seulement, comme c’est le cas aujourd’hui : durant cette période en effet, les écarts entre les derniers sondages publiés et les résultats officiels ont été plus importants, car l’opinion évolue toujours fortement dans la dernière semaine, et ils ont été critiqués du fait de ces écarts. Pour autant les sondages confidentiels réalisés pendant la semaine d’interdiction se révélaient de plus en plus proche du résultat final au fur et à mesure qu’on approchait du jour du scrutin…

Ces polémiques ont touché tous les instituts de sondages sans exception. Tous ont été critiqués et, le plus souvent, accusés de collusion avec le pouvoir en place. Les politiques situés dans l’opposition, ou en difficulté avec l’opinion, ont trouvé un bouc-émissaire idéal dans les sondages. A droite comme à gauche, ils ont pris comme cible les sondeurs, moins dangereux pour eux que les journalistes. Quand il fait froid, on accuse le thermomètre. Peut-être les instituts ont-ils aussi manqué de solidarité professionnelle pour se défendre efficacement en parlant d’une seule voix...

Que faudrait-il faire selon vous pour changer les choses ?

Je propose une dizaine de solutions dans mon livre La Guerre des Sondages. Sans les passer toutes en revue, il me semble important aujourd’hui de répondre à l’exigence de transparence que nous adressent aussi bien les citoyens que les médias ou les politiques : publions nos résultats bruts, avant pondération, même s’ils sont faux, afin d’expliquer les fondements de cette opération qui n’a rien à voir avec une quelconque manipulation et ne vise qu’à améliorer la qualité de notre travail.

Faisons acte de pédagogie en formant les journalistes à l’interprétation juste et objective de nos résultats. Faisons aussi confiance aux médias en les laissant libres de publier ce qu’ils souhaitent et quand ils le souhaitent, sans porter atteinte à la liberté de la presse. Enfin, jouons un peu plus collectif dans notre profession qui est trop souvent injustement attaquée et se défend mal.

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La guerre des sondages, de Hugues Cazenave, MICHALON (15 septembre 2011).


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