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Près d'un milliard d'euros de dons pour Notre-Dame : une occasion en or pour repenser le lien entre sens de la dépense publique et consentement à l'impôt
©AMAURY BLIN / AFP

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Près d'un milliard d'euros de dons pour Notre-Dame : une occasion en or pour repenser le lien entre sens de la dépense publique et consentement à l'impôt

Depuis lundi soir, les dons affluent pour reconstruire Notre-Dame de Paris. A elles seules, les familles Pinault, Arnault et Bettencourt ont débloqué plus de 500 millions d'euros.

Jacques Bichot

Jacques Bichot

Jacques Bichot est Professeur émérite d’économie de l’Université Jean Moulin (Lyon 3), et membre honoraire du Conseil économique et social.

Ses derniers ouvrages parus sont : Le Labyrinthe aux éditions des Belles Lettres en 2015, Retraites : le dictionnaire de la réforme. L’Harmattan, 2010, Les enjeux 2012 de A à Z. L’Harmattan, 2012, et La retraite en liberté, au Cherche-midi, en janvier 2017.

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Atlantico : Suite à l'incendie de la cathédrale Notre Dame, la famille Pinault a débloqué une somme de 100 millions d'euros pour "participer à l'effort qui sera nécessaire à la reconstruction", tandis que la famille Arnault annonce un don de 200 millions d'euros pour la même cause. En quoi cette situation, révélant une facilité de récolter des fonds pour un projet revêtant le caractère d'intérêt général - pourvu d'un sens - pourrait démontrer que le "ras le bol fiscal" exprimé par les Français relève plus d'une absence de sens, de compréhension, d’inefficacité perçue de la dépense publique que de son montant ? 

Jacques Bichot : Sans vouloir minimiser la générosité de deux familles qui comptent parmi les plus fortunées du globe (Bernard Arnault est considéré comme étant à la tête de la troisième fortune mondiale, représentant environ 91 Md$, et François Pinault « pèse » un peu plus du tiers, environ 35 Md$), il faut se souvenir, puisqu’il s’agit d’un monument chrétien, de la parole du Christ à propos des dons. Il s’agit du début du chapitre 21 de l’évangile de Luc :
« Comme Jésus enseignait dans le Temple, levant les yeux, il vit les gens riches qui mettaient leurs offrandes dans le tronc du trésor. Il vit aussi une veuve misérable y déposer deux piécettes. Alors il déclara : « En vérité, je vous le dis : cette pauvre veuve a mis plus que tout le monde. Car tous ceux-là ont pris sur leur superflu pour faire leur offrande, mais elle, elle a pris sur son indigence : elle a donné tout ce qu’elle avait pour vivre. »

Cela signifie que les personnes modestes qui vont donner de petites sommes, sans être citées dans les médias, méritent tout autant notre admiration et notre reconnaissance. Et que la question du sens de la dépense publique se pose aussi bien pour les pauvres que pour les gens à l’aise, les riches, et les très riches.

Que se passe-t-il pour Notre Dame ? Cette cathédrale est le patrimoine de chaque Français, et plus largement encore, de chaque humain. En contribuant à sa restauration, chacun comprend que son don est utile et qu’il a du sens. L’utilité de cette contribution volontaire est évidente au niveau matériel : il faut disposer d’un budget pour réparer, rénover ce qui peut l’être et remplacer ce qui a été totalement détruit. Mais son utilité est plus fondamentalement liée à son sens : chaque don représente une adhésion personnelle à une culture qui vient de très loin, qui nous a été donnée, qui fait partie intégrante de notre être, et que nous avons à cœur de transmettre.

La formule d’Aragon, « Celui qui croyait au ciel et celui qui n’y croyait pas », éclaire ce grand mouvement, et ce grand moment, de générosité. Que nous ayons personnellement telle ou telle conviction en matière religieuse, nous nous rendons compte que nous avons été nourris du même lait, que nous avons quelque chose en commun, que nous formons une grande famille – la famille humaine. Dans le midi de la France, on parlait volontiers de Marie comme de « la bonne mère ». Être les enfants d’une vierge, quelle trouvaille extraordinaire ! Parce que c’est physiquement impossible, il s’agit forcément d’une maternité et d’une filiation spirituelle, ou du moins culturelle.

La devise républicaine consiste en trois mots, dont « fraternité ». C’est dans des occasions comme celle-ci que nous réalisons que nous sommes le frère ou la sœur de ces personnes que nous ne connaissons « ni d’Eve, ni d’Adam », selon la formule consacrée. Donner, c’est alors le moyen de participer à cette fraternité. Ce n’est pas seulement utile matériellement, c’est un souffle, un esprit, que nous avons en commun, qui nous lie, qui fait de nous autre chose qu’un agrégat d’individus : une communauté de personnes, une grande famille. Dans Le corbeau et le renard, Jean de la Fontaine – un autre de nos monuments nationaux, si j’ose dire – fait dire à Goupil « cette leçon vaut bien un fromage sans doute ». L’incendie de Notre Dame, à une toute autre échelle, nous fournit une leçon qui donne sa valeur à notre don, qu’il soit de quelques euros ou qu’il se compte en millions : nous formons un peuple, une humanité, nous avons des valeurs communes, de beaux monuments et de belles œuvres en commun, et nous serions des adultes indignes si nous ne faisions pas ce qui est nécessaire pour transmettre à la génération de nos enfants ce dont nous avons hérité.

Bien entendu, payer la taxe d’enlèvement des ordures ménagères ne peut pas éveiller le même sentiment que participer à la rénovation de Notre Dame, mais néanmoins nous pouvons comprendre, percevoir un sens et une utilité. Ce que nous versons, impôt ou cotisation sociale, a trop souvent perdu toute signification : ce n’est plus qu’un « prélèvement obligatoire ». Il faut nous ressourcer, retrouver dans nos versements au fisc et à la sécurité sociale ce qui fait sens, ce qui nous constitue non comme citoyens isolés, mais comme concitoyens – citoyens avec d’autres citoyens.

Ce moment pourrait-il être un moment de rupture, entre un avant qui marque une colère exprimée à l'égard de la vulnérabilité du patrimoine national, et un après qui verrait des fonds privés investir le domaine de l'intérêt général ? 

La colère peut être une bonne chose, parfois, mais il faut savoir raison garder : tout ce qui est beau est fragile. Cette fois, c’est à Antoine de Saint-Exupéry, et à son Petit Prince, que je me réfèrerai. Au moment de quitter sa planète pour aller en visiter d’autres, il veut mettre sous cloche sa fleur chérie, pour la protéger contre les insectes, mais celle-ci refuse, lui disant « il faut bien que je supporte deux ou trois chenilles si je veux connaître les papillons ».
 
Notre patrimoine national est comme la fleur du Petit Prince : il ne faut pas le mettre sous cloche pour le protéger, il faut qu’il vive, c’est-à-dire qu’il soit visité, admiré, aimé – quitte à ce que, de temps à autre, il soit abîmé. Il nous revient alors de le restaurer, comme nous allons faire pour Notre Dame. 

La caractéristique des vivants, du moins dans ce bas-monde, c’est d’être mortels. Choyons notre patrimoine fragile, mortel, ne le mettons pas sous globe, réparons-le, reconstruisons-le autant qu’il le faudra, en y mettant les moyens voulus.

Devons-nous redouter que l’énormité de certains apports nuise au caractère de « bien collectif » que possèdent nos joyaux architecturaux ? Certes, il ne faut pas que les grands donateurs obtiennent des privilèges qui tendraient à faire de tel ou tel monument, de tel ou tel tableau, de telle ou telle statue, leur bien plutôt que celle du peuple tout entier. La formule « de chacun selon ses moyens » s’applique à la générosité privée comme au prélèvement fiscal ou social. La vigilance s’impose, mais je ne crois pas que ce soit le danger le plus inquiétant. Pire est à mon avis le danger de voir se faner rapidement cette belle fleur de générosité et de solidarité qui vient d’éclore sous nos yeux. Les sentiments, s’ils ne sont pas ancrés dans des convictions, fluctuent. Le respect de notre patrimoine doit relever de la conviction profonde, pas du sentimentalisme superficiel. Si cette condition est réalisée, lorsque le besoin d’argent pour l’entretien du patrimoine prendra une forme moins émouvante que ce n’est le cas aujourd’hui, l’impôt et le consentement à l’impôt prendront le relais sans trop de difficulté.

Le consentement à l'impôt ne risque-t-il pas de s'en trouver, une nouvelle fois, fragilisé ?  

Le consentement à l’impôt n’est pas si fragile qu’il en a l’air. Grosso modo, la moitié de ce que produit un travailleur lui est prélevé, pour être affecté à des services qui profitent à tous (en principe, un principe hélas parfois bafoué). Quand on y songe, c’est à peine croyable. Notre tolérance au prélèvement est devenue formidable, peut-être parce que, comme Mithridate, les doses ont été augmentées petit à petit, ce qui nous a permis de nous immuniser – nous mithridatiser.

Ce n’est pas une raison pour en rajouter. Il est vrai que nous avons été très loin, probablement trop loin, dans la ponction sur les revenus du travail et du capital. A cet égard la croissance du mécénat, du don volontaire, est une bonne chose, une sorte d’antidote au ras-le-bol fiscal. Parce qu’il nous rappelle le vrai sens du prélèvement obligatoire, qui est fondamentalement voisin et complémentaire de celui du don aux causes d’intérêt général : il s’agit de répartir aussi équitablement que possible la contribution de chacun, « selon ses moyens », à ce qui est notre patrimoine commun. Nous devons redécouvrir le sens de l’impôt et de la cotisation sociale, souvent caché par une complexité devenue excessive et une bureaucratisation qui ne l’est pas moins.

C’est peut-être à cette redécouverte que contribuera l’élan de générosité et de solidarité déclenché par l’incendie de Notre Dame. Aux noces de Cana, c’est Marie qui a, discrètement, signalé à son Fils que le vin allait manquer, ce qui aurait fait perdre la face au maître de maison – et Jésus a fait le nécessaire. Peut-être cet incendie est-il lui aussi un signe, un signe que nous n’entretenons pas assez notre patrimoine architectural et culturel, parce que nous consacrons une trop forte proportion des prélèvements obligatoires à des choses inutiles, parce que nous en gaspillons une bonne partie du fait de l’efficacité insuffisante de nos services publics et de la mauvaise gouvernance.

Que Notre Dame et la générosité privée aient volé la vedette, ce lundi 15 avril, à notre président de la République et à sa passion pour les finances publiques, est un symbole intéressant : l’avenir ne serait-il pas à moins de prélèvements, mieux acceptés et mieux utilisés – mieux acceptés parce que mieux utilisés ?

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