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Premier vol habité de SpaceX: le lancement qui risque de révolutionner le voyage spatial
©DR / Flickr / SpaceX

Crew Dragon

Premier vol habité de SpaceX: le lancement qui risque de révolutionner le voyage spatial

Le premier vol habité de SpaceX vers l'ISS devait avoir lieu cette semaine. Il a été reporté à ce samedi 30 mai. Que symbolise le lancement de la capsule Crew Dragon de SpaceX et quels sont les enjeux politiques et économiques de ce projet ?

Olivier Sanguy

Olivier Sanguy

Olivier Sanguy est spécialiste de l’astronautique et rédacteur en chef du site d’actualités spatiales de la Cité de l’espace à Toulouse.

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Atlantico.fr : Que symbolise le décollage de la capsule Crew Dragon de SpaceX désormais prévue samedi 30 mai après le report pour météo défavorable ?

Olivier Sanguy : Tout d’abord le compte à rebours s’est parfaitement déroulé sur le plan technique. Le report du lancement est ce qu’on appelle un «rouge météo». La mission Demo-2 de SpaceX pour le compte de la NASA doit redonner aux États-Unis leur autonomie en matière de vols habités orbitaux. Depuis l’arrêt des navettes en 2011, ce pays dépend des Soyouz russes pour envoyer ses astronautes sur orbite et plus précisément vers la Station Spatiale Internationale. Ensuite, cela symbolise aussi une nouvelle approche en matière de vols habités : au lieu qu’une agence spatiale soit à l’initiative de la conception du vaisseau habité et le fasse construire par des industriels, cette fois-ci la NASA fait appel au secteur privé via des contrats de prestation clé en main.

Quels sont les enjeux politiques et économiques qui entourent le lancement de la fusée SpaceX ?

Le fait de confier le transport des astronautes de la NASA au secteur privé sur la base de contrats dits commerciaux est le résultat d’une orientation politico-économique qui remonte à la présidence de George W. Bush. Ce choix a donc continué même si le locataire de la Maison-Blanche a changé. Il a aussi survécu à des modifications importantes des orientations du programme spatial américain. Sous la présidence de George W. Bush, et après la catastrophe de la navette Columbia en 2003 (7 astronautes meurent au retour), il est décidé de mettre à la retraite les navettes de la NASA une fois que l’assemblage de la Station Spatiale Internationale (ISS) sera achevé, puis de préparer le retour sur la Lune avec le programme Constellation. Pour trouver des marges budgétaires, la NASA décide alors de confier au secteur privé la desserte cargo de la station sur la base de contrats de prestations «clé en main». L’idée est mise en application à partir de 2006 avec le Commercial Orbital Transportation Services (COTS).

L’entreprise SpaceX d’Elon Musk répond à l’appel en développant, avec l’aide des compétences de l’agence américaine et de fonds délivrés lorsq d’étapes techniques précises, le lanceur Falcon 9 et la capsule automatique Dragon. Un autre industriel réussira ces étapes avec son cargo Cygnus et son lanceur Antares. Il s’agit d’Orbital, aujourd’hui racheté par ATK puis Northrop Grumman. Sous la présidence de Barack Obama, si le volet du retour sur la Lune Constellation est annulé, la logique de confier au secteur privé la desserte de l’orbite basse et de l’ISS continue ! Le premier vol d’un Falcon 9 et la première mission cargo d’une capsule Dragon vers l’ISS se déroulera d’ailleurs sous le mandat de Barack Obama. Et c’est sous sa présidence que cette logique de privatisation s’oriente aussi vers les vols habités. En juillet 2011, la navette Atlantis signe la dernière mission du programme de l’avion spatial de la NASA. Les États-Unis perdent alors leur autonomie pour le transport des astronautes et achètent des places sur les Soyouz russes. Les prix ne feront qu’augmenter. Parallèlement, la NASA met en place un processus de sélection des entreprises privées qui transporteront à l’avenir ses astronautes (ce qui inclut ceux des pays partenaires du programme ISS, donc les Européens). En 2014, donc toujours sous Obama, l’agence américaine retient les propositions de SpaceX et Boeing qui recevront respectivement 2,6 et 4,2 milliards de dollars pour développer et tester leur solution puis accomplir les premiers vols. Il s’agit de la capsule Crew Dragon qui part au sommet du Falcon 9 pour SpaceX. Côté Boeing, ce sera la capsule Starliner qui s’envole avec un lanceur Atlas V (fourni par United Launch Alliance qui associe Boeing et Lockheed Martin).

Mettre au point un vaisseau habité a toujours été difficile et le Commercial Crew Program de la NASA a donc pris du retard. C’est ainsi que sous la présidence de Donald Trump, SpaceX a obtenu en premier l’autorisation de procéder à son vol de certification avec des astronautes à bord, le Demo-2 avec Crew Dragon. On notera que cette orientation de contrats de prestation avec le privé ne fait pas l’unanimité sur le plan politique. Et la division ne suit pas forcément le classique clivage entre Démocrates et Républicains. Pour certains élus, le privé et la nécessité, de faire des bénéfices serait incompatible avec les exigences de sécurité du vol habité. D’autres craignent un affaiblissement des prérogatives de l’État. Mais en majorité pour le moment, ce qui l’emporte sont les économies budgétaires qui résultent de l’appel à des contrats commerciaux et la volonté de créer une nouvelle activité économique basée sur les vols spatiaux privés.

Comment peut-on imaginer l'avenir de l'aérospatial mondial ?

Le spatial a toujours mélangé souveraineté et coopération. On se souvient de la course à l’espace entre les États-Unis et l’Union Soviétique par exemple. N’oublions pas non plus la famille de lanceurs Ariane, clé de voûte de l’indépendance de l’Europe dans l’accès à l’espace. Sans nos propres moyens en la matière, nous devrions demander l’autorisation de lancer nos satellites aux pays capables de le faire et serions donc à la merci de leurs conditions. Il y a aussi la coopération pour mener en commun des missions, essentiellement scientifiques, où chaque agence amène son expertise. Ce duo entre souveraineté et coopération continuera avec le curseur qui évoluera entre les 2 en fonction de la géopolitique.

Pour son retour sur la Lune, le programme Artemis de la NASA fait clairement appel à la coopération tout en voulant assurer une position de leader aux États-Unis (aspect souveraineté). L’Agence Spatiale Européenne participe déjà au retour vers notre satellite naturel en fournissant le module de service (construit par Airbus) de la capsule Orion de la NASA conçue pour les missions lunaires. On voit bien ici, le mélange souveraineté et coopération. L’Europe, par exemple, n’a pas décidé de se doter des moyens nécessaires aux vols habités, mais en coopérant de façon importante, elle compte obtenir une place de premier plan pour les retombées de ce programme lunaire, des retombées technologiques pour les industriels et aussi scientifiques pour la recherche et les universités. Pour le moment l’avenir de l’astronautique devrait se baser sur un appel de plus en plus poussé lorsque possible à la logique de contrats de prestation avec le privé au lieu des classiques modèles de maître d’œuvre et maître d’ouvrage.

Pour le retour sur la Lune, la NASA a ainsi mis en concurrence plusieurs industriels afin qu’ils conçoivent l’atterrisseur chargé d’amener les astronautes sur le sol de notre satellite naturel. Récemment, 3 ont été retenus avec Dynetics, SpaceX d’Elon Musk et Blue Origin de Jeff Bezos le fondateur d’Amazon (ou plus exactement, le groupement National Team conduit par Blue Origin). Mais même dans cette logique d’appel au privé via des contrats commerciaux, la coopération n’est pas absente. Ainsi, le module lunaire de l’équipe américaine Dynetics fait appel à un module pressurisé (là où seront hébergés les astronautes) réalisé par Thales Alenia Space en Europe.

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