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Pourquoi notre problème économique a plus à voir avec des salariés qui occupent la place des robots qu’avec des robots qui prennent la place des salariés
©Thomas KIENZLE / AFP

Economie réelle

Pourquoi notre problème économique a plus à voir avec des salariés qui occupent la place des robots qu’avec des robots qui prennent la place des salariés

Dans une note de blog concernant le Royaume-Uni, l’économiste Chris Dillow soutient l’idée que la peur inhérente au remplacement des emplois par les robots ne s’observait pas dans les chiffres. Au contraire, ce sont les emplois occupés par des salariés qui peuvent être à l’origine d’un autre mal, celui de la crise de la productivité qui frappe l’économie du Royaume.

Michel Ruimy

Michel Ruimy

Michel Ruimy est professeur affilié à l’ESCP, où il enseigne les principes de l’économie monétaire et les caractéristiques fondamentales des marchés de capitaux.

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Atlantico : En quoi le trop faible investissement des entreprises pourrait-il, paradoxalement, être un frein au développement et à l’emploi ?

Michel Ruimy : Pour bien comprendre l’enjeu économique de la robotisation des activités industrielles, il faut se rappeler que l’industrie engendre des gains de productivité généralement plus élevés que les services et que la majorité des dépôts de brevets relève d’innovations - de produits ou de procédés - industrielles.

La révolution robotique dispose de toutes les caractéristiques d’une technologie, qui engendrerait une croissance annuelle de la productivité dans certains secteurs et une hausse du Produit intérieur brut. Tout plaiderait ainsi en faveur de l’usage de robots, notamment collaboratifs, dans l’industrie car ils joueront vraisemblablement, à l’avenir, un rôle critique dans la structuration de toutes les questions relatives au travail, à la croissance de la productivité et au bien-être.

Mais, cette hausse de la productivité va-t-elle coûter, en volume, des emplois dans l’industrie manufacturière ? L’utilisation de robots offre, comme pour toute nouvelle technologie, des opportunités autant qu’elle présente de risques. Si, actuellement, nous observons une concomitance entre les pertes d’emplois et la croissance du nombre de robots dans l’industrie manufacturière, aussi bien dans les pays développés que dans les pays émergents, le déploiement de robots ne peut pas, lui seul, expliquer les problèmes actuels du marché du travail. En effet, plusieurs études le démontrent. Parmi les causes invoquées du chômage, la mondialisation, la délocalisation et le fossé entre l’offre et la demande de compétences sont celles qui reviennent le plus souvent. Certaines affirment même que travailler avec des robots offre des avantages aux travailleurs.

De plus, si les robots ne faisaient que remplacer des travailleurs humains, les pertes d’emplois seraient plus importantes dans les pays où les investissements dans l’automatisation sont les plus substantiels. Or, cette idée ne semble pas conforme à la réalité. En effet, par exemple, l’industrie automobile allemande emploie 3 fois plus de robots à l’heure que son homologue américaine. Pourtant, entre 1993 et 2012, l’Allemagne a accusé « seulement » une perte de près de 20% des emplois dans la production contre environ 35% aux États-Unis. D’autres pays tels que la Corée, la France et l’Italie ont également été moins touchés par les pertes d’emplois que les États-Unis malgré une utilisation plus intensive de robots. A l’opposé, des pays comme le Royaume-Uni et l’Australie, qui affichent des taux d’investissement plus faibles dans la robotique, ont connu des pertes d’emplois plus importantes au sein de leurs secteurs de production. L’impact réel de l’automatisation sur l’emploi dans le secteur de la production est donc tout sauf évident.

En termes qualitatifs, l’impact potentiel de la robotisation sur l’emploi dépend beaucoup de la nature du poste et du secteur étudié. Par exemple, il semble que les robots aient moins de conséquences sur les tâches impliquant du management, nécessitant de l’expertise ou des interactions sociales c’est-à-dire là où les machines sont incapables d’égaler les performances humaines. Les conditions de succès de ces mutations dépendent, en outre, de différents facteurs : le coût de développement et de déploiement des solutions d’automatisation sur les lieux de travail, les dynamiques sur le marché du travail incluant la qualité et la quantité de travail et les revenus associés, les bénéfices réels de l’automatisation et l’acceptation sociale.

Ainsi, malgré toutes les inquiétudes et l’anxiété que suscitent les robots, il convient de relativiser l’usage de tels outils dans l’industrie d’autant qu’à ce jour, il n’existe « que » 2,5 millions environ de robots industriels, principalement utilisés dans les activités automobile, électronique et électrique de quelques pays comme l’Allemagne, les Etats-Unis, le Japon et la Corée du Sud.

Toutefois, il faut garder en tête que les robots constituent une composante essentielle de la force concurrentielle de l’industrie manufacturière d’un pays et qu’un manque manifeste d’investissement dans ce domaine pourrait être néfaste pour l’activité économique.

Comment évaluer le positionnement de la France dans cette problématique ?

La France compte un peu plus de 3,5 millions d’entreprises, en grande partie des PME - PMI. Beaucoup de ces petites structures choisissent de ne pas robotiser leur processus de production pour diverses raisons : faible profitabilité du fait de la faiblesse de la demande anticipée liée à une austérité fiscale, manque, en interne, d’employés dotés d’expertises ou de qualifications techniques cruciales… A cet égard, un grand nombre d’entreprises éprouvent des difficultés à trouver le personnel disposant des compétences requises. Elles sont prêtes à y mettre le prix, mais les candidats éligibles sont trop peu nombreux. Les entreprises françaises accusent ainsi un retard important en matière d’organisation et d’innovations.

Pourtant, les PME - PMI françaises ont besoin de la robotisation pour moderniser leurs processus de production, optimiser leur productivité et surtout rester compétitives. En effet, l’automatisation monte en puissance dans l’industrie mondiale. Selon des chiffres de la Fédération internationale de robotique, le nombre de robots, d’ici 2020, s’élèverait à un peu plus de 3 millions, tendance soutenue par le dynamisme asiatique en particulier, de la Corée du Sud, de Singapour et de la Chine.

Dans ce contexte, la France est un des pays développés les moins robotisés alors même que la robotisation avancée doit permettre la création de nouveaux besoins de consommation, l’apparition de nouveaux métiers et la relocalisation d’activités sur le territoire national. A titre de comparaison, l’Allemagne compte à peu près de 170 000 robots dans ses usines contre seulement un peu moins de 40 000 pour la France. Une aberration pour un pays qui consacre près de 470 milliards d’euros par an à l’investissement des entreprises.

En raison de ce niveau insuffisant d’investissement, l’innovation est peu dynamique et les firmes françaises se cantonnent à un positionnement de « milieu de gamme » où elles sont confrontées à la concurrence internationale, en particulier à celle des entreprises des pays émergents à bas coût salarial proposant des produits de qualité équivalente.

De surcroît, ce positionnement les expose fortement aux fluctuations du taux de change : lorsque le cours de l’euro par rapport au dollar s’élève de 10%, les exportations, en volume, de la France chutent de 8% et celles de l’Allemagne de seulement 2%. De fait, les entreprises françaises sont vulnérables dans un contexte de mondialisation.

Si la robotisation peut conduire à la création de nouveaux emplois, comment faire face à la disparition des emplois remplacés directement par les emplois ?

Rappelons le contexte. Outre les craintes associées à la robotisation, ce qui change réellement est la transformation des profils de poste et des compétences exigées qui semblent aller plus vite que par le passé. Cette mutation combinée aux effets de la mondialisation peut créer de l’insécurité. Pourtant, dans le futur, les individus et les machines devront continuer à travailler ensemble et l’amélioration de la productivité et des avantages compétitifs va dépendre des capacités des entreprises à mettre en place des organisations appropriées d’autant que les robots devraient rendre le travail plus sûr et moins dangereux physiquement en prenant en charge des tâches à risque. Ainsi, le monde du travail pourrait être confronté à des transformations majeures.

Face à l’essor de la robotique, il convient de développer des politiques incitatives visant à encourager les entreprises à investir dans la formation et / ou accroître leur financement pour l’éducation technique, à reconnaître la compétence acquise par l’expérience, à encourager la mobilité des travailleurs et à mettre tout en place pour œuvrer à la création d’un marché du travail robuste.

De manière générale, les exigences actuelles en matière d’éducation devraient être plus élevées que celles pour les emplois supprimés par la robotisation. Dans les économies avancées, les emplois qui requièrent seulement un diplôme du secondaire ou moins vont décliner avec l’automatisation alors que ceux nécessitant un diplôme du supérieur vont augmenter. Les individus, aussi, vont avoir besoin de se préparer à des évolutions futures de leur travail. Il y aura une demande pour le travail humain, mais les travailleurs vont devoir repenser des notions traditionnelles liées à leur lieu de travail, à leur manière de travailler leur talent et leurs compétences qu’ils peuvent apporter dans leur travail.

Enfin, il convient de pointer le risque d’une répartition inégalitaire des revenus issus de la production robotique. Si rien n’est fait, les effets distributifs de la robotisation accroîtraient la part du revenu revenant aux propriétaires des robots et aux détenteurs des droits de propriété intellectuelle qui y sont associés, ce qui aggraverait les inégalités existantes. Il convient donc d’être vigilant. Pour éviter cette situation, des dispositifs pourraient être mis en place par lesquels les revenus des employés seraient liés à la rentabilité de leur entreprise et proviendraient donc pour une part substantielle de la détention de capital et non du travail.

Au final, avec la robotisation, la formation représente un sérieux défi pour les pays déjà confrontés à des taux de chômage importants.

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