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Pourquoi les politiques de relance de la croissance et de l'emploi ont tort de sous-estimer l'importance à donner à l'industrie
©wikipédia

Le redressement sera productif ou ne sera pas

Pourquoi les politiques de relance de la croissance et de l'emploi ont tort de sous-estimer l'importance à donner à l'industrie

Si la part de la contribution au PIB du secteur manufacturier baisse en proportion au profit du secteur des services, c'est bien lui qui dynamise (de manière intensive) trois leviers fondamentaux de la croissance : la demande, les gains de productivité et les exportations.

Sarah Guillou

Sarah Guillou

Sarah Guillou est économiste à l’OFCE dans le domaine de l’économie internationale et des politiques publiques affectant la compétitivité des entreprises. Son travail mobilise l’exploitation statistique de bases de données d’entreprises et de salariés ainsi que les données de commerce international par pays. Une partie de ses recherches porte sur les politiques industrielles et les politiques commerciales.

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Atlantico : Entre 1970 et 2015, la contribution du secteur manufacturier à l'économie mondiale est passée de 25% à 15%. En revanche, durant les 10 dernières années, la valeur des produits manufacturés a augmenté de 60%. Quelle est la contribution concrète de ce secteur à l'économie ?

Sarah Guillou : Au niveau mondial et sur une tendance longue, le secteur manufacturier recule au profit des services. C’est l’illustration, d’une part d’un changement de la consommation associé à la hausse des revenus (plus on est riche et plus on consomme des services), mais aussi d’un déplacement des supports de la valeur marchande d’autre part. Le bien manufacturier tangible n’est plus, en règle générale, le réceptacle principal de la valeur. Ce sont les services intangibles qui y sont incorporés qui donnent de la valeur au produit. Si ces services sont externalisés, alors ils ne sont pas comptabilisés totalement dans la valeur de la production manufacturière. Bien sûr, on produit plus de biens manufacturiers en 2015 que dans les années 1970, tout simplement parce qu’on en consomme plus au niveau mondial.

Toutefois, ce recul masque en partie la réelle contribution du secteur manufacturier à la croissance économique. Cette contribution reste de première importance pour au moins trois raisons :

1) la production manufacturière tire la production de services à l’industrie à haute valeur ajoutée;

2) la production manufacturière reste un des premiers moteurs des dépenses en recherche et développement et des investissements à l’origine des gains de productivité;

3) la production manufacturière est également encore le moteur principal des exportations.

Donc le secteur manufacturier alimente intensément trois sources fondamentales de la croissance : la demande, les gains de productivité et les exportations.

Quelles sont, selon vous, les solutions les plus efficaces pour favoriser ce secteur ? La logique de baisse des coûts est-elle la seule ?

Si la tendance de longue période a des raisons qui sont liées au développement économique, les tendances plus récentes de recul industriel depuis les années 2000, très marquées pour la France,  justifie de s’interroger sur ses causes étant donné la contribution à la croissance évoquée plus haut.

La vitalité du secteur industriel est importante pour la croissance économique d’un pays. Pour favoriser ce secteur, il faut tout d’abord reconnaître le nouveau champ des possibles d’une économie de plus en plus globale qui redistribue les facteurs de production en fonction des avantages des différentes localisations pour en assurer la meilleure rentabilité. Et ce champ des possibles pour les productions manufacturières des pays "riches" est celui des produits manufacturiers incorporant qualifications, savoir-faire et technologie. Donc éducation, apprentissage de haut niveau et investissement dans la robotisation et la R&D sont les voies à emprunter.

Ensuite, il faut promouvoir les exportations et inciter les entreprises à conquérir des marchés afin de pouvoir bénéficier des rendements d’échelle qui font baisser les coûts, et de dynamiques de croissance complémentaires.

Enfin, il faut créer un environnement favorable à l’initiative entrepreneuriale. Le coût du travail est un des éléments de cet environnement mais il est loin d’être le seul, ni le premier notamment pour les entreprises qui construiront la compétitivité du futur. En effet, ces dernières auront parié sur la robotisation, la technologie et les qualifications.

Les politiques publiques pour relancer l'économie semblent se concentrer sur le numérique et les NTIC, comme le projet de loi "Noé", finalement annulé, porté par Emmanuel Macron. Dans quelle mesure serait-il également judicieux de favoriser la création d'un tissu industriel important, comme en Allemagne ou dans le Nord de l'Italie ?

La focalisation sur le numérique et les NTIC répond à une autre dynamique de la production mondiale qu’on peut résumer par le terme de "digitalisation" et à une autre forme de concurrence permise par les TIC. C’est une dynamique bien réelle qui affecte notamment la régulation et le marché du travail, mais aussi qui déstabilise la concurrence entre les acteurs traditionnels. Il importe de ne pas manquer d’adapter nos règles économiques à ces nouveaux usages, à ces nouveaux sentiers de conquête de la clientèle qui vont bouleverser les trois leviers de la croissance : la demande (qui transcende les frontières), la productivité (qui ne parvient pas à capter ces NTIC) et les exportations (qui vont se dématérialiser).

Alors, il n’est pas forcément plus judicieux de vouloir répliquer ce qui existe déjà : si le tissu industriel français n’est pas celui de l’Allemagne, ni de l’Italie, c’est qu’il s’est inscrit, peut-être à tort, dans une autre dynamique pour diverses raisons. Mais aujourd’hui, il faut construire le tissu industriel de demain. Et il sera tout autre, fait d’une imbrication de services et de manufacturier qui nous conduira à repenser ces catégories. Il faut évidemment ne pas renoncer à "faire" et il est important que les pouvoirs publics y soient très sensibles, mais relancer la production manufacturière ne se décrète pas. Les seules constantes inébranlables sur lesquelles il faut continuer de parier et d’investir sont la valeur humaine ou le capital humain, et la qualité des institutions. Les pays les plus compétitifs cumulent toujours ces deux qualités.

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