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Un membre du BND, équivalent allemand de la DGSE, a récemment été arrêté publiquement et est suspecté d'avoir transféré des centaines de documents aux services secrets américains
Un membre du BND, équivalent allemand de la DGSE, a récemment été arrêté publiquement et est suspecté d'avoir transféré des centaines de documents aux services secrets américains
©Flickr

Souviens-toi du vase de Soissons

Pourquoi les Allemands ne sont pas prêts d’oublier le sale coup de canif des Américains dans leur contrat d’alliance

Cette fois-ci ce n'est pas Angela Merkel qui a été mise sur écoute par la NSA, mais l'équivalent allemand de la DGSE qui s'est fait voler des documents par un de ses agents au profit, encore et toujours, des Américains.

Eric Denécé

Eric Denécé

Eric Denécé, docteur ès Science Politique, habilité à diriger des recherches, est directeur du Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R).

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Atlantico : Un membre du BND, équivalent allemand de la DGSE, a récemment été arrêté publiquement et est suspecté d'avoir transféré des centaines de documents aux services secrets américains. Une affaire qui relance les tensions entre Berlin et Washington après le scandale des écoutes de la NSA. Quel est aujourd'hui l'état des relations entre ces deux puissances ?

Eric Denécé : Traditionnellement, les Etats-Unis ont de bonnes relations avec l’Allemagne, bien meilleures qu’avec la France d’ailleurs, en tout cas sur le plan politique et économique. Ces relations ont commencé à péricliter après les révélations d’Edward Snowden. En effet, les allemands, contrairement à nous qui essayons de jouer des coudes avec les américains, n’ont pas spécialement cette volonté d’affranchissement vis-à-vis d’eux. Se considérant comme des alliés exemplaires, avec l’envoi de troupes en Irak en 2003 par exemple, ils ont très mal vécu le fait que la Chancelière soit mise sur écoute. Barack Obama a appelé Angela Merkel pour s’excuser, et officiellement il est interdit aux services de renseignement américain de mettre sur écoute les alliés, dont les Allemands, mais ce genre de promesse n’engage que ceux qui les reçoivent.

Les gens ne se passionnent pas vraiment pour les affaires d’espionnage en Allemagne. Ils se doutaient bien qu’il y avait des vols de données, mais une écoute permanente des dirigeants et d’Angela Merkel, ainsi que l’existence d’un agent double au sein de l’administration allemande, compte tenu des excellentes relations qu’elle avait avec Barack Obama, la nouvelle a été un choc. On ne vit pas de la même manière une intuition et sa confirmation.

Le fait qu'une affaire de renseignement soit traitée publiquement par la justice allemande a-t-il un sens quelconque ? Quelles peuvent-être les intentions allemandes derrière cette manœuvre ?

Les allemands traitent toujours les affaires publiquement. Mais effectivement, peut-être que l’affaire aurait été enterrée s’il n’y avait pas eu les histoires dans la même veine que la NSA depuis quelques années.

La deuxième raison pour laquelle cette affaire est traitée devant la justice, c’est que outre le fait que les dirigeants politiques, les chefs d’entreprise allemands ont aussi été agacés. Ils savent pertinemment que l’espionnage électronique est dirigé contre eux, et qu’une grande partie de l’espionnage américain, au nom de la guerre contre le terrorisme, est en fait dirigé à des fins de guerre économique. Et beaucoup de dirigeants politiques allemands, depuis la guerre en Ukraine, exhortent Angela Merkel à ne pas s’aligner sur les volontés américaines, mais plutôt à garder bonnes relations avec Moscou. D’une part pour des raisons mercantiles, mais aussi parce que la crise ukrainienne, du point de vue présenté par les Américains, est une base de foutaise.

Thomas Drake, ancien membre de la NSA devenu lanceur d'alertes, affirmait dans un entretien au Spiegel que l'Allemagne était devenue la "cible N°1" des services de renseignement, ce partenaire étant vu comme peu digne de confiance outre-Atlantique. Comment expliquer cette défiance ?

Je ne pense pas que l’Allemagne soit la cible principale des Américains. Celle-ci doit plutôt se trouver du côté de la Chine, de la Russie et des zones réputées pour leurs foyers de terroristes comme le Pakistan. Peut-être qu’avec l’Allemagne nous représentons un intérêt économique, mais une déclaration comme celle de Thomas Drake me semble un peu sortie d’un chapeau. Peut-être était-ce pour faire réagir l’Allemagne.

Il est vrai que depuis la réunification, les Allemands sont revenus à un sentiment nationaliste fort, et entretiennent de bonnes relations avec Poutine, mais ils ne représentent pas une réelle menace pour autant.

Au-delà des tensions liées aux affaires d'espionnage, quels peuvent-être les autres ressorts de la rivalité germano-américaine ?

A part sur quelques technologies, il n’y a pas vraiment de rivalités germano-américaines. Leurs savoir-faire industriels se trouvent souvent dans des domaines où ils sont les meilleurs au monde, comme le secteur de la chimie où de l’automobile, les domaines qui ne relèvent pas de ce qu’on appelle les technologies de souveraineté comme le secteur énergétique. Les Américains sont beaucoup plus attentifs à des entreprises comme les nôtres qui évoluent dans le secteur de l’armement, de l’aérospatial ou des télécommunications qui peuvent avoir des applications militaires. Donc non, j’ai du mal à voir une logique rationnelle qui pousserait les Américains à s’intéresser aux Allemands, mais je n’en vois pas moins les logiques irrationnelles liées à leur peur des terroristes.

Peut-on voir plus largement les frictions actuelles comme le plus vaste révélateur d'une stratégie de puissance allemande cherchant à s'émanciper de l'influence américaine en Europe ?

Depuis la réunification, on sent que les Allemands sont beaucoup plus sûrs d’eux. J’étais il y a quelques mois en réunion avec eux et j’ai pu sentir un mépris affiché des Français qui n’est malheureusement pas infondé. Je ne vois pas en quoi les Allemands pourraient faire ombrage aux Américains.

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