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Le débarquement de Provence fête ce vendredi 15 août ses 70 ans
Le débarquement de Provence fête ce vendredi 15 août ses 70 ans
©wikipedia.org

L'histoire oubliée

Pourquoi le débarquement du 15 août 1944 a au moins autant d’importance historique que celui du 6 juin

Le débarquement de Provence fête ce vendredi 15 août ses 70 ans. L'occasion de se rappeler l'importance de son rôle dans le dispositif de reconquête de l'Europe par les Alliés.

Jean-Louis Crémieux-Brilhac

Jean-Louis Crémieux-Brilhac

Jean-Louis Crémieux-Brilhac est né le 22 janvier 1917. Résistant pendant la Seconde Guerre mondiale, il devient ensuite historien spécialiste de cette même période. Auteur de plusieurs ouvrages, il a notamment écrit Les Français de l’an 40, publié aux éditions Gallimard en 1990, ou La France Libre. De l'appel du 18 juin à la Libération, en 1996, aux mêmes éditions. Son ouvrage le plus récent date de 2012 et est intitulé La politique scientifique de Pierre Mendès France (Armand Collin).

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Atlantico : Les célébrations autour du débarquement du 15 août 1944 en Provence se tiennent aujourd’hui. Cette opération, qui impliquait tout de même 450 000 hommes dont 250 000 Français, est restée beaucoup moins présente dans la mémoire collective que celui du 6 Juin.  Pourquoi, alors qu’on aurait pu se souvenir des deux dates, la première a-t-elle à ce point éclipsé la seconde ?

Jean-Louis Cremieux-Brilhac : Il est regrettable que l’on ne se souvienne guère de cette date du 15 août 1944, qui a été importante dans la mesure où l’armée d’Afrique reconstituée y a joué un rôle majeur. La remontée de ces troupes et les conséquences ont été non négligeables. Ce qui fait la spécificité du débarquement du 6 juin en revanche, c’est qu’il est sans précédent dans l’histoire et décisif pour l’issue de la guerre. Jusque là le conflit en Europe se déroulait, à l’exception de l’Italie, sur le front Est. Les Alliés sont parvenus à briser le mur de l’Atlantique, et ce malgré les consolidations faites par les Allemands. L’accumulation des préparatifs – 7 000 navires, 11 600 avions -, les combats du jour J, puis ceux pour dépasser la tête de pont qui ont duré deux mois, tout concourt à faire du débarquement de Normandie une opération exceptionnelle. Il faut bien se rendre compte qu’Eisenhower lui-même était très incertain du succès. En privé, il se prononçait pour du 50-50.

Le débarquement de Provence a été décidé beaucoup plus tard, et avait le statut d’opération complémentaire. Il est intervenu alors que durant les premiers jours d’août les Alliés avaient effectué la percée d’Avranches, et ainsi ouvert la route vers la Bretagne. L’arrivée des troupes alliées par la Provence allait permettre de prendre les forces allemandes entre deux feux.

Le 10 juillet 1943, l’opération Husky avait été déclenchée par les Alliés en Sicile, pour remonter ensuite toute la péninsule. Si un débarquement a été décidé en Provence, c’est bien parce qu’il présentait un intérêt stratégique. Quel était-il exactement ? Quelles ont été les conséquences finales ?

L’intérêt était d’encercler les forces allemandes et de faire prisonnières la plus grande partie des troupes qui se trouvaient sur le sol français. L’objectif a été en partie atteint. En tout cas la conjonction des deux opérations a obligé Hitler à ordonner dès le 17 août d’évacuer la moitié sud de la France, c’est-à-dire le sud-est comme le sud-ouest, pour organiser une ligne de défense allant de Sens à la frontière suisse en passant par Dijon.

En quoi le retrait rapide des troupes allemandes vers le nord a-t-il contribué à "déposséder" le débarquement de Provence de son importance historique pourtant avérée ? L’absence d’un équivalent de la bataille de Normandie dans le sud a-t-elle empêché l’émergence d’un mythe ?

Un mythe existe tout de même : l’opération a été un succès, les Américains, qui étaient les premiers à débarquer, l’ont très bien menée. Les divisions française sont intervenues ensuite. Certains faits sont remarquables : alors qu’on s’attendait à ne pouvoir prendre Toulon et Marseille qu’au bout d’un certain temps, le maréchal de Tassigny, voyant les Allemands flancher, a ordonné de lancer les divisions françaises sur ces deux villes beaucoup plus rapidement que prévu. Elles ont été libérées après de très durs combats dans un délai record, avant même la fin du mois d’août.


D’autre part, la résistance française avait averti de Gaulle et les Américains qu’elle contrôlait une grande partie des Alpes. Les Américains ont pu lancer leurs colonnes en direction de Grenoble et Annecy, qui ont été atteintes elles aussi dans des délais sidérants, grâce aux maquisards qui encerclaient les garnisons allemandes. C’est donc la conjonction des troupes américaines, françaises et des maquisards qui assuré ce succès, cependant que dans le sud-ouest les résistants ont fait bon nombre de prisonniers chez les Allemands  - chose moins connue.

Quel rôle les Américains ont-ils joué dans la "publicité" faite au débarquement du 6 juin ? Pourquoi n’en ont-ils pas fait de même pour celui de Provence ?

La propagande américaine a largement mis en valeur le fait d’armes du 6 juin. Même après la guerre, le mythe a été perpétué au travers de films comme "Le jour le plus long" ou "Il faut sauver le soldat Ryan". On s’explique cette glorification par le fait que c’est pour les Alliés la victoire essentielle, et que c’est le plus grand succès militaire de l’histoire.

Sur le moment, il ne fait pas de doute que le débarquement de Provence a été moins célébré. Le centre de propagande majeur du côté allié était le poste de la BBC à Londres. Au printemps 44, 70% des foyers français avaient un poste récepteur, et il est certain que le front de l’ouest était largement plus commenté que celui du sud.

Pensez-vous qu’il faudrait accorder une plus grande importance dans les manuels d’histoire à cet événement ? Pourquoi ?

Il faudrait sans aucun doute accorder une plus grande place au débarquement de Provence dans les manuels, car bien qu’auxiliaire de celui de Normandie, il a joué un rôle considérable, a été couronné de succès extrêmement rapides, et a illustré la nouvelle armée française, reconstituée en Afrique, composée de pieds noirs et de ceux qu’on nommait "indigènes". Cette armée, deux mois après son débarquement tenait la ligne des Vosges, puis avec la deuxième division blindée est allée jusqu’à Berchtesgaden (où se trouvait le Nid d’Aigle d’Adolf Hitler, ndlr). Et on oublie que ce sont ces mêmes troupes qui ont brillé en Italie. C’est pourquoi le général de Gaulle a tenu à ce qu’elles se retirent d’Italie pour participe au débarquement. A ses yeux, cela était politiquement et militairement essentiel. Voilà pourquoi cet événement n’a pas sa juste place dans les manuels.

Propos recueillis par Gilles Boutin

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