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Pourquoi la presse traverse une crise de défiance grandissante
©Reuters

BONNES FEUILLES

Pourquoi la presse traverse une crise de défiance grandissante

Pendant l'été, Atlantico met en avant les bonnes feuilles d'ouvrages remarquables publiés dans l'année. Aujourd'hui, "La Civilisation du poisson rouge", de Bruno Patino, publié aux éditions Grasset. Extrait 2/2.

Bruno Patino

Bruno Patino

Bruno Patino est journaliste. Il est depuis 2015 directeur éditorial d'Arte après avoir été directeur de France Culture.

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Les médias d’information se sont organisés, depuis la fin du XIXème siècle, sur un modèle linéaire (production – distribution ou diffusion – vers le public) né de contraintes techniques et financières. Diffuser un message à un grand nombre de personnes requérait des ressources rares. Pour la presse, il fallait disposer des capacités industrielles qui permettent d’imprimer et de distribuer, pour les radios et télévisions, avoir accès aux fréquences hertziennes, peu nombreuses, et souvent propriété publique. Le nombre d’organisations capables de produire, publier et diffuser de l’information était donc limité. Mais c’est la pratique professionnelle du journalisme qui a permis à la presse de passer du statut technique d’intermédiaire à celui, politique, de corps intermédiaire, et de transformer son public en citoyens.

Cette pratique associe deux notions complémentaires.

La théorie du gatekeeping, le garde-barrière, énoncée par Kurt Lewin en 1943 et complétée par David Manning White en 1950, transforme une réalité empirique en mission. Le petit nombre de professionnels qui informe le grand nombre de citoyens détient la clé du choix, de la nature et du contenu des messages. Ce rôle, pour être reconnu comme légitime et ne pas être l’objet de suspicion, doit s’exercer sur la base de critères de sélection explicables, de façon responsable, indépendante et désintéressée. Cette nécessité est à l’origine de la quête d’autonomie des rédactions dans les différents médias.

 

L’agenda setting, la capacité de dicter l’agenda, complète les analyses du sociologue français Gabriel Tarde, qui, dès la fin du XIXème siècle, évoquait l’aptitude des médias à organiser la conversation publique. Non pas en énonçant ce qu’il faut penser sur un sujet, mais en promouvant les sujets sur lesquels il faut penser. Ce pouvoir implique, pour l’équilibre démocratique du système, un devoir : que l’agenda mis en avant par les médias d’information interagisse avec celui qui sourd au sein de la société, et qu’ils se nourrissent l’un de l’autre. L’indice mis au point en 1968 par Max McCombs et Donald Shaw mesure ainsi la correspondance entre les sujets traités par les journalistes et ceux qui préoccupent les citoyens. En dessous d’un certain seuil apparaît le risque de perte de contact entre les médias d’information et leur public, de méfiance de la part de ce dernier et de fossilisation des premiers.

Quinze années après l’invention des réseaux sociaux, la légitimité est attaquée et la défiance s’est installée. Tout étant disponible en ligne, la presse n’est plus perçue comme celle qui publie, mais comme celle qui cache. Elle est accusée de le faire en obéissant à des critères de choix qui ne seraient plus désintéressés et indépendants, mais dictés par les pouvoirs politiques ou économiques. Le gatekeeping s’assimilerait à une censure déguisée.Quant à l’agenda setting, c’est encore pire : les journalistes reproduiraient dans les sujets ce qui les préoccupe comme caste sociale homogène dans ses convictions, ses pratiques culturelles et ses lieux de vie. La presse avait mis un certain temps à accepter la perte de son monopole, avant de jouer pleinement le jeu de la conversation horizontale. Elle n’imaginait pas qu’elle affronterait la remise en cause de son existence.

Ce texte est extrait de La civilisation du poisson rouge, petit traité sur le marché de l'attention, de Bruno Patino, publié aux éditions Grasset.

 

 

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