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Le port du voile intégral, chez les jeunes musulmanes, c'est avant tout une question identitaire
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Islam, je te cherche

Le port du voile intégral, chez les jeunes musulmanes, c'est avant tout une question identitaire

Comment se distinguer des autres "beurettes" de banlieue, férues de mode et pratiquant un Islam "léger" ? L'islam se résume-t-il réellement à l'apprentissage qu'en fait la famille ? Pour les femmes musulmanes, le port du voile permet de trouver une réponse à toutes ces questions comme l'indique Maryam Borghée dans "Voile intégral en France - Sociologie d'un paradoxe" (Extrait 1/2).

Maryam Borghée

Maryam Borghée

Maryam Borghée est chercheuse en Sciences sociales. Diplômée de la Sorbonne et de l'EHESS, elle livre dans Voile intégral en Franceune analyse approfondie de l'islamité radicale au féminin qui est une réalité plus complexe qu'il n'y paraît. 

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Une dynamique de « réislamisation »[1] se produit avec des individus qui, du point de vue de la sociologie, sont plus ou moins affiliés aux valeurs de l’islam par un héritage éducationnel. Il consiste à réactualiser, sous des formes radicalement nouvelles, une croyance et un culte que des primo-migrants, souvent illettrés, délaissaient ou ignoraient, par un processus d’acculturation. En développant une islamité « savante », sous une modalité critique proprement occidentale, les réislamisées prennent une distance double avec la religiosité des parents en réfutant la rationalité et la véracité de leurs valeurs coutumières.

Un conflit se joue entre l’édification d’une religiosité intellectualisée, proche des textes canoniques, et le modèle familial oral, jugé altéré et inconsistant. Dans ce contexte, le niqâb constitue le point de cristallisation d’un conflit générationnel. Vu comme un « certificat d’islamité », il s’inscrit dans une démarche identitaire par laquelle on veut se distinguer visiblement d’un groupe social dont on considère la pratique religieuse comme évidée et insuffisante. Le jugement que Taymiya porte sur elle-même renseigne sur le schème commun des réislamisées : « Avant j’étais une fille heu... comme on en voit souvent dehors et tout ça, style l’Algérienne du quartier, qui aime bien sortir et tout ça, qui va au lycée, etc. Et ma pratique de l’islam elle était pas du tout constante ! J’priais, j’arrêtais… c’était pfff… J’allais quelques fois à la mosquée… Ma pratique de l’islam elle a commencé à partir du voile, j’trouve. » Teymiya a dix-neuf ans, elle vit à Annemasse.

D’origine antillaise et algérienne, elle s’est récemment mariée avec un Genevois d’origine érythréenne qui a étudié le salafisme à l’université de Médine. Elle porte le niqâb depuis un an. Elle qui n’était à ses propres yeux qu’une banale fille de cité, une Algérienne de banlieue, estime avoir ainsi réussi à se libérer de l’image que les autres lui renvoyaient d’elle-même. Ce choix accompagné d’une pratique cultuelle constante ont fait d’elle une (vraie) musulmane. Ce n’est dès lors plus une « rebeu » ni une « beurette », mais une dévote. Elle s’émancipe du cliché de la fille prompte à se vêtir à la mode, oublieuse de ses devoirs pieux, impliquée dans une vie active, pour prendre l’habit d’une « soeur » probe et respectable.

Le parcours de Mme Drider, trente-deux ans, obéit à un processus classique de réislamisation. En cela, son rapport à la famille et à la religion représente un modèle dit idéal-typique. Née en Saône-et-Loire, elle habite à Avignon avec ses quatre enfants et son époux marocain. « Mes parents sont marocains, ça fait plus de quarante ans qu’ils sont en France. Musulmans, pas pratiquants à 100% ; mes deux grands frères et ma grande soeur pratiquent aussi l’islam… mais on va dire très légèrement. Chacun a son approche de la religion. Je ne les juge pas mais ils ont fait un mélange entre les traditions arabes et l’islam, donc forcément ça allège énormément les pratiques. » Pour Mme Drider, l’islamité de ses parents relève d’une confusion historique qui dissout, trahit le message religieux en le vidant de son contenu doctrinal et cultuel. Durant notre entretien, une révélation décisive va permettre de mieux comprendre son cheminement personnel.

Lorsqu’elle est interrogée sur les épreuves qu’elle a traversées, la jeune femme revient sur sa culture d’origine et dresse une liste des interdits qui lui ont été inculqués dès sa prime jeunesse, par des parents conservateurs. « Ce qui m’a marquée le plus, c’est surtout que… en fait c’est pas l’islam, c’est la culture arabe qui a dicté leur conduite, mes parents ils ne justifiaient pas avec des arguments religieux mais leur argument religieux c’était le mot harâm[2] ! » Adolescente, Mme Drider a failli renier sa religion pour avoir souffert de restrictions sévères. L’islam ne représentait alors rien de plus qu’un ensemble d’interdits liberticides dont elle voulait se débarrasser. Lorsque nous lui demandons à quel moment sa pratique religieuse a débuté et en quoi elle consistait, elle répond : « Quand j’ai cherché l’islam en lui-même, j’ai voulu remplir un vide lié à la non-connaissance de l’islam, même si on pouvait se dire musulmans sans pratiquer. » Initialement, le vide que la jeune femme cherchait à combler était d’ordre identitaire : se prétendre musulman sans respecter une pratique afférente lui semblait problématique et contradictoire.

À cette époque, elle cherchait à saisir dans quelle mesure elle était marocaine, musulmane, également française, et ce qui définissait concrètement son appartenance à l’islam. Une identité sceptique, d’abord cristallisée autour de questions culturelles et religieuses, est devenue progressivement une certitude identitaire, avec le choix de l’islam puis du niqâb comme symbole visible de cette affirmation. Elle veut rompre avec des normes familiales, en l’occurrence coercitives, tout en instituant, pour elle-même, une identité « autodéterminée[3]». Dans cette construction personnelle de la pratique religieuse, le voile intégral devient un emblème de soi, puisqu’il est chargé d’un faisceau de significations subjectives.

Ainsi, du point de vue du sujet, est-il le vecteur d’une forme d’émancipation à l’égard de la famille et d’un milieu d’appartenance insatisfaisant.

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Extrait de Le voile intégral en France, MICHALON (3 mai 2012)



[1] Voir Xavier Ternisien, La France des mosquées, Paris, Albin Michel, 2002.

[2] Illicite, en arabe ; se dit d’un interdit religieux.

[3] Irène Jonas, L’Individu auto-déterminé, anatomie d’un nouveau caractère social, Paris, L’Harmattan, 2004.

 

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