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Plongeon dans l'histoire de l’identification criminelle : les dossiers Feldmann et Papavoine
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Bonnes feuilles

Plongeon dans l'histoire de l’identification criminelle : les dossiers Feldmann et Papavoine

Les séries télévisées ont fait des experts de la médecine légale de véritables héros cathodiques. Mais l'histoire de ceux qui ont voulu combattre le crime par la science ne date pas d'hier. En France, deux affaires vont défrayer la chronique : les dossiers Feldmann et Papavoine. Extrait de "Une histoire de la médecine légale et de l'identification criminelle" aux éditions PUF, 2015 (2/2).

Roger Dachez

Roger Dachez

Né en 1955, Roger Dachez est professeure à l'université Paris-Diderot. Il est également président de l'institut Alfred Fournier et l'auteur de nombreuses publications. En collaboration avec Alain Bauer, il a écrit Les Promesses de l'Aube et Une histoire de la médecine légale et de l'identification criminelle

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Alain Bauer

Alain Bauer

Alain Bauer est professeur de criminologie au Conservatoire National des Arts et Métiers, New York et Shanghai. Dernier livre paru : Vivre au temps du coronavirus (Cerf)

Il est également l'auteur de Les polices en France (Puf, 2010), Les politiques publiques de sécurité (Puf, 2011), Dernières nouvelles du crime (Cnrs, 2013) et Le terrorisme pour les Nuls" coécrit avec Christophe Soullez (First, 2014).

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Le dossier Feldmann

Puis il y aura le procès Feldtmann, cet homme de cinquante-six ans accusé du meurtre de sa fille pour laquelle il nourrissait une attirance sexuelle depuis sa naissance.

L’intérêt de ce procès dans l’histoire de la psychiatrie médico-légale est de poser la distinction entre l’excès passionnel et la folie au moment où le concept de monomanie fait son apparition.

Pour tenter de comprendre la nature de l’acte commis par Feldtmann, les magistrats, rapporte le docteur Georget, demanderont aux médecins :

1° Si un homme possédé d’une passion dominante et exclusive peut tomber dans une espèce de monomanie au point d’être privé de ses facultés intellectuelles et être hors d’état de réfléchir ; 2° Si une passion extraordinaire n’est pas elle-même un signe de monomanie ; 3° Si une passion dominante et exclusive peut exciter chez un individu un dérangement d’idées qui aurait tous les caractères de la démence.

Autrement dit, peut-on assimiler les effets des passions à ceux de l’aliénation mentale ? Peut-on comparer la fureur ou la colère d’un individu à celle d’un aliéné ? Un homme sous le coup d’une passion violente peut-il être considéré comme atteint de folie ? La réponse est de la plus haute importance, reconnaît le docteur Georget « puisqu’il s’agit de distinguer une action criminelle d’un acte involontaire, de condamner ou d’absoudre ».

Feldtmann n’était pas un fou, estime finalement le docteur Georget. Pas un fou mais un homme dominé par une passion devenue une véritable maladie. Un homme qu’il fallait à la fois punir et guérir en l’enfermant aussi longtemps que nécessaire.

Les jurés, écrit le médecin, doivent admettre que dans certaines passions subites et violentes, la liberté et la volonté sont maîtrisées, au point de laisser agir presque irrésistiblement la main homicide ; dans ces cas il ne peut y avoir eu meurtre puisqu'il n’y avait pas eu volonté libre, encore moins de préméditation puisqu’il n’y avait pas assez de liberté.

Il n’en reste pas moins que l’opinion, dans ce premier quart du siècle, n’est pas prête à entendre les explications ou les démonstrations des aliénistes qui ne jouissent pas – pas encore – de la crédibilité qu’on accorde volontiers dans les tribunaux à leurs autres XIXe confrères. Les gazettes de l’époque se font l’écho de la rue où l’on peut entendre qu’il n’y a pas d’inconvénient à condamner un aliéné.

Mais il n’y a pas que la rue qui bruisse de cette volonté d’envoyer les fous ou les déments à l’échafaud plutôt que dans les asiles. Dans les couloirs des palais de justice aussi, des juges partagent ce point de vue, comme ce magistrat dont les propos sont rapportés par le médecin légiste Marc dans les Annales d’hygiène publique et de médecine légale publiées en 1833 : « Quand la monomanie conduit à des crimes capitaux, il faut la guérir en place de grève. »

Ce sera le cas dans cet autre procès retentissant que le docteur Georget passe au crible, celui de la fille Cornier, une domestique de vingt-sept ans qui entraîne chez elle l’enfant de sa voisine, le jette sur son lit et lui coupe la tête qu’elle jette par la fenêtre. L’aliénation mentale évidente de la jeune femme, si elle n’excuse pas son geste, du moins l’explique. Pourtant, elle sera condamnée à mort.

La tragédie Papavoine

Une autre affaire va conforter magistrats et jurés dans cette même voie et satisfaire du même coup l’opinion publique. Il s’agit du procès Papavoine. Nous sommes en 1825. Louis-Auguste Papavoine se trouve dans le bois de Vincennes quand il croise une femme se promenant avec ses deux enfants. Il rebrousse alors chemin, va acheter un couteau, revient sur ses pas et retrouve les deux enfants qu’il poignarde. Il est immédiatement interpellé mais nie les faits, se contentant de déclarer aux gendarmes que « c’est une chose abominable d’avoir tué des enfants », que si l’on avait à se plaindre d’une grande per sonne, on pouvait l’appeler en duel, mais que pour assassiner des enfants, il fallait avoir de grands motifs. Papavoine est confronté à la mère des deux enfants avant d’être emprisonné. En prison, après s’être procuré un couteau, il tentera de poignarder un autre détenu, sans raison apparente.

Quelque temps avant d’assassiner les deux enfants du bois de Vincennes, Papavoine avait appris la ruine de son père et « son caractère en devint plus et plus irritable ; il éprouva même un accès d’aliénation mentale qui dura huit jours », raconte le docteur Georget. Papavoine se disait poursuivi par un homme qui voulait le tuer. Puis son père meurt. Il décide alors de démissionner de la marine pour venir en aide à sa mère. Mais sa situation se dégrade et son état mental inquiète de plus en plus ses proches.

Lors de son procès devant la cour d’assises de Paris, deux camps s’affrontent. D’un côté, ceux qui le considèrent comme un dément.

Quel intérêt aurait-il eu à commettre ces crimes ? Pourquoi avoir tué ces enfants puisqu’il n’en tire aucun avantage ? De l’autre, ceux qui l’accusent d’être un simulateur, d’avoir tenté de poignarder un détenu sans raison apparente et sans en tirer un quelconque bénéfice – pour faire croire à sa démence. L’accusation le décrit comme « un homme qui pense, parle et agit comme un autre, qui a des lumières comme un autre, qui a suffisamment de raison, quand il veut la consulter, pour en être éclairé comme un autre ». Et l’avocat général de faire remarquer qu’il est superflu de chercher le mobile de ses crimes, car il suffit à la justice « d’avoir constaté le crime et trouvé le coupable, pour que la société soit vengée ».

Pour sa défense, ce n’est pas un médecin qui intervient mais son avocat qui prend à son compte les nouvelles théories en matière de folie. Il décrit Papavoine comme un homme atteint de monomanie homicide. « Non cet homme n’est pas un monstre, c’est un fou ! »

Quant au docteur Georget, cette fois-ci, il se refuse à trancher tout en précisant que dans le doute – car il en existe bien un dans cette affaire –, s’il avait été juré, il aurait prononcé l’acquittement. Ce ne sera pas le cas du jury de la cour d’assises de Paris. Papavoine sera condamné à mort.

Mais il arrive que l’expert lui-même assimile certains comportements à une simulation, à un prétexte pour éviter une condamnation.

Comme ce notaire, poursuivi pour faux et escroquerie qui, un mois après son arrestation, se met soudain à tenir des propos incohérents et se livre à des actes de violence sur tout ce qui l’entoure, hommes ou objets. Esquirol, après l’avoir examiné, estime que sa folie n’est pas réelle mais simulée. Le notaire sera condamné.

À quel moment la pratique des tribunaux s’est-elle infléchie ? C’est impossible à dater vraiment. Le mouvement est lent, progressif, géographiquement éparpillé. Ainsi, à l’opposé des exemples précédents, peut-on découvrir dans les gazettes des tribunaux des procès ajournés, le temps de soumettre un prévenu à l’expertise de médecins qui seront suffisamment convaincants pour emporter l’adhésion des jurés qui prononceront l’acquittement.

Extrait de "Une histoire de la médecine légale et de l'identification criminelle" d'Alain Bauer et Roger Dachez, aux éditions PUF, 2015. 

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