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PLFSS : ce qu’Emmanuel Macron semble ne pas comprendre sur la nature profonde du modèle français de protection sociale
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Bismarkien ou beveredgien, that’s the question

PLFSS : ce qu’Emmanuel Macron semble ne pas comprendre sur la nature profonde du modèle français de protection sociale

Dans un entretien au Point, Emmanuel Macron affirmait vouloir transformer le modèle d'assurance sociale bismarkien de la France en modèle beveridgien. Un objectif qui risque d'être beaucoup plus difficile à atteindre qu'il ne semble le penser.

Edouard Husson

Edouard Husson

Universitaire, Edouard Husson a dirigé ESCP Europe Business School de 2012 à 2014 puis a été vice-président de l’Université Paris Sciences & Lettres (PSL). Il est actuellement professeur à l’Institut Franco-Allemand d’Etudes Européennes (à l’Université de Cergy-Pontoise). Spécialiste de l’histoire de l’Allemagne et de l’Europe, il travaille en particulier sur la modernisation politique des sociétés depuis la Révolution française. Il est l’auteur d’ouvrages et de nombreux articles sur l’histoire de l’Allemagne depuis la Révolution française, l’histoire des mondialisations, l’histoire de la monnaie, l’histoire du nazisme et des autres violences de masse au XXème siècle  ou l’histoire des relations internationales et des conflits contemporains. Il écrit en ce moment une biographie de Benjamin Disraëli. 

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Atlantico : Lors de son entretien donné à l'hebdomadaire le Point, Emmanuel Macron avait répondu par le mot "exactement" à l'affirmation : "Vous voulez passer du modèle d'«  assurance  » sociale dit «  bismarckien  », financé par des cotisations, au modèle de solidarité via l'impôt, dit «  beveridgien  »" Une orientation qui s'est trouvée confirmée aussi bien par les réformes mises en place que par celles qui sont prévues pour le printemps prochain, notamment pour concernant le régime du chômage. En quoi ce modèle "beveridgien" peut il différer de la tradition française en termes de protection sociale ?

Edouard Husson : Les systèmes de protection sociale adoptés par chaque pays sont largement des fruits de l’histoire. La Révolution française avait proclamé de grands principes universalistes abstraits et avait, au passage, dissous les corporations. Le mouvement de mise en place de la Sécurité Sociale est souvent présenté comme dans la continuité de la conquête des droits amorcée en 1789. Il est en fait un compromis pragmatique opéré par une société qui avait progressivement, tout au long du XIXè siècle, reconstruit des liens sociaux là où la grande révolution individualiste qu’est 1789 avait atomisé la société. Cela donne au système français de protection sociale ces caractéristiques très mélangées. D’une part, l’industrialisation de la France, qui concerne d’abord la partie orientale du pays, à l’Est d’une ligne qui va du Havre à Marseille, est influencée par le grand mouvement du capitalisme « rhénan » - on pourrait dire le modèle bismarckien: mise en place d’un système de cotisations pour couvrir des risques ou assurer un revenu après le départ à la retraite. D’autre part, le consensus politique français de 1945 insiste sur la nécessaire égalité devant les prestations quelle que soit la cotisation initiale. C’est ce qui a créé le grand mouvement d’accès à un système de soins de qualité. Evidemment, le système reposait sur un certain nombre de facteursà la fois structurels et conjoncturels: le plein emploi; une espérance de vie encore limitée, une utilisation encore modérée du système de santé.  

En quoi une logique d'assistance "beveridgienne" qui a pu se développer en France avec l'avènement du RMI, ou de la CMU peut elle conduire à l'affaissement de la volonté de participer à l'impôt de tous ceux qui peuvent se trouver ainsi exclus du système de redistribution ? Alors que le modèle beveridgien repose sur les notions d'universalité et d’uniformité des prestations, en quoi peut il être considéré, paradoxalement, comme étant en contradiction avec une notion d'égalité, valeur pourtant centrale en France, et ce, contrairement au Royaume Uni ?

Depuis les années 1970, les dirigeants français agissent sous une double pression, celle de la détérioration de l’environnement économique et sociale et celle de leurs propres décisions, dont ils ne mesurent pas bien les conséquences. D’un côté, la société française a continué sur la trajectoire rendue possible par les réformes du milieu du XXè siècle: l’élargissement de l’accès aux soins a fait progresser l’espérance de vie qui a elle-même démultiplié le recours aux soins remboursés - dans un cercle vertueux et coûteux à la fois. Parallèlement, le plein emploi des Trente Glorieuses a été brisé, faisant augmenter les coûts d’indemnisation du chômage mais, plus profondément, détériorant le principal facteur qui permettait de maintenir un équilibre (instable) du système de protection sociale, la contribution des salariés au système. Or, au lieu de tout faire pour relancer l’emploi, même précaire, les gouvernements successifs depuis Giscard et Barre ont engagé la France dans un système monétaire rigide, aligné sur l’Allemagne. Il faudra un jour écrire sérieusement l’histoire des années 1970. On se gausse du vieil idéal socialiste « demain, on rase gratis » mais c’est exactement la mentalité de la société française qui élit Giscard: au point de rencontre entre technocratie, social-démocratie et exaltation des droits de l’individu, on trouve des choses aussi absurdes que l’indemnisation à 100% du chômeur pendant un an après sa perte d’emploi, qui prévalait au début du septennat de Giscard. Arrive Raymond Barre qui, au lieu d’appeler une société d’hommes libres et responsables à la modération, met en place l’alignement du franc sur le mark pour discpliner de l’extérieur les enfants gâtés. Le résultat, c’est que les comportements de tous ceux qui disposent d’un emploi stable et d’un statut social privilégié ,ne changent pas  tandis que les chômeurs se multiplient, pesant toujours plus sur les finances publiques. Le ralliement à un modèle « beveridgien » dont vous parlez est largement le fruit du dérapage des finances publiques et des dépenses sociales sur fond de chômage croissant. 

Ne peut on pas également voir dans cette approche une nouvelle volonté d'importer un modèle venu d'ailleurs, sans tenir suffisamment compte des années de sédimentation du modèle français, qui peut d'ailleurs être considéré comme la jonction des systèmes bismarckien et beveridgien ?

Cela fait quarante ans que les dirigeants français sont aux abois. Le thermomètre du modèle social français est cassé. Chaque président a son plan de réduction du déficit de la sécurité sociale et de réforme des retraîtes. Chacun se résigne à subir le chômage et reprend, au moins in petto à son compte la plus choquante déclaration de François Mitterrand: « Contre le chômage, on a tout essayé ». Alors oui, on se met à invoquer des modèles étrangers: on a suggéré aux Français qu’ils ne réussissaient pas parce qu’ils n’étaient pas assez allemands ou pas assez anglo-saxons ou pas assez scandinaves. Emmanuel Macron se réfère à la fois à la « flexicurité » danoise et au modèle « beveridgien ». Mais tout ceci naît du refus de considérer la France pour ce qu’elle est, avec son histoire, ses réussites et ses échecs, la nécessité, surtout, de l’adapter à l’élargissement de l’emprise du capitalisme dans le monde entier depuis 1990, un capitalisme qui, lui-même, se transforme profondément sous l’effet de la révolution numérique. Je suis d’accord avec vous qu’il y a des fondamentaux français, une composante universaliste du système de protection sociale; mais ce qui est remarquable dans le système mis en place en 1945, c’est le pragmatisme et l’efficacité sociale conjugués. On avait retrouvé le meilleur de la France. Cela pouvait tenir au-delà des Trente Glorieuses à condition de tout faire pour maintenir le plein emploi par une politique monétaire pragmatique, une politique fiscale maîtrisée et le maintien, coûte que coûte, de symboles forts: de ce point de vue, le plus catastrophique est le mouvement amorcé sous Sarkozy et repris par ses deux successeurs de réduction des prestations familiales. Le paradoxe du système français tenait par exemple à ce qu’on ne liait pas les allocations familiales aux revenus. C’était a priori économiquement absurde mais avait une portée symbolique énorme; c’était l’un des derniers liens sociaux « universels » en France.  Nos dirigeants peuvent chercher linspiration où ils veulent: ils auront d’abord à reconstruire ce qu’ils ont cassé. 

 

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