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Pétrole : la hausse des prix qui masque une nouvelle baisse à venir ?
©Reuters

Leurre

Pétrole : la hausse des prix qui masque une nouvelle baisse à venir ?

Pendant les événements iraniens, le pétrole a atteint les 60 dollars le 29 décembre dernier, un plus haut depuis près de 3 ans

Stephan Silvestre

Stephan Silvestre

Stephan Silvestre est ingénieur en optique physique et docteur en sciences économiques. Il est professeur à la Paris School of Business, membre de la chaire des risques énergétiques.

Il est le co-auteur de Perspectives énergétiques (2013, Ellipses) et de Gaz naturel : la nouvelle donne ?(2016, PUF).

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Francis Perrin

Francis Perrin

Francis Perrin a travaillé pendant plusieurs années comme journaliste et consultant indépendant sur l’énergie et les matières premières. Il est chercheur associé au Policy Center for the New South (Rabat) et directeur de recherche à l'IRIS (Paris).

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Atlantico : Les cours du pétrole, de façon concomitante aux événements en cours en Iran, ont franchi la barre des 60 $ le baril depuis le 29 décembre dernier, un record depuis près de 3 ans. Dans un article publié par le Financial Times, Nick Butler indique que s'il existe un risque de hausse à court terme, la réponse à moyen terme pourrait avoir lieu. Quelle est la rationalité de cette approche ? 

Stefan Silvestre : Le pétrole subit en effet une pression haussière dans le contexte des émeutes iraniennes. Cependant, le baril se trouve dans un trend haussier depuis son plancher de juin dernier à 43$. Cette tendance est grandement entretenue par la faiblesse du dollar au cours de l’année 2017. L’analyse de Nick Butler est fondée d’une part sur l’absence de risque immédiat sur les installations pétrolifères iraniennes et d’autre part sur le réalisme des autorités locales qui préféreront trouver un accord avec les manifestants plutôt que d’aller au conflit sévère. Et pour calmer son peuple, Téhéran pourrait être tenté d’augmenter ses exportations de pétrole en s’asseyant – une nouvelle fois – sur ses quotas de production OPEP. Ce scénario est en effet assez probable. J’ajoute à cela que Téhéran n’a pas tardé à lancer des accusations sur l’Arabie Saoudite et les États-Unis, ses grands ennemis, comme l’a déclaré hier le guide suprême, Ali Khamenei. C’est classique, lorsque l’on a des problèmes intérieurs, on trouve des coupables à l’extérieur ! Mais surtout, cela donnera un excellent prétexte à Téhéran pour renvoyer à la figure de Riyad les quotas durement négociés l’année dernière et qui ne convenaient pas aux Iraniens. Le niveau plutôt élevé des cours confortera Téhéran dans sa volonté de rouvrir un peu les robinets pétroliers. 

Francis PerrinLes prix du pétrole ont commencé l'année 2018 avec des niveaux élevés relativement à la période récente. Le 3 janvier, en fin de journée, le Brent de la mer du Nord a dépassé $67,80 par baril à Londres alors que, de l'autre côté de l'Atlantique, le West Texas Intermediate (WTI) clôturait à plus de $61,60/b. Dans les deux cas, ces cours sont les plus élevés depuis trois ans environ.

Les tensions en Iran jouent évidemment un rôle important dans la hausse des cours de ces derniers jours de même que la fermeture de l'oléoduc Forties en mer du Nord lors des dernières semaines (cet oléoduc vient d'être remis en service). Cela dit, l'impact haussier de la situation politique en Iran ne sera pas considérable. La production et les exportations pétrolières du pays ne sont pas menacées pas plus que les infrastructures et installations énergétiques. Il est certes impossible de prévoir les évolutions d'une crise politique mais rien ne permet à ce jour de penser qu'elle pourrait avoir un impact haussier durable sur les prix du pétrole. 

Au-delà de l'Iran, il y a cependant d'autres facteurs qui expliquent l'augmentation des prix du pétrole dans les derniers mois. La demande pétrolière mondiale est toujours en croissance (+1,5 million de barils par jour en 2017, selon l'Agence Internationale de l'Energie) et cette augmentation se poursuivra en 2018, la croissance économique mondiale est assez forte, l'Organisation des Pays Exportateurs de Pétrole (OPEP) entend continuer à limiter sa production en 2018 de même que dix pays non-OPEP et les stocks de pétrole brut et de produits raffinés dans les pays membres de l'OCDE ont significativement baissé. Et, en dehors de la situation interne de l'Iran, les facteurs de tension ne manquent pas au Moyen-Orient avec des guerres en Syrie et au Yémen, les oppositions très fortes entre l'Arabie Saoudite et l'Iran, entre les États-Unis et l'Iran, entre Israël et l'Iran et entre le Qatar et l'Arabie Saoudite/Émirats Arabes Unis/Bahreïn/Égypte sans compter les différends entre le gouvernement fédéral de l'Irak et le gouvernement régional du Kurdistan irakien. Par contre, la production de l'ensemble des pays non-OPEP a augmenté en 2017 et devrait croître encore plus en 2018, ce qui aura un impact baissier sur les prix. Cette hausse sera principalement le fait des Etats-Unis, dont la production bondirait de plus de 1 million de barils par jour cette année.

Globalement, si l'on tient compte de tous ces facteurs, les perspectives de prix du brut en 2018 sont plutôt favorables pour les pays exportateurs. 2017 avait déjà marqué un progrès puisque les prix du Brent avaient progressé en moyenne annuelle par rapport à 2016 après quatre années consécutives de baisse.

Quelle est l'importance du marché iranien pour la planète pétrole ? Qui sont ses principaux clients et quel est le potentiel de ce marché, dans l'hypothèse d'une plus grande ouverture du pays ?

Stefan Silvestre : La production pétrolière mondiale frise maintenant les 100 Mbpj (millions de barils par jour), dont 40 Mbpj pour l’OPEP. La part de l’Iran est d’environ 3,8 Mbpj pour le pétrole brut (donc 3,8% de la production mondiale), mais dont elle réutilise une grande partie, si bien que ses exportations atteignent à peine 2 Mbpj. L’essentiel de ces exportations partent vers l’Extrême-Orient (Chine, Inde, Japon, Corée) et un peu vers la Turquie. Pour booster encore ses exportations, l’Iran aura besoin de l’aide d’investisseurs. Pour le moment, il est peu probable que les compagnies occidentales prennent ce risque. En admettant que Trump adoucisse sa politique, ce qui est très peu probable, celles-ci ne s’exposeront pas à un nouveau revirement dans ce pays. Il ne reste donc que les Chinois, qui ont besoin du pétrole iranien et sont peu sensibles aux gesticulations américaines. Et c’est déjà très largement le cas : en 2017, la Banque de Chine a débloqué 8,5 Md$ pour financer des projets en Iran, dont un plan de 3 Md$ pour rénover les raffineries iraniennes. Cette tendance se confirmera sans doute dans les prochaines années. 

Francis Perrin : L'Iran, c'est d'abord un énorme potentiel. Ses réserves prouvées de pétrole placeraient le pays au quatrième rang mondial derrière le Venezuela, l'Arabie Saoudite et le Canada. Pour les réserves prouvées de gaz naturel, l'Iran serait le numéro un mondial juste devant la Russie, selon BP. En termes de production de pétrole brut, l'Iran est actuellement au sixième rang après les États-Unis, la Russie, l'Arabie Saoudite, le Canada et l'Irak. Il est le troisième producteur au sein de l'OPEP après l'Arabie Saoudite et l'Irak. Le pays produit 3,8 millions de barils/jour de brut.

Les exportations de brut de l'Iran ont été supérieures à 2 millions de b/j en 2017. Les principaux marchés pour le pétrole iranien sont l'Europe, la Chine, l'Inde, la Corée du Sud et le Japon. Suite â l'accord sur son programme nucléaire en juillet 2015, une partie des sanctions occidentales avait été levée à partir de janvier 2016, ce qui a permis à la National Iranian Oil Company (NIOC) de pouvoir à nouveau vendre une partie de son pétrole aux pays européens et d'augmenter ses exportations et sa production.

Cette levée partielle des sanctions a aussi permis à l'Iran de conclure en juillet 2017 un très important accord de développement gazier avec un consortium international dirigé par Total. L'Iran cherche à attirer d'autres investisseurs étrangers pour de gros projets pétroliers et pétrochimiques mais le durcissement de la position des États-Unis depuis octobre dernier représente une épée de Damoclès sur ces négociations. Le président Donald Trump doit se prononcer à la mi-janvier sur l'accord international sur le nucléaire iranien et, selon la décision qu'il prendra, les perspectives de développement des investissements pétroliers et gaziers en Iran pourraient être très fortement affectées.

L'Iran a un potentiel pétrolier et gazier énorme mais la situation à court terme est très incertaine non pas, principalement, du fait des troubles qui se produisent depuis plusieurs jours dans de nombreuses villes du pays mais parce que ces tensions et les réactions du gouvernement pourraient pousser les États-Unis à durcir encore leur position par rapport à l'Iran.

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