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Des manifestants lors d'un rassemblement après que le gouvernement ait déclaré l'état d'urgence national après de violents affrontements, Alamaty, Kazakhstan, 5 janvier 2022.
Des manifestants lors d'un rassemblement après que le gouvernement ait déclaré l'état d'urgence national après de violents affrontements, Alamaty, Kazakhstan, 5 janvier 2022.
©ABDUAZIZ MADYAROV / AFP

Chaos total

Petite leçon venue du Kazakhstan à tous ceux qui voudraient se précipiter vers une société sans cash

Dans de nombreuses grandes villes kazakhes, le cash a été largement délaissé au profit d’applications bancaires. Laissant leurs habitants dans le dénuement une fois le Black out sur internet décidé par un gouvernement en proie à une violente insurrection

Michel Ruimy

Michel Ruimy

Michel Ruimy est professeur affilié à l’ESCP, où il enseigne les principes de l’économie monétaire et les caractéristiques fondamentales des marchés de capitaux.

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Michael Lambert

Michael Lambert

Michael E. Lambert est analyste renseignement - EMEA pour l'agence PINKERTON à Dublin, Irlande, et titulaire d'un doctorat en Histoire des relations internationales de Sorbonne Université en partenariat avec l'INSEAD. (Twitter : @Mischa_Lambert).

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Atlantico : Suite au fort mouvement de protestation qui a éclaté au Kazakhstan, le gouvernement a décidé de couper le réseau Internet dans les principales villes du pays. De nombreuses personnes se servent d'applications de paiement en ligne et les terminaux de cartes de crédit qui ont également été rendus inutilisables. Dans quelle mesure cette décision a-t-elle été problématique pour la population ?

Michael Lambert :La décision du gouvernement kazakh de bloquer la majorité des services en ligne s'est avérée particulièrement efficace pour entraver la communication entre les manifestants, les isoler du monde extérieur, et empêcher toute synchronisation entre eux. En ce sens, le gouvernement kazakh s'est peu soucié des conséquences humaines ou économiques d'une telle décision, et les coupures ont eu un impact massif sur les paiements quotidiens, mais aussi sur les crypto-monnaies, puisque le Kazakhstan représentait plus de 18 % du hashrate du réseau Bitcoin mondial en août dernier selon le Cambridge Centre for Alternative Finance. Le Kazakhstan se positionnant ainsi comme deuxième pays après les États-Unis pour l'extraction (minage) des cryptomonnaies. Dès lors, la suspension d'Internet n'a pas seulement été problématique pour les habitants du pays, mais aussi à l'échelle mondiale avec des pertes considérables de la part des entreprises américaines et européennes travaillant dans le secteur des crypto-monnaies, avec des répercussions sur toutes les plateformes boursières dont notamment le NASDAQ. 

Si l'on se concentre sur la population, les citoyens ne peuvent plus communiquer avec leurs proches via les applications classiques (par exemple Telegram et WhatsApp), et doivent payer avec de l'argent sous forme de papier, dont on sait qu'il est difficile à retirer et sujet à une forte contrefaçon. De nombreux Kazakhs font leurs courses quotidiennes avec des cartes de débit. Celles-ci ont souvent été rendues inutilisables par la panne, car les terminaux de paiement dépendent des connexions Internet. De longues files d'attente se sont formées devant les distributeurs automatiques de billets des grandes villes, notamment à Almaty, Nur-Sultan et Aktau, les habitants cherchant à se procurer des produits de première nécessité.
Qui plus est, ces coupures ont eu un impact sur l'arrivée de l'aide économique que les expatriés apportent à leurs familles. Cela va sans dire, mais les déconnexions sont également préoccupantes pour le télétravail, pour les citoyens qui avaient l'habitude de payer en crypto-monnaies ou d'acheter des biens en ligne dans une autre devise, ainsi que pour les étudiants dont les cours sont en grande partie en ligne. 

Quelles pourraient être les conséquences d'une panne internet géante pour l'économie du pays ? À quel point dépend-elle d'internet pour fonctionner ?


Michael Lambert : En janvier 2022, Top10VPN a estimé que la panne d'internet avait jusqu'à présent coûté 189 millions de dollars à l'économie du Kazakhstan, mais ce chiffre est bien plus élevé, car l'exploitation des crypto-monnaies est une source importante de revenus dans ce pays qui a su tirer avantage des restrictions chinoises. Avec la politique de répression du gouvernement kazakh à l'encontre des manifestants, certains mineurs de crypto pourraient se tourner vers des pays plus libéraux et plus stables, contraints par des mesures anti-crypto typiques des régimes autocratiques comme on le constate en Turquie et en Chine. 

Aujourd'hui, comme dans toutes les économies modernes, tous les services au Kazakhstan dépendent d'Internet. Les plus essentiels, dont les services bancaires, ne peuvent fonctionner sans Internet. 
De même, aucune entreprise ne peut fonctionner sans accès au courrier électronique et aux réseaux de messagerie instantanée pour les réunions en ligne. Cela va des entrepreneurs indépendants, comme un chauffeur de taxi, qui ne peuvent plus travailler sans utiliser des applications essentielles comme Uber, Bolt et Yandex. aux multinationales qui ne peuvent plus communiquer avec le monde extérieur sans ZOOM, Skype ou les services de Google et Microsoft.
Enfin, il y a un coût humain avec le manque d'accès à l'information, l'impossibilité de communiquer avec ses proches, ou simplement de regarder des vidéos en ligne (dont TikTok et YouTube) pour s'informer, les plus jeunes n'ayant pas de télévision et utilisant leurs smartphones et ordinateurs. C'est également une perte pour le tourisme, personne ne souhaitant se rendre dans un pays qui ne dispose pas d'internet. 

En synthèse, aucune économie moderne ne saurait se passer de l'internet, et la situation au Kazakhstan restera dans les mémoires comme un exemple de l'importance de la numérisation des services et de l'interconnexion entre internet, démocratie, et prospérité économique.

En réaction, de longues files d’attente se sont formées devant les distributeurs automatiques de billets à Almaty, Nur-Sultan et Aktau, les habitants essayant de se procurer d’importantes sommes en liquide. Quelles peuvent être les conséquences d’un retrait aussi massif d’argent par la population ?

Michel Ruimy : Il y a près d’un siècle, un mouvement de panique populaire avait aggravé la crise boursière de 1929. La population, paniquée à l’idée de voir fondre ses économies, était venue en masse retirer de l’argent. Les banques, ne pouvant faire face à une demande gigantesque, se sont retrouvées en difficulté, ce qui a accentué le mouvement de panique. Plus récemment, on se souvient de ces images de files d’attente en Grèce. Un tel mouvement peut-il se reproduire au Kazakhstan ? 

Si la richesse naturelle du pays a permis l’émergence d’une classe moyenne bien nantie, et d’un club sélect d’individus ultra-riches, le salaire mensuel moyen s’élève seulement à environ 600 USD. De son côté, le système bancaire, marqué par une dollarisation importante, est concentré et fragile (taux réel de créances douteuses estimé à 10-15%).

Devant l’instabilité actuelle du pays, ce mouvement de panique - pour tenter de sauver ses économies - est l’illustration d’une perte de confiance envers les pouvoirs publics et les banques qui peuvent, dans certaines situations désespérées, employer les dépôts des comptes des épargnants pour éponger leurs dettes. Des précédents historiques existent, mais ils ont été systématiquement liés à des faillites de banques et/ou d’Etat. 

Pour faire vaciller les institutions bancaires, il faudrait imaginer le retrait d’importantes sommes d’argent et envisager une participation hors du commun de la population. Toutefois, les ménages doivent garder en tête que retirer d’importantes sommes d’argent en liquide et les garder sur soi ou chez soi est risqué ! Seuls les « gros » épargnants seraient menacés si le système bancaire était en péril. Les citoyens n’ont donc aucun intérêt à retirer préventivement leur argent d’autant qu’en dernier ressort, les autorités financières pourraient décider de limiter temporairement les montants maximums de retrait, comme cela a pu se faire en Grèce ou à Chypre par le passé.

Mais puisque les manifestations populaires sont un peu désorganisées, du moins pour le moment, il est difficile de prédire ce qui pourrait arriver. Il convient de garder en tête qu’en cas de demande inhabituelle, les banques centrales, en général, disposent d’importants stocks de liquidités stratégiques, prêts à être mobilisés. Ces derniers ne sont, en pratique, jamais mis à contribution, mais existent pour parer à cette éventualité.

Quels peuvent-être les intérêts pour un gouvernement de supprimer ou réduire la masse de monnaie fiduciaire en circulation dans la société ? Dans quelle mesure peut-on y voir un moyen de contrôler la population ?

Michel Ruimy : Toute la question est de savoir quelle est la juste quantité de monnaie dont l’économie kazakh a besoin pour fonctionner de manière optimale pour éviter un phénomène inflationniste trop important. 

Dans le contexte économique actuel kazakh, reposant essentiellement sur le secteur extractif, (économie plus vulnérable avec les retombées de la pandémie, remontée de l’inflation…), les autorités monétaires peuvent envisager d’aspirer une partie de la monnaie en circulation pour lutter contre une dépréciation de la monnaie nationale (Tenge) vis-à-vis notamment du dollar américain. 

Ainsi, en réduisant la masse monétaire, elles pourraient restreindre la capacité des agents économiques à acheter des dollars avec de la monnaie nationale sur le marché noir d’autant plus que la combinaison entre la perte de confiance des ménages vis-à-vis du secteur bancaire et vis-à-vis de la Tenge a contribué à faire exploser la masse monétaire (passage de 30 à 35% du Produit intérieur brut entre 2019 et 2020). 

Le fait pour un gouvernement de vouloir supprimer l’argent liquide peut-il également avoir des conséquences néfastes pour l’économie ? Quels sont les inconvénients d’une société sans cash ?

Michel Ruimy : Malgré la prophétie de certains, la fin du cash n’est pas inscrite dans un proche avenir même si le déclin de l’utilisation de l’argent liquide est un fait incontestable. Terre de prédilection d’une Société sans cash, la Suède semblait partie pour l’élimination rapide de l’argent liquide grâce à sa politique ultra-volontariste de développement du paiement électronique. Mais la résistance de ses citoyens a contraint son gouvernement à adopter, en 2020, une loi obligeant les établissements bancaires à mettre de l’argent liquide à la disposition de leur clientèle.

Car, les espèces restent structurellement utilisées par une partie significative de la population. Les populations fragiles les utilisent pour la plupart comme moyen prioritaire pour les paiements à l’instar de la population « senior ». Et, n’oublions pas que, dans les situations de crise, quelles qu’elles soient, les consommateurs se ruent vers les distributeurs de billets. 

Ainsi, si la part des paiements réalisés en espèces a tendance à s’éroder, la détention de liquidités vise la thésaurisation, qui tend à progresser. Nous sommes en train d’assister à une transition de la fonction transactionnelle des espèces vers celle d’épargne de précaution.

Cette érosion, qui renchérit le coût pour les banques de l’exploitation du parc de distributeurs et les force à chercher des solutions, s’explique notamment par l’engouement des Français pour la carte bancaire (Le nombre de cartes en circulation et de paiements par carte n’a de cesse d’augmenter sur fonds d’essor du commerce en ligne).

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