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Petite histoire de la germanophobie française : aux racines du mal
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Bonnes feuilles

Petite histoire de la germanophobie française : aux racines du mal

Elles sont soeurs, nées de la même terre, l'empire de Charlernagne. Pourtant elles ne cessent de s'observer, de se méfier l'une de l'autre, de s'envier, de s'aimer, de se haïr. Elles ? La France et l'Allemagne, les deux nations phares de l'Europe. Extrait de "Petite histoire de la germanophobie", de Georges Valance, publié aux éditions Flammarion (2/2).

Georges  Valance

Georges Valance

Georges Valance est journaliste et auteur.

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Il est difficile de savoir si Fichte et les « intellectuels » nationalistes ont eu une réelle influence sur l’effondrement de l’Empire français. Après tout, ce sont l’hiver russe et les cosaques qui ont brisé la Grande Armée, plus que le ralliement au tsar de la nouvelle armée prussienne. Il est certain, en revanche, que leurs idées n’eurent de cesse de se répandre. À la suite de la Révolution et de l’Empire, l’Allemagne se constitua en tant que nation et des deux côtés du Rhin apparut un nationalisme populaire.

Les guerres napoléoniennes finies, la gallophobie continua de croître dans une Allemagne frustrée, malgré sa victoire. La Prusse était mécontente parce que les autres puissances avaient refusé d’arracher l’Alsace à la France, entérinant les conquêtes de Louis XIV. L’opinion publique allemande l’était parce que le traité de Vienne ne répondait pas à ses aspirations nationales unitaires. L’Allemagne se retrouvait divisée et, si elle l’était un peu moins qu’en 1789, c’est uniquement parce que les puissances n’étaient pas revenues sur la simplification drastique de la carte politique allemande imposée par Napoléon. Quant aux réformes politiques, elles étaient évacuées. Oubliées les promesses faites par les princes – essentiellement le roi de Prusse et l’empereur d’Autriche – quand ils avaient besoin de la mobilisation de leur peuple. Le danger français passé, le peuple allemand était invité à retourner à son impuissance civile. Heine pouvait écrire sur le mode ironique : « La terre est aux Français et aux Russes, / La mer obéit aux Anglais. / Mais dans l’empire aérien des rêves, / Nous régnons sans rivaux. »

Il n’est pas dans la capacité des princes et des gouvernements d’effacer du coeur des peuples les passions qu’ils ont entretenues avec cynisme et égoïsme. Les Français ont gardé la mémoire des grandes heures d’exaltation patriotique de la Révolution et de l’Empire lorsque, comme le dira Lamartine en 1848, le drapeau tricolore faisait « le tour du monde avec le nom, la gloire et la liberté de la patrie ». Les Allemands n’ont pas oublié les guerres de libération ni la bataille des peuples de Leipzig qui annonçaient l’unité prochaine du peuple allemand. C’était un temps de la fièvre patriotique, où Fichte, en 1813, suspendait son cours « jusqu’à la paix » et donnait rendez-vous à ses élèves sur les champs de bataille, où le roi de Prusse lançait un retentissant Appel à mon peuple et son ministre Stein déclarait : « Je n’ai qu’une patrie, c’est l’Allemagne. Ces dynasties me sont complètement indifférentes : ce sont pour moi de simples instruments. Mon credo c’est l’unité 1. »

Même à supposer que les Allemands aient oublié ces grandes heures, un Français se présenta pour les tirer de leur léthargie et réactiver l’aspiration à un État national allemand : le Premier ministre du roi des Français, Adolphe Thiers, qui joua aux apprentis sorciers en attisant le nationalisme français, suscitant par contrecoup une flambée du nationalisme allemand. Pour la première fois – mais ce ne sera pas la dernière –, une crise internationale qui, d’habitude, n’intéressait que les diplomates et les gouvernements, descendit dans la rue et provoqua le choc des deux chauvinismes. C’est de là que nous pouvons dater l’apparition de la germanophobie et la francophobie de masse.

L’allumette diplomatique était la crise égyptienne opposant le pacha Méhémet Ali et le sultan, qui se transforma en 1840 en une crise entre la France et l’Europe. Théoriquement, les cinq grandes puissances européennes, l’Angleterre, la France, la Russie, l’Autriche et la Prusse, travaillaient de concert à apaiser la crise égyptienne. Mais le Français Adolphe Thiers et le Britannique Lord Palmerston jouaient chacun double jeu, le premier parce qu’il soutenait en sous-main Méhémet Ali, le second parce qu’il entendait briser l’influence française en Méditerranée orientale. L’Anglais dégaina plus vite : le 15 juillet 1840, à l’insu de Paris, il signa avec la Russie, l’Autriche et la Prusse la convention de Londres qui imposait ses conditions au Caire et à Istanbul. La coalition de Waterloo, qui avait eu raison de Napoléon en 1815, était reconstituée, et la France exclue du concert européen. L’humiliation ressentie à Paris fut telle que la guerre semblait imminente. Des députés dénoncèrent à la tribune de l’Assemblée les traités de 1815 et réclamèrent la restitution de la rive gauche du Rhin. Les manifestations belliqueuses se multiplièrent dans les rues de la capitale. Des journaux, comme Le Capitole, proclamaient que l’Allemagne n’attendait que l’arrivée des armées françaises pour « se débarrasser des petits despotes qui la déshonorent ». La modération de Louis-Philippe, qui renvoya Thiers, évita le conflit, mais la crise eut un effet inattendu en se transformant en une « crise du Rhin » dans l’opinion publique.

Les Français s’étaient trompés sur l’état d’esprit de leurs voisins. Les manifestations de Paris avaient réveillé en Allemagne les souvenirs de 1813, et la résurgence de la revendication de la rive gauche du Rhin provoqua une vague d’indignation populaire d’une ampleur que personne n’avait prévue. En quelques mois, trois chansons composées par des inconnus devinrent immensément populaires dans tout le pays : Die Wacht am Rhein (« La Garde au Rhin ») qui sera tant chantée par les nazis ; le Deutschlandlied, qui deviendra l’hymne national allemand, exaltant une Grande Allemagne allant « de la Meuse au Niémen » ; et le Chant du Rhin du poète Nikolaus Becker, le Rheinlied dont Bismarck dira qu’il eut le même effet, lors de la guerre de 1870, que quelques corps d’armée supplémentaires : « Ils ne l’auront pas, le libre Rhin allemand, quoiqu’ils le demandent dans leurs cris comme des corbeaux avides ! »

Les auteurs français ripostaient, mais avec moins de hargne et plus d’ironie. Alfred de Musset écrivit : « Nous l’avons eu votre Rhin allemand. / Si vous oubliez votre histoire, / Vos jeunes filles sûrement, ont mieux gardé notre mémoire : / Elles nous ont versé votre petit vin blanc. » Il fut bientôt suivi par un Victor Hugo plus professoral, qui opposait le Rhin, fleuvefrontière créé par la Providence (et célébré par César), au Rhin prussien qui était une menace pour la paix : « Avoir donné la rive gauche du Rhin à l’Allemagne, c’est un chef-d’oeuvre. Chef-d’oeuvre de haine, de ruse, de discorde et de calamité. »

La crise de 1840 s’apaisa mais l’idéologie de l’« ennemi héréditaire » était née. Son pas était plus raide en Allemagne qu’en France : outre-Rhin, réunification et nationalisme étaient désormais étroitement liés dans l’esprit des Allemands, et il fallut les désastres de la Seconde Guerre mondiale et la réussite de la République fédérale pour dissoudre ce mariage explosif. Les Français, eux, ont attendu la catastrophe de la guerre de 1870 et la mutilation du territoire pour prendre la mesure du danger allemand. Ils étaient encore trop confiants pour prêter l’oreille au terrible avertissement lancé par Heine

Quand vous entendrez un craquement comme jamais craquement ne s’est fait encore entendre dans l’histoire du monde, sachez que le tonnerre allemand aura enfin touché le but. À ce bruit, les aigles tomberont morts du haut des airs, et les lions, dans les déserts les plus reculés d’Afrique, baisseront la queue et se glisseront dans leurs antres royaux […]. Je vous le conseille, Français, tenezvous alors fort tranquilles et, surtout, gardez-vous d’applaudir. Nous pourrions facilement mal interpréter vos intentions, et vous renvoyer un peu brutalement suivant notre manière impolie 1.

Extrait de "Petite histoire de la germanophobie", de Georges Valance, publié aux éditions Flammarion. Pour acheter ce livre, cliquez ici.

 

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